L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer

L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)

Il n’est pas une page de Schopenhauer qu’on ne lise sans opiner du bonnet, avec force résignation, consterné par la vérité originale, parfois cruelle, qu’on y découvre, et d’emblée, à la joie que l’on éprouve de se faire encore surprendre par un « classique », tout iconoclaste qu’il fût déjà en son temps, on conçoit aisément que ce penseur-là ait pu exaspérer ses pairs avec son impertinence chronique, son incoercible agressivité. Fichte, Hegel, Schelling… Postkantien comme eux, il préférait la première mouture de la Critique à sa version tardive, qu’il jugeait trop théiste à son gré. Schopenhauer l’athée, le « pessimiste de Francfort », se range dans un postkantisme singulier, loin des académismes : son tour incisif et son goût du paradoxe le distinguent de ces « philosophrastes » qu’il exècre au point de les agonir sans relâche. Que discerner dans cette saine détestation sinon l’expression d’une convoitise légitime ? Les susnommés ne lui ont-ils pas, injustement, dérobé sa chaire et son auditoire ? Celui que son époque tarde à accueillir en philosophe ne connaîtra le succès qu’en 1853, à la parution de ses fantaisistes Parerga et Paralipomena.

L’extrema ratio du maître, trente-huitième et dernier argument de son bréviaire oublié (2), c’est l’injure, ultime recours pour obvier à la débâcle. Évidemment, il n’est pas meilleure prévention que la prudence aristotélicienne : esquiver les sophistes, les baratineurs, les chicaneurs de tout crin, prompts à vous déstabiliser. Et si malgré les précautions le conflit s’impose, alors tous les moyens peuvent être envisagés, jusqu’aux plus radicaux. Parmi eux, l’invective. La judicieuse compilation de Franco Volpi fera, certes, le bonheur des collectionneurs d’aphorismes qui, soucieux de briller dans les dîners, prendront à leur compte les joyaux d’infamie que recèlent ces pages. Imprudent, en outre, quiconque se hâterait de réduire l’immense Allemand à cet ouvrage distractif dont la vocation, à mon sens, est double. D’abord, s’évertue-t-il à souligner un trait reconnu du caractère de Schopenhauer : la méchanceté. Ensuite – et c’est là l’entreprise la plus intéressante – il tient qu’une injure bien frappée convoque avant toute chose une exigence de style et, conséquemment, une maîtrise du langage.

De quoi est faite l’insulte aujourd’hui ? Lapidaire, elle doit emprunter au registre familier, voire vulgaire. Trop savante, elle sera jugée pédante. Indirecte, on la dira molle. Qu’un Tapie fulminant assène à un Aphatie médusé quelque « Vous êtes un connard ! » (3) à l’issue d’une interview contrariante prouve qu’à l’évidence l’insulte publique ne nécessite pas toujours l’usage de la rhétorique pour atteindre son but. Qu’un Attali blessé dans son amour-propre pique Onfray d’un « Vous êtes nullissime… Humainement infréquentable ! » (4) démontre pareillement qu’il ne suffit pas d’être érudit pour manquer de vocables lorsque les attaques de l’adversaire se font trop mordicantes. N’est pas un bon insulteur qui veut. Pour être pleinement acquis, l’art de l’insulte exige de la pratique, de l’entraînement, de l’anticipation, mais aussi du renoncement, de la violence et de la mauvaiseté. « La grossièreté triomphe hélas toujours sur l’esprit » soupirait le philosophe de Dantzig.

