Kur-Sig : la fiction identitaire

Kur-Sig : la fiction identitaireOn songe à Borges, à la minutie malicieuse qu’il mettait à l’élaboration de ses apocryphes. On pense, notamment, au Quichotte de Ménard ou à l’édition princeps de The Approach to Al-Mu’tasim. Pour l’un comme pour l’autre de ces ouvrages imaginaires, nous savons qu’il faudrait, à toute fin de croire, nous convaincre non seulement de la parole de l’écrivain, ingénieur de l’histoire, mais aussi de celle du narrateur, personnage dans le récit. Chez le mage argentin, auteur et narrateur cohabitent dans l’illusion, telles les mains du dessin d’Escher, indissociables protagonistes d’une même scène. Et parce que les univers de Borges finissent toujours par nous posséder, nous nous ébahissons d’admiration, pris pour dupes, captifs d’une démonstration trop savante, trop documentée, pour être sujette à caution.

Face à « Kur-Sig, l’Éden retrouvé », devons-nous accepter la supercherie comme nous l’avions fait avec d’autres ? Peut-être, ainsi faisant, préservons-nous la meilleure part du texte. Évidemment, il est commode de voir dans cet essai touffu, au pire une apologétique de l’identité insulaire, au mieux une honorable tentative de consensus, mais la protohistoire de la Corse avait-elle vraiment besoin qu’on l’enjolivât de si coruscante manière ? Ce que d’aucuns déploreront avant tout dans « Kur-Sig », c’est l’insuffisance de rigueur scientifique. Les sophismes de José Stromboni prêtent à son exposé un accent péremptoire dont le dessein est suspect : sous le couvert d’une hypothèse, nous voici convoqués autour de trouvailles épatantes, de corrélations prodigieuses – en fait, un salmigondis de conjectures élevées au rang de postulats, confondant érudition et divination, au profit d’une théorie selon laquelle le peuple corse serait d’origine mésopotamienne et la Corse, probable Dilmun, le berceau de l’écriture ! Assurément, la TIA n’est pas loin, dans l’ombre des idéologies de triste mémoire qui, depuis la mésinterprétation de Darwin et la récupération de la linguistique, parsèment l’Histoire de douloureux précédents.

Cet ouvrage singulier a été diversement reçu. Il doit bien exister une vérité entre le dithyrambe de Vincent Stagnara (1) et la catilinaire de Marc Decursay (2), une opinion plus nuancée, à la fois insouciante des visées spéculatives de l’auteur et respectueuse de son vaste travail d’investigation. Cédant au génie, le Bahadur de Borges sombrait dans l’allégorie en précipitant son Almotasim en Dieu, ce qui le perdait. Si Stromboni avait départi son livre de toute portée allégorique, il aurait enfanté d’un récit au charme sibyllin, un joli conte patiné de cette poésie gracieuse dont l’Épopée de Gilgamesh avait liseré nos rêves d’un Orient pré-antique. Las ! Stromboni n’est pas Borges, et son « Kur-Sig » s’égare à la croisée de plusieurs genres. Qu’il l’eût étayé d’éléments irréfutables, on aurait salué l’homme de science et la pertinence de son étude. Qu’il l’eût doté d’une dimension littéraire, et « Kur-Sig » aurait fait un roman savoureux, dépourvu de toute autre intention que celle de nous émerveiller.


(1) http://www.uribombu.com/kur_sig_281208.htm
(2) http://www.lesplumesdupaon.fr/nouveau/antiquite/index_antiquite.html

Lien connexe : http://www.arte.tv/fr/search__results/1097316.html

José Stromboni, Kur-Sig, l’Éden retrouvé, Éditions Dumane, Biguglia, 2006. (247p., ISBN: 2-915943-02-8)

 

