Ghjasè, mage de Tarco

J’ai beaucoup à dire sur Joseph Tarco. J’ai tant à dire que le cadre d’un livre n’y suffira pas. Mais puisque cette catégorie réservée à Cunsigliu m’ouvre un peu d’espace additionnel, je saisis l’occasion pour jeter un peu de lumière sur cet animal fabuleux. On m’a demandé récemment quel était le protagoniste principal de Cunsigliu. Mon embarras à répondre m’a placé devant une situation imprévue. En effet, il n’est pas aisé de dire qui du Sgiò, d’Angélique, de Victor, de Toussaint ou de Giulia remporte le premier rôle. Toutefois, par la densité que lui confèrent les circonstances, Joseph Tarco occupe un rang de choix : son allure d’oncle Cassave, son autorité naturelle, son goût pour la manigance et le secret, lui taillent un costume de chef. À dire vrai, ce personnage stéréotypé n’est pas tout à fait ainsi que j’aurais souhaité qu’il fût, car il ne répond à aucune réalité locale. S’il avait été moins docte, moins policé, moins madré, d’aucuns se seraient offusqués d’y reconnaître tel ou tel, et ils auraient eu raison car la ressemblance n’eût pas été fortuite. Lui prêter une dimension intellectuelle écartait aussitôt toute méprise. Je voulais faire du Sgiò un pur produit alistais, mais j’ai échoué parce que cet homme-là est inconcevable hors de la réalité de Tarco, comme eût été inconcevable un Roderick hors de la réalité d’Usher. La figure du sycophante revenant à Gaétan et celle du « prince méhaigné » à Victor, il restait à Joseph un arcane susceptible de lui convenir : celui du thaumaturge. Dans l’enceinte de Tarco, Sgiò Ghjasè incarne une sorte d’Empédocle, prophète dans sa secte, sorcier à ses heures, manipulant les siens à sa guise. Ayant reçu le pouvoir par atavisme, il redoute de le perdre par négligence. Mais il ne le perdra pas : son instinct supérieur l’immunise contre l’insuccès. J’aurais tant aimé en faire un imbécile, un bouffon identifiable, un sujet de controverse. Il m’a échappé, hélas.

 

Par amour du chiffre

Par amour du chiffre

Soit p et q deux grands nombres premiers d’une longueur minimale de 1024 bits. On les choisira forts, c’est-à-dire de sorte qu’ils soient plus grands que la moyenne arithmétique de leurs deux voisins premiers respectifs. Multiplions-les. Le produit n = pq est intéressant, car sa factorisation se révèle difficile. Soit [p, q] la clef privée, soit [n] la clef publique. Soit x le message en clair. Chiffrons x par : f(x) = x² mod n. Le chiffrement requiert la clef publique, le déchiffrement la clef privée. Si l’on possède p et q, il suffira de deux racines, un Euclide étendu et les restes chinois pour extraire de f(x) quatre sorties, parmi lesquelles x ; on assignera à un procédé annexe la fonction de déterminer la bonne sortie. Voici exprimée, en termes peu experts, la théorie d’un cryptosystème asymétrique. Aussi longtemps qu’une solution globale au problème de la factorisation des grands nombres ne sera pas trouvée, ce code simplissime demeurera viable.

Quand l’écriture de Cunsigliu m’a offert la possibilité d’exploiter le thème de la cryptographie, j’ai aussitôt compris, non sans quelque amertume, que cette incursion poserait problème à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle allait apporter une couleur âprement scientifique là où l’intrigue eût réclamé un développement plus onctueux. Ensuite parce que le choix des techniques mises en œuvre risquait de bouleverser la vérité historique et de faire surgir des anachronismes. Enfin, et surtout, parce que le goût du chiffre relève d’un effet de mode, d’une passion populaire qui, selon moi, n’est pas amenée à durer. Alors que faire ? Ne pouvant désavouer mon idée initiale, j’ai décidé de l’exploiter quoi qu’il en coûte, en prenant garde de m’éloigner des tentations du scientisme. Ce que je redoute le plus, c’est de devoir, le moment venu, faire amende honorable d’un argument mal maîtrisé. Voilà pourquoi mon « code » sera dépourvu de complexité.

