À chacun ses morts. Qui n’a pas encore ses morts devra se les faire, comme l’ouvrier se fait les cals aux mains. À Alista, on dit que l’homme acquiert sa maturité le jour où le spìritu d’un ancêtre pénètre son cœur avant de rejoindre la société des âmes. Accepte-t-il, ce jour-là, de ne plus être seul dans son propre corps ? Un lare silencieux siège en lui, présidant secrètement jusqu’au prononcé de ses décisions. Les morts veillent au berceau de la postérité, sans mot dire, mais d’une veille active ; ils s’immiscent en pensées indues. Et parce que loger à l’intérieur des vivants ne suffit pas toujours, on les verra s’aventurer au-delà des « champs sacrés », hors des lieux de mémoire, sur le bord des chemins ou à l’orée des clairières, parfois même dans les jardins. Peu importe qu’on les méprise, pourvu qu’on les voit. À Alista, la mort est affaire de monstration.

L’abondance des morts dans Cunsigliu tente de faire écho à cette ostentation outrancière, à ce culte de l’impudeur. Pratiquement, elle répond moins au besoin du canevas qu’à la tentation de la caricature. Des écornifleurs ont-ils puisé dans les décombres d’une chapelle les pierres devant servir à leurs caveaux ? À l’aune de leur lésine, combien de mausolées ont-ils bâtis de la sorte, à moindre coût ? Si les pierres pouvaient parler, les vivants loueraient leurs morts de façon plus mesurée, car ceux-ci les sauraient indignes des lauriers dont ils les eurent coiffés à leurs funérailles. Les Alistais, friands d’obsèques et de feintises, refusent d’admettre leur laideur d’âme ; ils préfèrent se croire les instruments de la colère des morts. Toussaint Betullo le sait mieux que quiconque. Il est sans doute plus vertueux que l’engeance des pharisiens qui l’entourent, mais sa probité native est mise à mal par l’appel du sang. En pays de félons, les probes sont des pénitents : Toussaint brûle en enfer parmi les larves, tandis que ses pairs goûtent aux blandices du faste en sybarites. Tous les hommes n’ourdissent pas les mêmes moyens quand il est question de commercer avec les ombres.