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Argument sur le silence

Le silenceL’absence de parole suppose-t-elle toujours une absence de communication ? La définition du silence n’obvie pas à cette méprise ordinaire que chacun commet lorsqu’il fait abstraction de toute inférence méta-linguistique dans le processus du langage. Comme on ne peut exclure l’existence d’un silence absolu, non communiquant, on ne saurait ignorer le vacarme assourdissant de certains silences, semés à dessein dans les inflexions de la parole parmi lesquelles ils signifient tout autant, sinon davantage. Car loin de nier le langage, loin de le priver de sa fonction naturelle, le silence est apodictiquement consubstantiel à ce dernier : sans silence(s), nulle parole. De même que l’espace typographique confère à l’écriture sa respiration, le blanc sonore projette le discours au-delà de la matière audible, il l’exalte en opposant au néant sa structure labile faite d’interstices et de césures.

Or ce blanc, sitôt transfiguré en métalangage, cesse d’être silencieux et s’immisce dans la sémantique du message : ce qui est tu, singulièrement, se voit alors doté des attributs du dit. Autre méprise commune : l’absence de parole induit-elle une vacance de la pensée ? Bien au contraire. Le silence, en tant qu’espace privilégié de la parole non dite, est le siège même de l’esprit. Ses variétés contredisent l’apparente univocité dont on l’affecte et révèlent une large diversité des motivations qui le suscitent. On songe d’emblée au désir d’esquive, à la fuite, à la dissimulation, à la dérobade… Il suffit, par exemple, que le protagoniste d’une affaire « refuse de s’exprimer », selon les termes des médias qui réclameront son témoignage, pour qu’aussitôt l’ombre du soupçon plane sur les raisons de sa réserve. Mais (se) taire peut recouvrir une quantité d’autres intentions : la déférence ou le dédain, la connivence ou l’objection, la défense ou l’attaque, l’attente ou l’impatience, etc. Notons qu’il existe, pour chacune de ces motivations, un acte langagier capable de fournir un résultat analogue, ce qui nous confirme dans l’idée que le silence, quand il est intentionnel, est bel et bien constitutif du langage.

Cependant, il n’est pas toujours porteur d’intention ; la distance pragmatique séparant le taire et le tu marque la valeur des objectifs qu’on lui assigne. Les scories de la fonction phatique du langage telle que proposée par Jakobson, « poids mort » de la matière parlée, ne sont pas toutes substituables au vide, et inversement tous les silences ne sauraient trouver leur équivalence dans les mots. Preuve étant faite qu’il existe une forme de silence absolument démotivée, un « niveau zéro » de la communication impliquant la révocation péremptoire du signifié, la tentative d’une définition achoppe au besoin d’écarter toute idée de néant, nonobstant sa nécessité logique. Cette obscure négation du dit, conçue d’un substrat primordial ininterprétable, partage un lien patent avec le silence du monde, lequel, fût-il subi ou simplement observé, reflète comme un miroir l’image de son auditeur, et quand ce dernier s’y scrute en pleine conscience, ce qu’il perçoit n’est en aucun cas une vérité objective mais le résultat sensible de sa propre réflexion. C’est ici le procès de la perception qui confère au vide, parce qu’entrevu et vécu, une illusion de sens.

Pourtant, les efforts d’une interprétation s’avèrent fondamentaux lorsqu’ils recouvrent une ambition déterministe, voire eschatologique. La parole muette de la nature devient alors oraculaire et prophétique, elle répand un discours accessible aux seuls initiés. Aux sources de ce mutisme universel, l’homme n’a-t-il pas puisé l’essence de Dieu ? Si le dit est le territoire de l’équivoque, parce que son tumulte circonscrit les êtres dans leur solitude sensorielle et cognitive, le silence est à l’inverse ce lieu paradoxal où la pensée collective se constitue et s’exprime d’une même voix : celle du fonds primitif des civilisations sans âge, terreau commun de ce pour quoi l’homme est devenu cet animal grégaire que l’isolement et la finitude épouvantent. En somme, les consciences se disjoignent par le langage mais s’unissent dans le silence, prière ou méditation, car l’Un se réalise hors du fracas des mots.