 

Ligeti, entre dissonance et dissidence

Ligeti, entre dissonance et dissidenceL’œuvre de György Ligeti a bien souvent célébré l’heureuse rencontre entre la musique et les mathématiques. D’aucuns se souviennent de son Requiem comme d’une pièce trop sépulcrale, mais n’oublions pas que Ligeti a voulu en faire l’exemple d’un compromis entre art et science : l’usage des chiffres n’y est pas seulement expérimental et ludique, il participe du processus de création. Sous les doigts ingénieux du musicien scientifique, l’émotion prend corps, subrepticement, et se cristallise. Mais où se situe l’homme dans cette démiurgie glaciale ? On le trouvera plus présent dans le Concerto roumain, datant de 1951. Cette œuvre résonne comme la rémanence d’un vieux souvenir, remontant à une époque où l’occupation magyar s’étend encore jusqu’aux pieds des Carpates. Ligeti découvre les mystères du folklore valaque, avec sa curiosité d’enfant. Des chamans survoltés et grimés jouent du violon, du “cimpoi” (cornemuse) et surtout du “bucium”, sorte d’alphorn. Magique et troublante, l’anomalie tonale du bucium correspond à une acoustique logique, naturelle. Ligeti étudiera la musique populaire roumaine jusqu’à la livraison de son Concerto, qui fut interdit d’exécution à Budapest, ne répondant pas aux canons esthétiques imposés par le régime. Un dissident est né : contre l’ordre et l’harmonie, György Ligeti érige un style radicalement chromatique. La dictature stalinienne a fortuitement fait de ce beau Concerto roumain le point d’achoppement de deux revendications connexes : le droit à la dissonance et le refus de l’avilissement.

 

L’Œil de la Lune

L’Œil de la Lune

Il est des livres que l’on aime si absolument, d’un amour si exclusif, qu’on souhaiterait être seul à les avoir aimés, seul à les avoir lus. Le devoir de partage s’effacerait presque devant le plaisir égoïste de la découverte. C’est ce que j’éprouve pour ce curieux ouvrage paru au CCL de Grenoble en 1985 sous le titre L’Œil de la Lune. Il s’agit d’un recueil de treize nouvelles signées par quelques-unes des plus fines plumes françaises du genre fantastique. De toute évidence, les auteurs avaient pour but de nous confondre entre malaise et ravissement : à l’instar de la singulière facture de l’objet, remarquable pour son format, les textes y sont pareillement composés pour séduire et troubler. Si chaque nouvelle répond de la sensibilité particulière de son auteur, une même ligne tonale traverse l’ouvrage de part en part. C’est ce qui surprend le plus dans “L’Œil de la Lune” : le recueil entier semble avoir été rédigé d’une seule main. D’avoir concouru à l’harmonie, les co-équipiers de cette aventure littéraire ont tiré le meilleur parti. Ils nous offrent un livre intime, faits de chuchotis et de confessions, qui ne rechigne pas aux procédés d’audace. Je citerais pour exemples la cruelle équivoque perpétrée par Philippe Cousin dans “Une vertigineuse Punition”, la rencontre d’outre-tombe dans “Le Parachutiste” de Jean-François Laguionie, le beau récit de Jean-Pierre Andrevon, et surtout, assénée comme l’estocade finale, l’époustouflante nouvelle de Jean-Pierre Bours intitulée “La Femme dont il ne restait rien”, une de ces histoires qui font revivre les livres dans l’inconfort des mauvaises nuits. [L’Œil de la Lune - Treize nouvelles fantastiques, Centre de Création littéraire, Grenoble, 1985]

 

