Prolégomènes à une phénoménologie de la douleur
- Lundi 2 février 2009
- Écrire un commentaire
Dans sa « Perspective sereine d’une prochaine paix perpétuelle », Kant relatait une étonnante technique mise en œuvre par le stoïcien Posidonius, lequel était parvenu, en la présence du grand Pompée, à triompher d’un violent accès de goutte par la seule force de la volonté. Lui-même de santé précaire, Kant appliquera cette méthode à son propre cas ; il la désignera sous le nom de « remède stoïque ». Ces expériences d’autosuggestion tendent à démontrer que le psychisme tient une part importante dans la rémission des maladies ou, à défaut, dans leur apaisement ; de toute évidence, chacun comprendra que ni Kant ni Posidonius n’aurait eu recours à un tel procédé s’ils avaient bénéficié en leurs temps d’une thérapeutique rationnelle…
Les pharmacopées d’aujourd’hui, toujours plus sélectives et plus efficaces, ont-elles pour autant sonné le glas d’une « sémiotique » de la douleur ? De nos jours, le phénomène « douleur » ne représente, tout au plus, qu’un dysfonctionnement de l’organisme, une gêne impondérable que l’on répare aussi facilement qu’une panne de machine. Idéalement, le médecin revêt l’habit du technicien ; l’hôpital est devenu son atelier. Cependant, en occultant le patient en tant que sujet souffrant, au profit du sujet tout court, la science étudie la douleur de façon abstraite, donc partielle sinon partiale.
La science, objective par essence, ne se préoccupe pas de la dimension humaine de la douleur, c’est-à-dire de son vécu, de son appréciation, de sa réalité intime. Créature imprégnée d’histoire, l’homme est capable de dialoguer avec la douleur, de l’interroger, mais l’histoire de sa douleur appartient à l’histoire de la souffrance humaine toute entière ; la diversité des regards que l’homme a, de tout temps, portés sur sa souffrance, tantôt l’affirmant tantôt la niant à seule fin de prêter un sens à sa vie, est fondatrice de notre connaissance actuelle de la douleur.
Cet aspect historique ne peut être appréhendé sans extraire la douleur de sa quiddité objective : en tant que sujet, elle s’empare de l’affectivité. Elle n’est pas celle « qui m’atteint » ; elle est celle « qui m’a atteint ». Elle n’est pas le réflexe convulsif du blessé ; elle est la position de l’être qui souffre et qui s’observe souffrant. « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais » disait Léon Bloy. Il s’agit là d’une dimension affective et gnostique qui recouvre toutes les formes de la souffrance, car la douleur, hégémonique, malmène la structure de l’être et défait l’unité entre l’âme et le corps.
Les critères individuels de la souffrance sont toujours subordonnés à des critères historiques, parce que la réalité de la douleur varie en fonction des époques, des communautés et des cultes. Les témoignages laissés par la littérature attestent que la douleur n’est pas interprétée avec univocité selon qu’on la met en scène dans l’Élée de Zénon ou dans l’Europe des Lumières, dans l’exil de Sénèque ou dans les névroses de Nerval. Chez les Anciens, elle était nécessaire à la construction du savoir (« souffrance est connaissance » lit-on dans la Bhagavad-Gîta) (1) ; elle apparaît au fondement du stoïcisme de Marc Aurèle ; elle est purificatoire dans la chrétienté ; métaphysique et destructrice chez Novalis ou Nietzsche ; enfin, dénigrée dans la modernité profane qui l’a dépossédée de tout sens mélioratif.
Algophobie et pathophobie, affections modernes nées avec l’ère industrielle, ont détourné un péché ancien : l’abus des drogues, quelles qu’elles soient. La sécularisation de la douleur a enfanté des moyens de souffrir moins et mieux. Des agents chimiques sont devenus les succédanés de la lutte pour la survie. Visionnaire, Max Scheler nous offre cette sentence admirable : « Une existence sans douleur conduit à la frivolité métaphysique. » Au sein de nos sociétés occidentales, indolentes et frileuses, la douleur n’est plus admise ; les débats passionnés autour de l’euthanasie et de l’accompagnement s’inscrivent, en partie, dans ce constat. L’algophilie quant à elle, « folie misérable » aux yeux de saint Augustin, passe pour être une perversion : « On peut accepter bien des douleurs, mais il n’en est pas qu’on puisse aimer. »
Rapprochons-nous à présent d’une définition phénoménologique de la douleur, et invoquons Husserl et Kant pour ce faire. Face aux limites de l’intuition, Kant croit en l’existence d’une déduction transcendantale qui, toute eccéité du phénomène écartée, servirait à inférer des concepts par la sensibilité dans les conditions de l’épochè (2). C’est l’entendement qui figure cette faculté de produire les concepts ; il est objectivant et son domaine d’application est l’empirisme. En regard, Kant lui oppose le jugement, dont le rôle est de distinguer plaisir et déplaisir ; il est subjectivant et son domaine d’application est l’esthétique. Plaisir et déplaisir sont donc au jugement ce que la déduction est à l’entendement. Seule cette bipartition entendement / jugement permet de comprendre la science comme indépendante du sensible.
Les notions de plaisir et de déplaisir embarrassent Kant, car elles troublent l’organisation de son système ; il les assimile à des énigmes. Elles lui valent de reconnaître des transitions entre les champs de sa bipartition. Elles peuvent, par exemple, intervenir à un niveau inférieur de l’activité de l’entendement, notamment quand elles concernent des contenus réduits (au sens husserlien). Corrélativement, un principe inductif peut s’imposer au-delà de la faculté de juger : « Le jugement nécessite un principe supérieur qui subsume l’empirisme. » Les deux sphères ne sont donc pas hermétiques l’une à l’autre.