Qu’en est-il de l’écriture, ce silence par excellence ? Et de la littérature en général ? La lecture unit-elle les âmes dans les mécanismes infraliminaires de l’imagination ? Ou au contraire exalte-t-elle les individualités perceptives en les dissociant de la pensée commune ? D’ailleurs, les livres sont-ils vraiment silencieux… Peut-on encore lire Flaubert sans que l’écho du « gueuloir » ne résonne dans nos têtes ? Même le monologue intérieur du stream of consciousness bruisse d’un florilège de voix en désordre ! Il se peut qu’une littérature « mentale », par le fait de sa discursivité, mette plus que toute autre l’accent sur l’importance du temps dans la représentation du monde, et notamment ce temps silencieux, élusif, délétère, chargé de l’angoisse des hommes face à la mort, ce temps primordial et unitaire précédant la totalité mondaine du monde – ce temps des origines dont le mutisme glaçant demeure un mystère.


Argumentaire d’un appel à contribution pour le n° 13 de la Revue Alkemie sur le thème du silence (date limite de soumission : 01/01/2014)

 

Dans le regard d’Aurélia

Leonor Fini, Pour Aurélia (1960)Le mystère de Nerval réside au fond des yeux d’Aurélia. Là est la clef, et cette vérité implicite, que nul ne saurait contredire, traverse uniment près d’un siècle et demi de littérature biographique consacrée à celui que Théophile Gautier, son ami, définira ainsi : « Comme les hirondelles quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien et tout charmant, et s’envolait pour continuer son rêve dans la vie. » Un oiseau, à l’instar de ceux qui peuplent Aurélia, messagers d’une éternité rêvée où vivent les êtres disparus et jadis chéris. Que sait-on de Nerval ? À peu près tout ce qu’il convient de connaître : son ascendance, son enfance, sa vie très ordinaire d’écrivain de son temps, sa lente descente aux enfers… Rien n’échappera à l’enquêteur scrupuleux pour peu qu’il y consacre l’effort nécessaire ; et malgré cela il subsistera encore, une fois les témoignages épuisés et les corrélations déduites, l’énigme opiniâtre d’un homme se rêvant un autre, puis devenant cet autre, jusqu’à l’expropriation de soi par soi.

La sensibilité paroxystique de Nerval puise ses raisons aux douleurs de l’absence. N’est-il pas un de ces enfants du siècle dont parle Musset, « conçus entre deux batailles, élevés au roulement des tambours » ? Le fils du médecin-major Labrunie ignore tout de l’amour du foyer : il a six mois quand sa mère décède, à vingt-cinq ans, au fond de la froide Silésie. Elle y avait suivi son mari, par dévotion. L’austère officier, sauvé des eaux de la Bérézina, blessé et soigné à Wilma, prisonnier de guerre à Smolensk, est cru mort par les siens jusqu’en 1812. L’enfant est placé chez son oncle, dans le Valois ; c’est une ambiance de deuil qui entoure son berceau. Dans ce climat, « il y avait de quoi faire un poète, et je ne suis qu’un rêveur en prose » (1) se désolera Nerval avec componction. De grâce, la bibliothèque du vieil oncle regorge d’ouvrages insolites, traitant d’hermétisme et de kabbale — nourriture opportune pour le futur traducteur du Faust de Goethe.

Alors qu’il a sept ans, son père revenu du siège de Strasbourg l’extrait de sa campagne et l’emmène avec lui à Paris. Gérard fait les honneurs du collège Charlemagne : soumis au cursus classique, il excelle en langues, en latin. Anacréon et Ovide font sa préférence. C’est là qu’il lie avec Gautier, « une de ces amitiés que la mort seule dénoue. » Ses vacances dans le Valois de ses jeunes années lui procurent des joies bucoliques mais aussi ses premiers émois ; il y rencontre, tour à tour, les figures amoureuses qui seront constitutives d’Aurélia. Son premier recueil est publié en 1826 chez Ladvocat (2) ; il n’a que dix-huit ans et la critique, déjà, le remarque. « Jeune homme, vous irez loin ! » lui prédit Touquet. Humble, Nerval n’y entend qu’un augure de voyages… Sa traduction de Faust lui vaut la gratitude du maître allemand, lequel, selon la légende, lui aurait confessé : « Je ne me suis jamais si bien compris qu’en vous lisant. » (3) Berlioz et Gounod, par leur art eux aussi, rendront hommage à cette admirable version.