Toussaint

À chacun ses morts. Qui n’a pas encore ses morts devra se les faire, comme l’ouvrier se fait les cals aux mains. À Alista, on dit que l’homme acquiert sa maturité le jour où le spìritu d’un ancêtre pénètre son cœur avant de rejoindre la société des âmes. Accepte-t-il, ce jour-là, de ne plus être seul dans son propre corps ? Un lare silencieux siège en lui, présidant secrètement jusqu’au prononcé de ses décisions. Les morts veillent au berceau de la postérité, sans mot dire, mais d’une veille active ; ils s’immiscent en pensées indues. Et parce que loger à l’intérieur des vivants ne suffit pas toujours, on les verra s’aventurer au-delà des « champs sacrés », hors des lieux de mémoire, sur le bord des chemins ou à l’orée des clairières, parfois même dans les jardins. Peu importe qu’on les méprise, pourvu qu’on les voit. À Alista, la mort est affaire de monstration.

L’abondance des morts dans Cunsigliu tente de faire écho à cette ostentation outrancière, à ce culte de l’impudeur. Pratiquement, elle répond moins au besoin du canevas qu’à la tentation de la caricature. Des écornifleurs ont-ils puisé dans les décombres d’une chapelle les pierres devant servir à leurs caveaux ? À l’aune de leur lésine, combien de mausolées ont-ils bâtis de la sorte, à moindre coût ? Si les pierres pouvaient parler, les vivants loueraient leurs morts de façon plus mesurée, car ceux-ci les sauraient indignes des lauriers dont ils les eurent coiffés à leurs funérailles. Les Alistais, friands d’obsèques et de feintises, refusent d’admettre leur laideur d’âme ; ils préfèrent se croire les instruments de la colère des morts. Toussaint Betullo le sait mieux que quiconque. Il est sans doute plus vertueux que l’engeance des pharisiens qui l’entourent, mais sa probité native est mise à mal par l’appel du sang. En pays de félons, les probes sont des pénitents : Toussaint brûle en enfer parmi les larves, tandis que ses pairs goûtent aux blandices du faste en sybarites. Tous les hommes n’ourdissent pas les mêmes moyens quand il est question de commercer avec les ombres.

 

Le milieu du monde

Le milieu du mondeAu cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.

 

Le Bréviaire du Chaos : morceaux choisis

Le Bréviaire du Chaos : morceaux choisisPublié en 1982, le Bréviaire du Chaos est une prophétie funèbre, une longue litanie élégiaque agitée de rancœurs et d’obsessions. Obsessions du surnombre humain, des idoles religieuses, des « régents » qui nous gouvernent. La morale de Caraco s’adresse aux « jeunes gens », légataires choisis pour sa dernière parole. L’oracle dont il les fait témoins pose les prolégomènes d’un nihilisme nerveux et atrabilaire. Négation de l’homme, de l’enfer urbain, de la société, de l’Histoire : c’est la preuve par le déni, le constat par le vide. Martelé d’itérations incantatoires dont l’auteur use ou abuse, le texte déborde de son cadre prosaïque pour s’immiscer en poésie, où finalement il s’applique à démontrer l’iniquité des hommes jusque dans leur faillite collective.

« Nous sommes en Enfer et nous n’avons le choix que d’être des damnés que l’on tourmente, ou les diables préposés à leur supplice. » (p.11)

« Le nombre est l’instrument du mal, le mal veut que les hommes multiplient, car plus les hommes surabondent et moins vaut l’homme. Pour être humain, l’homme ne sera jamais assez rare. » (p.77)

« Ainsi l’Enfer, loin d’être le néant, est la présence. » (p.90)

« L’irréparable est fait, l’esprit de démesure et qui fut celui de l’Église, est à présent celui du monde, la verticalité des dogmes achève d’éclater dans tous les sens et se communiquant à l’étendue, altère ses dimensions. » (p.96)

« Nulle tradition ne nous protège contre l’avenir, car l’avenir n’a pas de précédent et l’univers n’a plus d’asile. » (p.104)

« C’est la fécondité, non pas la fornication, qui détruit l’univers, c’est le devoir et non pas le plaisir. » (p.105)


Albert Caraco, Le Bréviaire du Chaos, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982. (128p., ISBN: 2-8251-0989-4)

 

L’incommodant monsieur Caraco

L’incommodant monsieur CaracoIl est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’un mésaise sournois, durable. C’est le cas de l’incommodant monsieur Caraco.