L’état des blessures

Nous sommes faits de la douleur de nos souvenirs. La mémoire nous abîme. L’amnésique est-il heureux ? J’ai dévidé des nuits entières à refaire ma vie, à relire de vieilles correspondances, m’empoisonnant de leur emprise vireuse. J’ai fait la comptabilité de mes joies et de mes peines, scrupuleusement, parvenant au constat d’une formidable déconvenue : la permanence des peines ouvre des plaies septiques, tandis que les joies révolues creusent les gouffres de la mélancolie. Inutile de déconstruire son passé si l’on souhaite l’oblitérer, et lui faire face est une gageure périlleuse. Le laisser fermenter au fond de l’oubli, c’est prendre le risque de le faire sourdre inopportunément, fulgurant, dévastateur, et de le voir prendre corps dans les ombres. Nous sommes notre passé. Le socle de notre avenir roule sur les billots qui servent à le faire avancer et que nous récupérons derrière nous, inlassablement.

 

Un songe

Un songe

L’obscurité a enrobé la ville. Le parking est vide, mais je le traverse néanmoins car nous n’avons plus guère d’endroits où aller. Nous sommes égarés. C’est au milieu de cette place que je décide d’arrêter le véhicule. J’aurais pu rouler vers ce bâtiment verdâtre jusqu’au pied duquel le parking s’étend, mais non : je choisis de m’arrêter là. Je sors de la voiture, je referme précautionneusement la portière et je marche en direction de l’immeuble. A mi-parcours, je me retourne : depuis l’intérieur du véhicule, tu m’observes en silence. Sur tes lèvres, un sourire ? une ombre de regret ? un trait d’inquiétude ? Je sais, et tu sais également, que ce sera le dernier regard que nous échangerons. Cette conviction-là, aberrante dans le cadre du réel, est rendue infrangible par le rêve. Je poursuis ma marche. Un large escalier s’ouvre sur l’entrée d’un sous-sol. Je m’y engage. Je m’y perds et j’y meurs. Il est des nuits dont on ne sort pas indemne. En fait, on ne sort indemne d’aucune nuit.

 

Le champ du signe

Pourquoi prendre la peine de parler bien ? Pourquoi, en effet, se résoudre à cet effort inutile quand notre langue permet d’exprimer l’essentiel à l’aide d’interjections et d’onomatopées ? Une collection de borborygmes suffira bientôt à nos besoins, sans les contraintes de la grammaire ou de l’orthographe. Certains mettront la réduction du lexique et la disparition des mots sur le compte d’une nécessité sociale. Mais ce sont les dernières chances du français qui se jouent dans les bouches les plus doctes, ces bouches surannées dont l’engeance des sots se rit ; car dans celles des aventuriers qui affectent les barbarismes et les solécismes, les “malgré que” éhontés, les subjonctifs sacrilèges suivant “après que” et les hideux conditionnels flanqués après “si”, l’idiome se corrompt, il tourne au vinaigre. Aujourd’hui manque à l’enseignement de la langue un réel esprit de compétition : apprendre à nos jeunes que celui qui maîtrise le langage s’approprie non seulement de l’intelligence, mais aussi du pouvoir. Le pouvoir d’agir par les mots.

 

Les derniers hommes

Les derniers hommes

Être misanthrope relève de cette détestation universelle que l’on se croit en droit d’éprouver un jour où, distraitement, on oublie son appartenance au genre honni. Le plus égaré des hommes celui qui, revenu de son dégoût des autres, n’a pas vu que l’autre n’est qu’une projection de soi ; le plus éclairé en revanche celui que la conscience de s’être haï lui-même à travers l’autre aura sauvé de l’exécration. La misanthropie éclairée n’est pas tant la constatation torpide du désastre humain que l’inquiétude du devenir de l’homme. Et c’est un devoir moral, presque civique, que de se préoccuper de l’avenir de la communauté humaine. La misanthropie, un acte civique : a-t-on lu syllogisme plus douloureux ? Chaque instant perdu à côtoyer nos semblables nous instruit sur l’inéluctabilité du sort de l’homme. La colonie des derniers hommes s’éloigne dans un lent cortège carnavalesque : ils concélèbrent leur disparition, en rires et en chansons.

 
Haut de Page

Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.