Nous passerons ici les aspects d’une vie littéraire abondante en faits de tous ordres. Retenons simplement que Nerval est avant tout un poète avide de gaieté, préférant au trop morne Procope le Cabaret de la Mère Saguet où Thiers, Hugo et Dumas ont leurs habitudes. Rappelons aussi qu’il ne craint guère l’engagement quand, enrôlé par Gautier dans les « Jeune-France », il soutient Hugo à la création d’Hernani (1830). Le fils discipliné fait sa médecine comme l’exige son géniteur, mais s’en détourne résolument dès 1831 pour se consacrer au journalisme et à la littérature. En 1834, il se paie sur les deniers d’un héritage un périple en Italie qu’il parcourt jusqu’à épuisement de ses ressources — voyage à l’issue duquel il emménage avec deux amis dans un vieil hôtel délabré (« C’était la Thébaïde au milieu de Paris » admettra Gautier) qu’ils transforment en lieu d’agrément ; le tapage répété de leurs fêtes nocturnes convainc le propriétaire de leur donner congé. La revue Le Monde dramatique que Nerval crée en 1835 pour célébrer Jenny Colon, une actrice dont il deviendra l’amant et qui finira par l’éconduire, se solde par une double faillite, sentimentale et financière. C’est dans ce contexte de désenchantement, auquel s’ajoute une suite d’échecs au théâtre, que l’âme du poète, peu à peu, s’enténèbre de mélancolie.

Déjà en 1841, l’ombre du suicide menace. Longeant le Danube avec Alexandre Weill, il s’exclame : « Voyez donc comme cet endroit serait bien fait pour nous aider à sortir proprement de la vie. Le cœur vous en dit-il ? » (4) Nerval connaît sa première crise de démence la même année. Ses amis consternés le surprennent, selon son humeur, buvant dans un crâne ou promenant un homard en laisse… La première partie d’Aurélia évoque par endroits, en les transfigurant, des épisodes que l’histoire sait authentiques, comme ce soir de décembre où on l’aperçoit nu en plein Paris, fixant avec sidération un astre dans le ciel vespéral, « attendant le moment où l’âme allait se séparer du corps, attirée magnétiquement dans le rayon de l’étoile. » Cet outrage lui coûte l’internement sous les soins du docteur Blanche, qui finalement décide de le libérer en mars 1841. À compter de cette date, Gérard signe ses œuvres de Nerval, d’un vieux toponyme du domaine familial.

« La dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poète » (5) déclare-t-il, bien résolu à triompher du mal. Mais les crises se succèdent et les visites à Esprit et Émile Blanche aussi. Sa croyance en la métempsychose n’apaise pas son angoisse de la mort. Il se plaint, sans cesse, d’entendre des reproches formulés par des visages contrits. Lors d’un accès de terreur, il tente d’arracher les cheveux de Dumas qu’il prend pour une éponge… Et chez Hugo, au terme d’un dîner, ne l’entend-on pas hurler : « Dieu est mort ! » L’emphase et le burlesque de ces anecdotes tendent à fausser, en l’amenuisant, la gravité du trouble dont Nerval est victime. Le texte d’Aurélia, par son intelligence synthétique et sa langue très vivace, démontre que son auteur est un malade en pleine conscience tant dans le réel que dans le délire, et qu’il éprouve d’autant plus de souffrance que cette folie, paradoxale parce que partielle, le retient dans la lucidité.

La période réelle de composition d’Aurélia nous est inconnue. Est-ce pendant les deux derniers séjours chez Blanche (1853-54) ? Ou existait-il une « version primitive » datant des premières crises (1841-42) ? Le récit, dont la temporalité n’est pas de l’ordre du commun, évoque les développements d’une expérience vécue dans la durée, exprimée avec une singulière ordonnance et un soin méticuleux porté aux enchaînements narratifs, (6) mais il ne s’agit ni d’une compilation de propos savants ni de l’œuvre d’un diariste schizophrène : l’auteur a rigoureusement prémuni son texte contre les artifices de la déraison ou la tentation du scientisme. Un conflit entre le sujet et le monde y est affirmé d’emblée : au « on », qui se croit sain et qui méprise, est opposé le « je » d’un malade assumé, reconnaissant la folie comme une révélation et non comme une fatalité. Toute l’ambition d’Aurélia consiste à requalifier cet exposé mental en « illusion fantastique », partant de celle-ci pour aboutir à la mise en lumière d’une vérité supérieure. Or ce « je » prophétique est pluriel, dépourvu d’unité, et sa dualité éclot dans le lacis d’une écriture exaltée, spasmodique, sans cesse menacée d’effondrement.

