Antonia Pozzi et la « fleur du renoncement »
- Samedi 5 janvier 2008
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« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »
Un ange saturnien veille sur l’âme d’Antonia Pozzi. Derrière les paupières de la poétesse à jamais endormie, le voyage orphique s’accompagne d’une étrange clameur : « Parmi les lames d’eau sombre | Sans écho | Ton rire rouge | Ouvre les mystères | D’une humanité primitive. » (Periferie, 1936) Plus proche de nous, aux portes de la cité, un essaim de bêtes industrieuses se meut devant la ruche : « Bientôt | Hurlera la sirène de l’usine. | Des silhouettes courbes en mouvement | Ouvriront | Des portes lacérées dans le brouillard. » (ibid.) Telle est la réalité intérieure d’Antonia Pozzi : une démiurgie ombreuse et inquiète. Au cœur de son astre noir sévit la même attraction funeste qui emporta Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann ou Marina Cvetaeva. De cette jeune Milanaise cueillie par la mort dans sa vingt-sixième année, nous ne savons que ce qu’elle a bien voulu nous confier. À toutes fins de la connaître mieux, il nous reste une œuvre poétique et un Journal, publiés à titre posthume sous la vigilance de son père. Née à Milan en 1912, elle est la fille d’un avocat en renom, Roberto Pozzi, et de la comtesse Lina Cavagna Sangiuliani, la nièce du poète Tommaso Grossi. Elle grandit dans la belle société de Milan, au sein d’une famille rigoriste où l’instruction religieuse est un principe d’airain. Au lycée Manzoni, elle s’éprend de son professeur de lettres classiques, Antonio Maria Cervi, de dix-huit ans son aîné, lequel demeurera l’amour de sa vie. L’avocat fait obstacle à cette relation indue en humiliant le modeste enseignant. Les élégies douloureuses de La Vita sognata pleurent la perte de l’amant et l’impossible communauté de destin. Déjà, la « disperazione mortale » prend corps, hégémonique, et le traumatisme de la rupture, à la veille de ses études universitaires, accule Antonia à une première tentative de suicide, dont elle sera sauvée de justesse.
En 1930, elle s’inscrit à l’Université de Milan, où elle étudie la philologie moderne. Son intérêt pour la philosophie et les Lettres la pousse irrésistiblement vers la création littéraire. Elle se lie d’amitié avec le philosophe Vittorio Sereni, une relation qui laissera un fécond échange épistolaire. Flaubert, sur l’œuvre duquel elle conduit sa thèse, lui ouvre la voie vers la reconstruction de soi. Le Tonio Kröger de Thomas Mann lui en montre le moyen : la poésie. « La douleur naît toujours d’une erreur. J’ai fauté. Je fais amende honorable. Je paie de ma personne. – Orgueil, aide-moi ! J’ai besoin de naître une seconde fois. » Aller au-delà de la nostalgie pour accéder à la plénitude : renaître en poésie. Antonia est une privilégiée et ne l’ignore pas. Elle fréquente les meilleures écoles, elle a pour amis les intellectuels les plus prometteurs de son époque, elle a déjà sillonné l’Europe – mais elle porte en elle un vide que toute sa culture raffinée ne parvient pas à combler. Plus que la quête d’amour, c’est le désir de maternité qui la maintient en vie. Insidieusement, le souvenir d’un ami suicidé fait le lit d’une profonde angoisse qui aboutira à l’acte fatal. « Ici, ou l’on meurt, ou l’on commence une vie merveilleuse » écrira-t-elle en feignant de se donner encore le choix. Lors d’un voyage à travers l’Europe en 1938, elle correspond avec sa grand-mère et lui communique son intention d’écrire un roman historique sur la Lombardie. Le 23 octobre de la même année, une lettre témoigne de son inquiétude : la loi raciale contre les Juifs a causé le départ de nombre de ses amis les plus chers. Le 1er décembre, elle décide de s’installer dans sa maison de Chiaravalle pour fuir l’avancée de la guerre ; elle y écrira sa dernière lettre, destinée à ses parents. On la retrouva inanimée, trois jours plus tard.