Quand même les origines d’Albert Caraco ne suffisent pas à éclaircir son œuvre ombreuse, elles nous offrent, pour le moins, des indices de choix. Né en 1919 dans une famille sépharade de Constantinople, Caraco grandit en Europe centrale, à Berlin notamment, dans l’ombre d’un père courtier en finances. En 1939, fuyant le nazisme, il s’exile avec ses parents en Amérique du Sud, où il reçoit à la fois une éducation catholique et la nationalité uruguayenne. Avide d’auteurs classiques, il est déjà très à l’aise en français, mais également en anglais, en allemand, en espagnol. Au lendemain de la guerre, il s’installe à Paris, où il mesure l’ampleur du désastre. Dès lors, sa vie d’ascète sera consacrée toute entière à la littérature. Il abjure les enseignements d’hier et s’astreint à une discipline de fer, six heures d’écriture par jour à horaires fixes, une régularité horlogère et un retranchement claustral. « Je fais profession de haïr le monde », confesse-t-il en contempteur d’un genre humain qu’il abhorre. Sa pensée est libre, mais son désespoir fait méthode, jusque dans ses ultimes résolutions : ajournant un projet de suicide par seul égard pour ses géniteurs, Caraco se pend en septembre 1971, quelques heures après le décès de son père.

Dans un registre où Cioran parvenait à nous distraire, Caraco se contente, quant à lui, de nous assommer. Ses constats péremptoires fusent comme des sentences de mort, portés par sa belle prose qui, empruntée aux modèles qui lui sont chers, fait le glacis d’une réflexion âpre et fielleuse. C’est probablement à sa sincérité brute, volontiers provocatrice, que Caraco doit son statut de penseur maudit. Les éditions L’Âge d’Homme explorent, depuis plusieurs années, son œuvre gigantesque et la publient. Initiative d’autant plus louable qu’avant elle aucun dictionnaire des littératures, aucune anthologie quelle qu’elle fût, ne s’était hasardé à en faire mention ou à en commenter le propos : ses imprécations rageuses, ses radotages lancinants, ses contradictions pèsent, corrodent, découragent, au point de les taire. Jil Silberstein écrira : « Caraco est extrême, brutal, drastique et souvent déplaisant. Qu’importe ! Caraco est urgent. » L’urgence : telle fut la douleur permanente de ce praticien du néant, aspirant en pleine solitude à une célébrité qui ne vint jamais.

 

Tueuse porte-croix

Tueuse porte-croixSeule, inlassable passementière nocturne, coiffée de ton diadème incarnat, tu me toises de tes yeux de jais, et lentement tu te meus. La nuit toute entière bruisse d’une vie carnassière, et toi, dont la patience criminelle aiguise l’appétit, tu attends en remuant les lèvres. Ton ouvrage, déployé à funeste dessein, fait un barrage clandestin entre les montants d’une vieille porte ; un soupçon de bise en agite l’étoffe d’argent. Au bout d’un rai de lune, ton ombre conçoit sur le prélart de l’abattis une vague chimère, entre hydre et guivre, entre mauvais rêve et désir interdit. Quelle obscure manigance ton esprit brode-t-il ? Songes-tu aux mailles de ton piège sans cesse recommencé et aux créatures qui s’y perdront ? Songes-tu à l’amant imprudent dont tu mordras le cou après l’étreinte ? Épeire à la robe épiscopale, porte-croix en prédation, ultime locataire de ces édicules où nul ne va plus, tu prones en vestale comme une déité de chitine et ton camail arbore de brûlantes mises en garde. Solitude vaniteuse d’une meurtrière en sursis… Cette nuit peut-être, la chevêche prendra son envol et t’arrachera à ton logis de dentelles. Songes-tu à l’homme qui, dans son sommeil, périra avec toi ?