Le diagnostic de Nerval est malaisé, même si cette disjonction de la personnalité signale les prodromes d’une schizophrénie, probabilité étayée par une carence affective durant l’enfance due à l’absence de la mère, figure idéalisée, et par une hostilité inconsciente envers le père. Psychasthénie et névrose obsessionnelle constatées dès l’âge adulte appuient cette hypothèse et peuvent expliquer l’évolution pathologique de Nerval vers un état schizoïde. Certains rêves dans Aurélia mettent en relief une obsession de l’hérédité, de la filiation ; les présupposés extravagants de Nerval sur son ascendance, comme ses rêves d’une généalogie réinventée, traduisent une profonde décohérence identitaire. Aurélia, icône mystérieuse sinon mystique, symbolise cette unité dont le poète inconsolé doit faire le deuil, elle incarne toutes les femmes qu’il a successivement aimées et vues disparaître : « Ô douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues ! (…) Héloïse est mariée aujourd’hui ; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais perdues pour moi. Le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voix plaintives, il murmure des chants d’amour sur les débris de mon néant. » (7)

Pierre-Paul Prud’hon, La Modestie.Il nous faudrait mentionner aussi la blonde Ermerance qui le soir soupire des chansons dolentes à la citerne de Mortefontaine, les belles Laure et Béatrice, Sophie Dawes la chasseresse au port majestueux que Nerval adolescent croise à l’orée d’un bois, Jenny Colon bien sûr, la perfide actrice — mais parmi toutes, la plus absente des idoles disparues, celle dont il ne reste rien sinon le délicat souvenir d’une ressemblance avec La Modestie de Prud’hon : Marie-Antoinette-Marguerite, la mère du chantre orphelin. L’image sublimée de la défunte croise, au fil des rêves et des visions, celles de grandes figures éternelles : la Vierge Marie, Isis la déesse salvatrice, la Reine de Saba, la Sophia, féminité intérieure de Dieu… Au fond des yeux d’Aurélia dorment, silencieuses mais fécondes, toutes les mortes de Nerval. Le récit les y retient captives pour toujours : le texte comme suaire, le verbe comme tombeau. Cette superposition des portraits n’est possible qu’à travers les sortilèges d’une seconde vie incarnée dans le rêve, auquel on accède par « ces portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible. » Don de clairvoyance, semblable à l’aleph borgésien, la folie devient ce lieu privilégié d’où l’on observe l’univers dans sa globalité temporelle et spatiale : « Tout prend un aspect nouveau, tout agit, tout se correspond, tout a un sens. »

C’est par le recours à cette conviction que Nerval parvient à cristalliser sa transmutation esthétique de l’hallucination et de l’environnement asilaire dans lequel elle se réalise. C’est aussi, en pareil cas, le moteur de la création littéraire, car il ne suffit pas que le docteur Blanche encourage son patient à écrire, concédant à l’écriture de supposées vertus cathartiques : il faut, comme nous l’avons dit, que le malade soit maître de sa conscience lors des phases de travail, sans quoi son expression, pour peu qu’elle ait lieu, paraîtrait inepte ou abstruse, envahie par l’obscurité des symboles auxquelles elle recourrait. Mais le double maléfique (« L’autre m’est hostile »), tapi entre deux réalités, se manifeste à son gré, réclamant son dû sur le tribut d’estime et de vie qui lui revient de plein droit. En 1840, comme animé d’un pressentiment, Nerval avait annoté une gravure le représentant : Je suis l’autre. Inscription rimbaldienne avant l’heure, célébrant la naissance d’une créature aux contours familiers et aux desseins funestes. (8)

À sa tante, il laissera ce mot : « Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. » Gérard de Nerval se pend à la grille d’un bouge des Halles, rue de la Vieille-Lanterne, dans la nuit du 25 au 26 janvier 1855. On retrouvera un manuscrit dans sa poche. Il serait présomptueux d’affirmer que les Mémorables, dernier acte d’Aurélia, qui nous présentent un Nerval apaisé, libéré (?) de ses entraves mentales, réconcilié avec son double rédempteur (« Courage, frère, c’est la dernière étape ») et avec son égérie, sa « grande amie » qu’il n’ose plus nommer, guérissant ce soldat d’Afrique qui se croit mort et, par ce prodige même, se guérissant aussi — annonçaient déjà par le truchement du narrateur ses adieux au monde et son ultime résolution. La folie nervalienne conserve, en dépit des multiples clefs qui nous sont offertes, sa part d’ombre et de secret. Il y a, aux origines d’Aurélia, une forme de volonté divine, un principe inhérent à la création artistique : c’est le désir d’écrire, nourri du besoin d’exprimer l’inexprimable, de montrer au profane ce dont sont faits les songes d’un fou.