L’ombre oppressante du père plane sur l’œuvre d’Antonia, comme elle avait plané sur sa courte existence. On le soupçonnera d’avoir réécrit ou amendé selon son goût quelques pièces qu’il jugea « excessives », indignes de la fille modèle. Les dédicaces pour « AMC », notamment, disparaissent. Les anciens camarades, les rares à être encore de ce monde, évoquent une jeune fille au visage noble, mélancolique et solitaire. La philologue et critique littéraire Maria Corti, amie d’Antonia à la Faculté, se la remémorait en ces termes : « Son esprit faisait penser à ces plantes de montagne qui croissent au bord des crevasses et des gouffres. […] Elle fut la proie innocente d’une censure paternelle presque paranoïaque, attentant à sa vie comme à sa poésie. Sans doute était-elle en conflit avec le huis clos religieux imposé par sa famille. La terre lombarde adorée, la nature de fleurs et de rivières la consolaient certainement davantage que ses semblables. » En se donnant la mort, Antonia met un terme à une insupportable somme de regrets. Quels vers incarnent mieux la douleur de cette vie à peine esquissée : « Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents | où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, | comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu. » (Rilke) La blessure de la femme non mère, « fleur du renoncement », est symbolisée par cet enfant non né, sacrifié à l’Art contre toute espérance de plénitude. À défaut de mère, Antonia fut poétesse, préposée à la délicate conciliation de l’Éthique et de l’Esthétique. « Je vis de poésie comme les veines vivent de sang. » Décelant toute la culpabilité de l’égérie meurtrie, Alessandra Cenni voit en Antonia Pozzi une icône tragique, « une Antigone moderne, avec l’ombre de l’inachevé, avec son rêve d’amour et d’enfant, avec la voix de ses fantômes, dans un monde de silence et d’abîmes, fait de brumes, de fosses et de croix. » L’obsession de la faute domine une écriture déjà assombrie par les affres de la dépression. Eugenio Borgna, penché sur les rouages de cette souffrance morbide qui magnifie l’Art au détriment de l’Être, confessera dans ses Intermittences du Cœur : « Le Journal d’Antonia Pozzi se lit au rythme des battements du cœur : il est traversé d’une cascade d’émotions et de réflexions percutantes, téméraires, ancrées aux thèmes existentiels d’hier et d’aujourd’hui. D’une telle lecture, nous sortons interdits, bouleversés. » Peut-être aussi plus humains – au sens où les poètes l’entendent.
Œuvres d’Antonia Pozzi :
• Flaubert : la formazione letteraria (1830-1865), thèse, éd. Garzanti, 1940.
• La vita sognata ed altre poesie inedite, éd. Scheiwiller, 1986.
• Diari, préf. d’A. Cenni et O. Dino, éd. Scheiwiller, 1988.
• L’età’ delle parole è finita, Lettere (1925-1938), éd. Archinto, 1989.
• Parole, préf. d’A. Cenni, éd. Garzanti, 1989.
• Pozzi e Sereni. La giovinezza che non trova scampo, éd. Scheiwiller, 1988.

On songe à Borges, à la minutie malicieuse qu’il mettait à l’élaboration de ses apocryphes. On pense, notamment, au Quichotte de Ménard ou à l’édition princeps de The Approach to Al-Mu’tasim. Pour l’un comme pour l’autre de ces ouvrages imaginaires, nous savons qu’il faudrait, à toute fin de croire, nous convaincre non seulement de la parole de l’écrivain, ingénieur de l’histoire, mais aussi de celle du narrateur, personnage dans le récit. Chez le mage argentin, auteur et narrateur cohabitent dans l’illusion, telles les mains du dessin d’Escher, indissociables protagonistes d’une même scène. Et parce que les univers de Borges finissent toujours par nous posséder, nous nous ébahissons d’admiration, pris pour dupes, captifs d’une démonstration trop savante, trop documentée, pour être sujette à caution.
Au cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.
Publié en 1982, le Bréviaire du Chaos est une prophétie funèbre, une longue litanie élégiaque agitée de rancœurs et d’obsessions. Obsessions du surnombre humain, des idoles religieuses, des « régents » qui nous gouvernent. La morale de Caraco s’adresse aux « jeunes gens », légataires choisis pour sa dernière parole. L’oracle dont il les fait témoins pose les prolégomènes d’un nihilisme nerveux et atrabilaire. Négation de l’homme, de l’enfer urbain, de la société, de l’Histoire : c’est la preuve par le déni, le constat par le vide. Martelé d’itérations incantatoires dont l’auteur use ou abuse, le texte déborde de son cadre prosaïque pour s’immiscer en poésie, où finalement il s’applique à démontrer l’iniquité des hommes jusque dans leur faillite collective.
Il est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’un mésaise sournois, durable. C’est le cas de l’incommodant monsieur Caraco.