 

De la sélection des toponymes

De la sélection des toponymesMantinia, Alista, Palanta, Mora… Il n’aura pas fallu beaucoup de temps aux plus opiniâtres pour comprendre que ces toponymes-là appartiennent, quelques nuances nécessaires exceptées, à une géographie datant du second siècle de notre ère : celle de Ptolémée. Ce choix est né d’une vieille manie que j’assume. Je perds d’ordinaire un temps indu à l’élaboration des noms propres, non pas pour leur affecter un sens, mais à l’inverse pour les expurger de tout référent, de tout indice bavard. Or, les toponymes de Cunsigliu devaient obéir à deux exigences contraires. D’une part, je les souhaitais fictifs et superposables, pour obvier à toute assimilation trop hâtive. Mais d’autre part, en les accommodant à la réalité, je voulais les rendre accessibles à la perspicacité de qui consentirait un effort de déduction. Renseigner sans révéler. Pour satisfaire à ce double impératif, l’emprunt à Ptolémée m’a semblé offrir un bon compromis sans avoir recours à des procédés trop complexes. Ceci ne concerne que les localités principales ; les noms subsidiaires ont, quant à eux, fait l’objet d’une sélection arbitraire. À les étudier de près, on conviendra qu’il s’agit d’un arbitraire bien livide : la toponymie corse recouvre tellement de récurrences qu’il est difficile de concevoir un nom de lieu qui soit à la fois imaginaire et préservé des analogies. Voilà pourquoi, à défaut de les construire tous, je les ai dérobés, pour la plupart, au cadastre de l’Alta Rocca. Chacun saura, à son gré, détecter les homonymies. Par ailleurs, si le lecteur pense reconnaître des toponymes parmi les noms de certains de mes personnages, je ne saurais lui donner tort ; nombre de patronymes corses se sont formés sur le nom de la localité d’origine et inversement, comme pour rappeler les liens qui unissent les hommes à leur terre. Il reste que, de tous les lieux cités dans Cunsigliu, un seul existe véritablement sous le nom que le récit lui donne. Mais ce lieu-là est bien davantage qu’un lieu.

 

Caracutu

CaracutuDepuis la ligne de crête qui part de l’Ursellu en remontant vers le col, mon regard glisse sur la courbe de cette vallée profonde qu’un camaïeu de jade et d’émeraude ourle au fil d’une rivière mussée sous les yeuses. Le chemin qui mène à la prise de Caracutu épouse les caprices d’un adret pentu, dégradé par l’ouvrage des pluies. J’ai laissé là, jadis, un peu de nous. Un peu de mon chagrin, de ma tristesse hiémale. Et tandis que j’approche du grand bassin, les ombres s’entremêlent, la forêt se referme, les eaux sourdent, l’air se corrompt. C’est ici que le sentier expire, au bord de la rivière. Derrière la crête, là-haut, je devine la chaleur du soleil sur Cruellari, je devine le silence sélène de Pulgeri, les anciens chaufours et la chapelle en ruine, la strada cavadaghja de Faria Catena, je devine la sainte croix de laquelle on aperçoit la mer, entre deux arbres morts. Ce paysage n’est pas visible depuis l’endroit où je suis. Il s’impose au souvenir de qui s’en souvient, il s’offre entier à qui en éprouve le manque. J’ai ouvert le vallon de Caracutu comme on ouvre un coffre à jouets, avec l’impatience maladroite d’un enfant. Dans l’eau noire du bassin, un peu de nous repose.

