Articles taggues ‘nouvelles’

Quid de l’auto-édition numérique ?

La résidence des âmesTout auteur éloigne au fond d’un tiroir ses textes subalternes, dont le devenir lui semble incertain ; ce purgatoire où ils pourrissent comme un alcool dans son fût tient lieu de bassin de décantation. Jusqu’alors, la seule perspective de devoir reprendre mes vieux écrits m’exténuait par avance, si bien que je faisais mine de les oublier. Mais tout récemment, le courage a reparu avec l’envie soudaine de leur donner une seconde jeunesse. Deux pleines semaines de réécriture devaient finalement suffire à leur prêter meilleure allure. Le résultat de cette exhumation est un recueil de nouvelles que j’ai la fierté de vous présenter ici, non pas tant pour les besoins de la réclame que pour le mode de publication retenu : l’auto-édition numérique.

Avant d’en venir au fait, je souhaiterais rétablir une vérité. Quand on m’interroge sur mon « pedigree » littéraire, il me suffit d’évoquer Huysmans, Mandiargues ou Montherlant pour qu’aussitôt chacun perçoive l’origine de mon goût du vocable précieux et de la formule surannée. Ce mensonge véniel, qui donne à croire que l’enfant Bonnant aurait appris son français avec Des Esseintes ou Pierre Costals, me procure tellement d’amusement que je n’éprouve aucun scrupule à le commettre. Pour crédible qu’il paraisse aux oreilles confiantes, il n’en est pas moins une provocation. Dois-je alors l’avouer : mes premiers pas de lecteur se firent aux tourniquets des kiosques, sous l’emprise des couvertures hypnotiques perpétrées par les graphistes du Fleuve Noir et de Présence du futur. Andrevon, Dorémieux, Brussolo, Pelot, Houssin… les voilà mes vrais précepteurs, mes pères légitimes ! Je veux leur rendre hommage et j’affirme sans vergogne qu’ils survolent de très haut certains grimauds en vogue que la critique se plaît à encenser servilement.

Mon amour de la lecture s’est donc forgé au contact de cette littérature à deux sous, dite « ferroviaire » par les plus méprisants ― la seule capable d’assouvir mon appétit d’évasion. J’ai le souvenir d’avoir arpenté à vélo des kilomètres de côte, la poche remplie de petite monnaie, jusqu’au point presse que je savais être le premier desservi… Des kilomètres. Même la faim ne m’aurait pas fait consentir un pareil effort ! Invariablement j’y trouvais ces opuscules de deux cent cinquante mille signes, pendus au même présentoir à roulettes ; les nouveautés étaient souvent livrées par paire et mises en évidence à portée d’yeux d’adulte. C’est sur la pointe des pieds que je défiais mon équilibre pour mériter la précieuse récompense, au risque de faire basculer le tourniquet tout entier. L’excitation qui préludait à la découverte me coûtait chaque fois une émotion très vive. Voilà de quelle sorte d’enchantements fut constellé le ciel de mon enfance solitaire.

La littérature fantastique a occupé une place cardinale dans cet amour d’apprenti lecteur. Est-il besoin de préciser qu’elle l’occupe encore… Le fantastique offre une manière originale de régler ses comptes avec la réalité. Combien d’âmes anxieuses ai-je vues se choisir pour but de concourir à la maturité ? Elles périssaient aussitôt portées à déhiscence ! Il n’est rien de plus aride qu’une âme se croyant mature. À l’inverse, rien n’est plus vivace et fécond qu’un esprit auquel tout donne prétexte à l’émerveillement. Mais le fantastique se connaît des adversaires redoutables. Infectieuse, cette tambouille post-existentialiste qui foule aux pieds les vertus de l’Imaginaire ! Vomitive, cette galimafrée simili-intello, héritière du « nouveau roman » et fossoyeuse du surréalisme ! Où sont passés l’Étrange et le Merveilleux, l’Absurde, le Grotesque et l’Horrible, sinon dans l’ombre poussiéreuse des bouquineries où nul ne va plus ? Les exigences du marché ont-elles conduit les éditeurs à écarter de leur catalogue ces genres que l’on cache comme les séquelles d’une variole mal soignée ?