Seule, inlassable passementière nocturne, coiffée de ton diadème incarnat, tu me toises de tes yeux de jais, et lentement tu te meus. La nuit toute entière bruisse d’une vie carnassière, et toi, dont la patience criminelle aiguise l’appétit, tu attends en remuant les lèvres. Ton ouvrage, déployé à funeste dessein, fait un barrage clandestin entre les montants d’une vieille porte ; un soupçon de bise en agite l’étoffe d’argent. Au bout d’un rai de lune, ton ombre conçoit sur le prélart de l’abattis une vague chimère, entre hydre et guivre, entre mauvais rêve et désir interdit. Quelle obscure manigance ton esprit brode-t-il ? Songes-tu aux mailles de ton piège sans cesse recommencé et aux créatures qui s’y perdront ? Songes-tu à l’amant imprudent dont tu mordras le cou après l’étreinte ? Épeire à la robe épiscopale, porte-croix en prédation, ultime locataire de ces édicules où nul ne va plus, tu prones en vestale comme une déité de chitine et ton camail arbore de brûlantes mises en garde. Solitude vaniteuse d’une meurtrière en sursis… Cette nuit peut-être, la chevêche prendra son envol et t’arrachera à ton logis de dentelles. Songes-tu à l’homme qui, dans son sommeil, périra avec toi ?
Mantinia, Alista, Palanta, Mora… Il n’aura pas fallu beaucoup de temps aux plus opiniâtres pour comprendre que ces toponymes-là appartiennent, quelques nuances nécessaires exceptées, à une géographie datant du second siècle de notre ère : celle de Ptolémée. Ce choix est né d’une vieille manie que j’assume. Je perds d’ordinaire un temps indu à l’élaboration des noms propres, non pas pour leur affecter un sens, mais à l’inverse pour les expurger de tout référent, de tout indice bavard. Or, les toponymes de Cunsigliu devaient obéir à deux exigences contraires. D’une part, je les souhaitais fictifs et superposables, pour obvier à toute assimilation trop hâtive. Mais d’autre part, en les accommodant à la réalité, je voulais les rendre accessibles à la perspicacité de qui consentirait un effort de déduction. Renseigner sans révéler. Pour satisfaire à ce double impératif, l’emprunt à Ptolémée m’a semblé offrir un bon compromis sans avoir recours à des procédés trop complexes. Ceci ne concerne que les localités principales ; les noms subsidiaires ont, quant à eux, fait l’objet d’une sélection arbitraire. À les étudier de près, on conviendra qu’il s’agit d’un arbitraire bien livide : la toponymie corse recouvre tellement de récurrences qu’il est difficile de concevoir un nom de lieu qui soit à la fois imaginaire et préservé des analogies. Voilà pourquoi, à défaut de les construire tous, je les ai dérobés, pour la plupart, au cadastre de l’Alta Rocca. Chacun saura, à son gré, détecter les homonymies. Par ailleurs, si le lecteur pense reconnaître des toponymes parmi les noms de certains de mes personnages, je ne saurais lui donner tort ; nombre de patronymes corses se sont formés sur le nom de la localité d’origine et inversement, comme pour rappeler les liens qui unissent les hommes à leur terre. Il reste que, de tous les lieux cités dans Cunsigliu, un seul existe véritablement sous le nom que le récit lui donne. Mais ce lieu-là est bien davantage qu’un lieu.
Depuis la ligne de crête qui part de l’Ursellu en remontant vers le col, mon regard glisse sur la courbe de cette vallée profonde qu’un camaïeu de jade et d’émeraude ourle au fil d’une rivière mussée sous les yeuses. Le chemin qui mène à la prise de Caracutu épouse les caprices d’un adret pentu, dégradé par l’ouvrage des pluies. J’ai laissé là, jadis, un peu de nous. Un peu de mon chagrin, de ma tristesse hiémale. Et tandis que j’approche du grand bassin, les ombres s’entremêlent, la forêt se referme, les eaux sourdent, l’air se corrompt. C’est ici que le sentier expire, au bord de la rivière. Derrière la crête, là-haut, je devine la chaleur du soleil sur Cruellari, je devine le silence sélène de Pulgeri, les anciens chaufours et la chapelle en ruine, la strada cavadaghja de Faria Catena, je devine la sainte croix de laquelle on aperçoit la mer, entre deux arbres morts. Ce paysage n’est pas visible depuis l’endroit où je suis. Il s’impose au souvenir de qui s’en souvient, il s’offre entier à qui en éprouve le manque. J’ai ouvert le vallon de Caracutu comme on ouvre un coffre à jouets, avec l’impatience maladroite d’un enfant. Dans l’eau noire du bassin, un peu de nous repose.