 

Ghjasè, mage de Tarco

J’ai beaucoup à dire sur Joseph Tarco. J’ai tant à dire que le cadre d’un livre n’y suffira pas. Mais puisque cette catégorie réservée à Cunsigliu m’ouvre un peu d’espace additionnel, je saisis l’occasion pour jeter un peu de lumière sur cet animal fabuleux. On m’a demandé récemment quel était le protagoniste principal de Cunsigliu. Mon embarras à répondre m’a placé devant une situation imprévue. En effet, il n’est pas aisé de dire qui du Sgiò, d’Angélique, de Victor, de Toussaint, de Giulia ou d’Aurélien, remporte le premier rôle. Toutefois, par la densité que lui confèrent les circonstances, Joseph Tarco occupe un rang de choix : son allure d’oncle Cassave, son autorité naturelle, son goût pour la manigance et le secret, lui taillent un costume de chef. À dire vrai, ce personnage stéréotypé n’est pas tout à fait ainsi que j’aurais souhaité qu’il fût, car il ne répond à aucune réalité locale. S’il avait été moins docte, moins policé, moins madré, d’aucuns se seraient offusqués d’y reconnaître tel ou tel, et ils auraient eu raison car la ressemblance n’eût pas été fortuite. Lui prêter une dimension intellectuelle écartait aussitôt toute méprise. Je voulais faire du Sgiò un pur produit alistais, mais j’ai échoué parce que cet homme-là est inconcevable hors de la réalité de Tarco, comme eût été inconcevable un Roderick hors de la réalité d’Usher. La figure du sycophante revenant à Gaétan et celle du « prince méhaigné » à Victor, il restait à Joseph un arcane susceptible de lui convenir : celui du thaumaturge. Dans l’enceinte de Tarco, Sgiò Ghjasè incarne une sorte d’Empédocle, prophète dans sa secte, sorcier à ses heures, manipulant les siens à sa guise. Ayant reçu le pouvoir par atavisme, il redoute de le perdre par négligence. Mais il ne le perdra pas : son instinct supérieur l’immunise contre l’insuccès. J’aurais tant aimé en faire un imbécile, un bouffon identifiable, un sujet de controverse. Il m’a échappé, hélas.

 

Par amour du chiffre

Par amour du chiffre

Soit p et q deux grands nombres premiers d’une longueur minimale de 1024 bits. On les choisira forts, c’est-à-dire de sorte qu’ils soient plus grands que la moyenne arithmétique de leurs deux voisins premiers respectifs. Multiplions-les. Le produit n = pq est intéressant, car sa factorisation se révèle difficile. Soit [p, q] la clef privée, soit [n] la clef publique. Soit x le message en clair. Chiffrons x par : f(x) = x² mod n. Le chiffrement requiert la clef publique, le déchiffrement la clef privée. Si l’on possède p et q, il suffira de deux racines, un Euclide étendu et les restes chinois pour extraire de f(x) quatre sorties, parmi lesquelles x ; on assignera à un procédé annexe la fonction de déterminer la bonne sortie. Voici exprimée, en termes peu experts, la théorie d’un cryptosystème asymétrique. Aussi longtemps qu’une solution globale au problème de la factorisation des grands nombres ne sera pas trouvée, ce code simplissime demeurera viable.

Quand l’écriture de Cunsigliu m’a offert la possibilité d’exploiter le thème de la cryptographie, j’ai aussitôt compris, non sans quelque amertume, que cette incursion poserait problème à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle allait apporter une couleur âprement scientifique là où l’intrigue eût réclamé un développement plus onctueux. Ensuite parce que le choix des techniques mises en œuvre risquait de bouleverser la vérité historique et de faire surgir des anachronismes. Enfin, et surtout, parce que le goût du chiffre relève d’un effet de mode, d’une passion populaire qui, selon moi, n’est pas amenée à durer. Alors que faire ? Ne pouvant désavouer mon idée initiale, j’ai décidé de l’exploiter quoi qu’il en coûte, en prenant garde de m’éloigner des tentations du scientisme. Ce que je redoute le plus, c’est de devoir, le moment venu, faire amende honorable d’un argument mal maîtrisé. Voilà pourquoi mon « code » sera dépourvu de complexité.

 
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Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.