(1) Cf. Promenades et souvenirs, III, 1854.
(2) Napoléon et la France guerrière, élégies nationales, 1826.
(3) Cf. F. Baldensperger, Goethe en France, Slatkine, 1920, p. 131.
(4) Cf. Le Romantisme et les mœurs, collectif, Slatkine, 1977, p. 328.
(5) Cf. Les Filles du feu, G-F, 1994, p. 82.
(6) L’originalité stylistique d’Aurélia est démontrée sur ce point : les transitions rêve / réalité donnent lieu à des jonctions fluides, insensibles, sans recouvrement ni ligature. Il faut attendre les grandes heures du fantastique pour retrouver la maîtrise d’un tel procédé.
(7) Cf. Promenades et souvenirs, IV.
(8) Nerval fait référence au Double des légendes germaniques (le Doppelgänger d’Hoffmann, notamment), dont l’apparition est un présage funeste, ainsi qu’au ferouer zoroastrien.


Indices bibliographiques


Œuvres complètes de Gérard de Nerval, H. Champion, Paris, 1926.
• A. Marie, Gérard de Nerval, le poète, l’homme, Hachette et Cie, Paris, 1914.
• H. Clouard, La Destinée tragique de Gérard de Nerval, Grasset, Paris, 1929.
• K. Haedens, Gérard de Nerval ou la sagesse romantique, Grasset, Paris, 1939.
• A. Béguin, Gérard de Nerval, José Corti, Paris, 1945.

 

Toussaint

À chacun ses morts. Qui n’a pas encore ses morts devra se les faire, comme l’ouvrier se fait les cals aux mains. À Alista, on dit que l’homme acquiert sa maturité le jour où le spìritu d’un ancêtre pénètre son cœur avant de rejoindre la société des âmes. Accepte-t-il, ce jour-là, de ne plus être seul dans son propre corps ? Un lare silencieux siège en lui, présidant secrètement jusqu’au prononcé de ses décisions. Les morts veillent au berceau de la postérité, sans mot dire, mais d’une veille active ; ils s’immiscent en pensées indues. Et parce que loger à l’intérieur des vivants ne suffit pas toujours, on les verra s’aventurer au-delà des « champs sacrés », hors des lieux de mémoire, sur le bord des chemins ou à l’orée des clairières, parfois même dans les jardins. Peu importe qu’on les méprise, pourvu qu’on les voit. À Alista, la mort est affaire de monstration.

L’abondance des morts dans Cunsigliu tente de faire écho à cette ostentation outrancière, à ce culte de l’impudeur. Pratiquement, elle répond moins au besoin du canevas qu’à la tentation de la caricature. Des écornifleurs ont-ils puisé dans les décombres d’une chapelle les pierres devant servir à leurs caveaux ? À l’aune de leur lésine, combien de mausolées ont-ils bâtis de la sorte, à moindre coût ? Si les pierres pouvaient parler, les vivants loueraient leurs morts de façon plus mesurée, car ceux-ci les sauraient indignes des lauriers dont ils les eurent coiffés à leurs funérailles. Les Alistais, friands d’obsèques et de feintises, refusent d’admettre leur laideur d’âme ; ils préfèrent se croire les instruments de la colère des morts. Toussaint Betullo le sait mieux que quiconque. Il est sans doute plus vertueux que l’engeance des pharisiens qui l’entourent, mais sa probité native est mise à mal par l’appel du sang. En pays de félons, les probes sont des pénitents : Toussaint brûle en enfer parmi les larves, tandis que ses pairs goûtent aux blandices du faste en sybarites. Tous les hommes n’ourdissent pas les mêmes moyens quand il est question de commercer avec les ombres.

 

Un songe

Un songe

L’obscurité a enrobé la ville. Le parking est vide, mais je le traverse néanmoins car nous n’avons plus guère d’endroits où aller. Nous sommes égarés. C’est au milieu de cette place que je décide d’arrêter le véhicule. J’aurais pu rouler vers ce bâtiment verdâtre jusqu’au pied duquel le parking s’étend, mais non : je choisis de m’arrêter là. Je sors de la voiture, je referme précautionneusement la portière et je marche en direction de l’immeuble. A mi-parcours, je me retourne : depuis l’intérieur du véhicule, tu m’observes en silence. Sur tes lèvres, un sourire ? une ombre de regret ? un trait d’inquiétude ? Je sais, et tu sais également, que ce sera le dernier regard que nous échangerons. Cette conviction-là, aberrante dans le cadre du réel, est rendue infrangible par le rêve. Je poursuis ma marche. Un large escalier s’ouvre sur l’entrée d’un sous-sol. Je m’y engage. Je m’y perds et j’y meurs. Il est des nuits dont on ne sort pas indemne. En fait, on ne sort indemne d’aucune nuit.

 
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Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.