Ghjasè, mage de Tarco
- Lundi 1 octobre 2007
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J’ai beaucoup à dire sur Joseph Tarco. J’ai tant à dire que le cadre d’un livre n’y suffira pas. Mais puisque cette catégorie réservée à Cunsigliu m’ouvre un peu d’espace additionnel, je saisis l’occasion pour jeter un peu de lumière sur cet animal fabuleux. On m’a demandé récemment quel était le protagoniste principal de Cunsigliu. Mon embarras à répondre m’a placé devant une situation imprévue. En effet, il n’est pas aisé de dire qui du Sgiò, d’Angélique, de Victor, de Toussaint ou de Giulia remporte le premier rôle. Toutefois, par la densité que lui confèrent les circonstances, Joseph Tarco occupe un rang de choix : son allure d’oncle Cassave, son autorité naturelle, son goût pour la manigance et le secret, lui taillent un costume de chef. À dire vrai, ce personnage stéréotypé n’est pas tout à fait ainsi que j’aurais souhaité qu’il fût, car il ne répond à aucune réalité locale. S’il avait été moins docte, moins policé, moins madré, d’aucuns se seraient offusqués d’y reconnaître tel ou tel, et ils auraient eu raison car la ressemblance n’eût pas été fortuite. Lui prêter une dimension intellectuelle écartait aussitôt toute méprise. Je voulais faire du Sgiò un pur produit alistais, mais j’ai échoué parce que cet homme-là est inconcevable hors de la réalité de Tarco, comme eût été inconcevable un Roderick hors de la réalité d’Usher. La figure du sycophante revenant à Gaétan et celle du « prince méhaigné » à Victor, il restait à Joseph un arcane susceptible de lui convenir : celui du thaumaturge. Dans l’enceinte de Tarco, Sgiò Ghjasè incarne une sorte d’Empédocle, prophète dans sa secte, sorcier à ses heures, manipulant les siens à sa guise. Ayant reçu le pouvoir par atavisme, il redoute de le perdre par négligence. Mais il ne le perdra pas : son instinct supérieur l’immunise contre l’insuccès. J’aurais tant aimé en faire un imbécile, un bouffon identifiable, un sujet de controverse. Il m’a échappé, hélas.


L’œuvre de György Ligeti a bien souvent célébré l’heureuse rencontre entre la musique et les mathématiques. D’aucuns se souviennent de son Requiem comme d’une pièce trop sépulcrale, mais n’oublions pas que Ligeti a voulu en faire l’exemple d’un compromis entre art et science : l’usage des chiffres n’y est pas seulement expérimental et ludique, il participe du processus de création. Sous les doigts ingénieux du musicien scientifique, l’émotion prend corps, subrepticement, et se cristallise. Mais où se situe l’homme dans cette démiurgie glaciale ? On le trouvera plus présent dans le Concerto roumain, datant de 1951. Cette œuvre résonne comme la rémanence d’un vieux souvenir, remontant à une époque où l’occupation magyar s’étend encore jusqu’aux pieds des Carpates. Ligeti découvre les mystères du folklore valaque, avec sa curiosité d’enfant. Des chamans survoltés et grimés jouent du violon, du “cimpoi” (cornemuse) et surtout du “bucium”, sorte d’alphorn. Magique et troublante, l’anomalie tonale du bucium correspond à une acoustique logique, naturelle. Ligeti étudiera la musique populaire roumaine jusqu’à la livraison de son Concerto, qui fut interdit d’exécution à Budapest, ne répondant pas aux canons esthétiques imposés par le régime. Un dissident est né : contre l’ordre et l’harmonie, György Ligeti érige un style radicalement chromatique. La dictature stalinienne a fortuitement fait de ce beau Concerto roumain le point d’achoppement de deux revendications connexes : le droit à la dissonance et le refus de l’avilissement.