Si les littératures de l’imaginaire ne font plus recette, à l’exception peut-être de la fantasy, ce n’est pas seulement parce que les professionnels du livre ne savent plus les promouvoir ; c’est aussi et surtout parce que les prescripteurs de comportement ont favorisé le retour à un réalisme de pacotille dont le succès auprès des masses a eu pour effet de neutraliser les acquis du post-modernisme. La catastrophe est sans commune mesure dans le paysage littéraire contemporain, étant admis que ce réalisme ne porte en lui aucune forme de progrès ― bien au contraire. De fait, la raréfaction d’un public averti a bouleversé jusqu’aux libertés accordées aux auteurs, qui se voient désormais imposer des critères d’accessibilité aux dépens de toute innovation. Nous ne devons la survie du fantastique en librairie qu’à la popularité de certains thèmes exploités par le cinéma. Les vampires ont le vent en poupe, ainsi que les serial-killers psychotiques. Un roman d’horreur ne trouvera grâce auprès d’un éditeur qu’à la condition d’embrasser un de ces deux sujets, au choix. Autant dire qu’une histoire de vampire serial-killer psychotique promettra toujours de belles ventes…

Bref, que vient faire La résidence des âmes dans ce contexte empoisonné ? Rien. Ce recueil n’intéressera, au mieux, que les amateurs d’un fantastique traditionnel, immortalisé par les univers de Kafka, Ray ou Borges. Mais s’il a l’heur d’exister dans la forme que je lui ai choisie, si l’exigence d’une révision a finalement eu raison de ma paresse, c’est que la solution d’une auto-publication numérique offrait des avantages auxquels il eût été idiot de renoncer. Quarante-huit heures pour obtenir un ISBN auprès de l’AFNIL, deux fois moins pour que le document Word de l’ouvrage soit compilé et publié sur Amazon.fr, une poignée de jours indolents avant d’enregistrer les premières ventes… Quel éditeur peut-il pertinemment concurrencer un tel dispositif ? Il serait présomptueux d’affirmer que l’e-book auto-édité mette un jour en péril l’édition, la distribution, l’imprimerie, les libraires et, à terme peut-être, le livre ; mais il est certain que cette nouvelle situation contraindra les éditeurs à rivaliser d’ingéniosité pour ne pas se retrouver face à des concurrents aussi motivés qu’inattendus : les auteurs eux-mêmes.


M. Bonnant, La résidence des âmes (nouvelles), auto-édition numérique, mars 2012. ISBN : 978-2-95415-280-6
• Page consacrée à l’ouvrage : http://www.laresidencedesames.com

 

L’Œil de la Lune

L’Œil de la Lune

Il est des livres que l’on aime si absolument, d’un amour si exclusif, qu’on souhaiterait être seul à les avoir aimés, seul à les avoir lus. Le devoir de partage s’effacerait presque devant le plaisir égoïste de la découverte. C’est ce que j’éprouve pour ce curieux ouvrage paru au CCL de Grenoble en 1985 sous le titre L’Œil de la Lune. Il s’agit d’un recueil de treize nouvelles signées par quelques-unes des plus fines plumes françaises du genre fantastique. De toute évidence, les auteurs avaient pour but de nous confondre entre malaise et ravissement : à l’instar de la singulière facture de l’objet, remarquable pour son format, les textes y sont pareillement composés pour séduire et troubler. Si chaque nouvelle répond de la sensibilité particulière de son auteur, une même ligne tonale traverse l’ouvrage de part en part. C’est ce qui surprend le plus dans “L’Œil de la Lune” : le recueil entier semble avoir été rédigé d’une seule main. D’avoir concouru à l’harmonie, les co-équipiers de cette aventure littéraire ont tiré le meilleur parti. Ils nous offrent un livre intime, faits de chuchotis et de confessions, qui ne rechigne pas aux procédés d’audace. Je citerais pour exemples la cruelle équivoque perpétrée par Philippe Cousin dans “Une vertigineuse Punition”, la rencontre d’outre-tombe dans “Le Parachutiste” de Jean-François Laguionie, le beau récit de Jean-Pierre Andrevon, et surtout, assénée comme l’estocade finale, l’époustouflante nouvelle de Jean-Pierre Bours intitulée “La Femme dont il ne restait rien”, une de ces histoires qui font revivre les livres dans l’inconfort des mauvaises nuits. [L’Œil de la Lune - Treize nouvelles fantastiques, Centre de Création littéraire, Grenoble, 1985]

 
Haut de Page

Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.