Cependant, chaque domaine a son contenu propre. Pour l’entendement : le monde sensible. Pour le jugement : les sens, traduits par les variations du plaisir et du déplaisir. Aux extrêmes des sens, à leur paroxysme, nous identifions l’orgastique d’une part, la douleur d’autre part ; nous admettrons que l’une et l’autre se situent hors de portée de toute conceptualisation. En physiologie classique, la douleur était reléguée au contenu des sens (on y a vu un « sens de la douleur »). Elle y apparaît pure et apodictique ; c’est un « phénomène fondamental », à l’instar des objets de la sensibilité pour le domaine de l’entendement. Entre facultés kantiennes et réduction husserlienne, elle incarne la « peine originelle », affranchie de toute affectation de plaisir ou de déplaisir.
Pour conclure, il nous faut établir deux constats. D’abord, nous noterons l’absence totale de relation de la douleur avec tout concept (en opposition à la relation qui lie les contenus de l’entendement et les concepts sensibles). Ensuite, nous accepterons la conformité de la douleur à une fin (le maintien de l’intégrité de l’organisme, par son rôle de signal). Douleur et orgasme représentent donc les facultés les plus originelles de toutes les facultés, en cela qu’elles s’accordent à la même finalité du maintien de la vie. Conceptuellement aveugles et néanmoins indispensables à la survie de l’homme, elles défendent à la fois l’intégrité de l’individu et la préservation de l’espèce.
(1) Voir aussi l’analogie entre le schéma du corps humain et l’Arbre de vie des Kabbalistes. L’étymologie du mot « souffrance » en hébreu renvoie au symbole de l’arbre, qui lui-même évoque la croix du supplice, vecteur entre terre et ciel, passage de l’ignorance à la connaissance.
(2) L’épochè des Pyrrhoniens correspond à la « suspension du jugement ». Voir la notion de réduction phénoménologique chez Husserl.

« Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. […] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)
« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)
Paris, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?
« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »
En 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l’impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), l’auteure de La Bêtise s’améliore briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C’est à souhaiter. Il est certain que l’aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu’au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l’avouer : ceux qui, à mon instar, ont l’heur de connaître Belinda Cannone n’en seront guère surpris. Voici offerte l’occasion d’une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l’opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir gaiementd’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n’avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.
Pour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.
18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a appelé depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de Pedigrisgiu, à l’ombre d’un boqueteau où j’aimais me promener, pour qu’aussitôt ma mémoire refasse le contexte de cette année 1997 durant laquelle Le Crépuscule des Corses est paru en frappant la société insulaire d’une gifle tonique. Ce livre rigoureux et dense paraissait quelques mois seulement après le roboratif Pour en finir avec la Corse de Jean-Marc Fombonne-Bresson, refusé par nombre d’éditeurs français par crainte de représailles, et finalement publié aux éditions Favre (Lausanne). Une question demeure : qui avait intérêt à faire taire Giudici ? L’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’abord, il semblait si commode d’accabler les clandestins, à la lecture des pages vireuses que le polémiste avait distillées à leur charge. Lors d’un communiqué, un dignitaire du FLNC s’était empressé de démentir toute implication : « Giudici n’était pas un ennemi ». Certes, l’auteur du Crépuscule avait savamment distribué ses attaques, fustigeant les « caciques » dans leur ensemble, et non seulement les nationalistes. Son amour blessé pour la tarra materna n’en faisait pas un adversaire de la Corse, ni des Corses – bien au contraire. La vérité se trouverait-elle au fond d’un autre dossier, à l’égard duquel le journaliste eût fait preuve d’un peu trop de curiosité ? Je doute qu’on le sache un jour, mais apparemment, Nicolas Giudici a eu affaire à des nervis auxquels son bref séjour en Corse fournissait une belle occasion de brouiller les pistes.
Décembre 2007. Gomorra atteint le million d’exemplaires vendus dans la seule Péninsule ; l’inquiétude avait déjà gagné son auteur au cent millième. Il vit désormais à Rome, sous surveillance policière. Roberto Saviano le sait mieux que quiconque : si nul ne majuscule plus camorra à l’initiale, c’est parce que l’entité maffieuse est devenue trop familière à l’esprit des Campaniens pour qu’on la rehausse en nom propre. La camorra, précise-t-il, n’existe pas ; c’est « un mot de flics », une chimère de la conscience collective, une abstraction. Elle compte pourtant cinq fois plus de membres que la Cosa Nostra, dans un territoire deux fois moins vaste que la Sicile. Médiatiquement, les padroni de Casal di Principe ou du Secondigliano tolèrent les généralités, tant que les chroniqueurs confortent leur image d’intouchables ; un article sur un fait d’armes a toujours offert de la publicité à peu de frais. Gomorra, en revanche, foule aux pieds une règle d’or : l’omerta. Devenu l’homme à abattre, le Salman Rushdie italien ne doit sa survie qu’à la pusillanimité des parrains dont il a décati la réputation et diffusé les coordonnées. Son sursis dérisoire ne tient qu’à un fil : tout écart au code doit être puni, et l’exécution du châtiment reste le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir. Le pouvoir de sanctionner.
Je me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures pittoresques. Ce ravissement préludait à un autre : il y a deux jours, tandis que je fourrageais entre les rayonnages de mon libraire, je suis tombé sur le livre de Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, lequel était injustement dissimulé derrière un ouvrage de moindre importance, présenté de face pour lui assurer meilleure promotion et condamnant de fait les pauvres merveilles qu’il obombrait de toute son arrogante envergure.