Dans sa préface, Franco Volpi prend soin de nous rappeler que Borges achevait son Histoire de l’éternité (5) par une note sur « l’art d’injurier », et que Schopenhauer, à la suite naturelle d’Aristote qui voyait dans l’indignation une vertu, nous enseigne l’insulte comme les maîtres de l’Antiquité enseignaient la morale : par le cas concret (modus utens). L’exercice ne s’improvise guère : il réclame de la méthode. Le recueil de Volpi ne craint pas de faire l’apologie du préjugé, du paradoxe ou de la mauvaise foi. Le choix de son découpage recouvre une intention exégétique : confronter entre elles toutes les cibles identifiées, les corréler à un vaste ensemble d’indices, leur affecter enfin une cohérence utile à la compréhension de l’atrabilaire que fut Schopenhauer. Comment déchiffrer cette secrète félicité d’être méchant ? Comment interpréter ce goût presque inné de la raillerie, du juron, de l’offense, de la diatribe, de l’ironie et du sarcasme ? Toute cette ire exprimée par le verbe est-elle inhumaine ? Bien au contraire : elle n’est que trop humaine. Le misanthrope de Gdańsk n’incarne pas seulement le monstre d’arrogance dénoncé par sa propre mère, ni le semeur d’avanie tant redouté de ses détracteurs ; il est d’abord un homme, plus humain que tous les hommes, agité de stupeurs, de révoltes et d’indignations. Ce Schopenhauer colérique et véhément, rassemblé par la main de Volpi, se distance quelque peu du pessimiste nourri aux Upanishad védiques préfigurant déjà le Nietzsche anti-académique des Considérations inactuelles – le même Nietzsche qui, avant de s’en détourner nûment, défendra l’auguste ancêtre avec révérence.

Schopenhauer ne doit son isolement qu’à lui-même. Suite à ses maladresses obstinées, l’ostracisme exercé par ses contemporains n’a fait qu’accroître son humeur hargneuse. Soyons sincères : nous eussions regretté que l’ogre allemand s’affadît dans la gloire et le renom, car un rebut bougon passionne toujours davantage qu’une idole louée. D’ailleurs, ses ricanements narquois n’annoncent-ils pas une prestigieuse postérité ? Nous pressentons Weininger et Montherlant derrière le misogyne, nous devinons Klíma et Cioran sous chacun de ses diasyrmes, nous percevons son pessimisme chez les héros désespérés du décadentisme, puis de l’existentialisme, de des Esseintes à Bardamu… S’il n’avait pas été excessif et provocateur, aurait-il séduit la cohorte frileuse des profanes que la seule évocation de la German metaphysics pétrifiait d’effroi ?

La circonstance de cet article m’offre l’occasion d’évoquer un ouvrage du trop méconnu Samuel Johnson, intitulé L’Art de l’insulte et autres effronteries (6). Le rapprochement avec l’initiative de Franco Volpi ne me semble pas vain. On y appréciera quelques perles d’une truculence dédaigneuse : « Traiter votre adversaire avec respect, c’est lui donner un avantage auquel il n’a pas droit… Sachez, Monsieur, que traiter votre adversaire avec respect, c’est frapper mou au combat. » Johnson, lui aussi, choisissait soigneusement ses cibles : les whigs, les Écossais, les Français… Ses brocards, désormais surannés quant au fond, brillent toutefois des mêmes ressorts stylistiques dont La Rochefoucault avait constellé ses Maximes (ressorts dans le maniement desquels Schopenhauer excellera à son tour), tels que l’antiphrase, la contradiction, le persiflage et tous les procédés déconcertants en général. Et puisque l’insulte fleurit souvent sur le terreau d’une pensée paradoxale, laissons Johnson nous interroger avec une ultime ambiguïté : « Il se peut que moins nous nous querellons, plus nous nous haïssons. »


(1) A. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, éd. Félix Alcan, Paris, 1887.
(2) Id., L’Art de toujours avoir raison. Schopenhauer y dresse l’inventaire des expédients oratoires indispensables à ceux qui souhaitent sortir victorieux de n’importe quel débat, parfois au prix du bon sens ou de la vérité.
(3) Altercation au sortir du plateau de RTL, le mardi 9 septembre dernier.
(4) Émission « Esprits libres » sur France 2, le 2 novembre 2007.
(5) J. L. Borges, Histoire de l’éternité, éd. Christian Bourgeois, Paris, 1999.
(6) S. Johnson, L’Art de l’insulte et autres effronteries, trad. Béatrice Vierne, éd. Anatolia Libella, Paris, 2007.

• Arthur Schopenhauer, L’Art de l’insulte, textes réunis et présentés par Franco Volpi, éd. du Seuil, Paris, 2004. (188p., ISBN: 2-02-056255-3)

 

Liberté d’expression : état des lieux

Liberté d’expression : état des lieuxParis, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?

Cette scénette est librement inspirée du témoignage d’un auteur québécois, responsable de ses propos. (1) Il est loisible à chacun d’y porter ou non du crédit, mais la circonstance évoquée – un fait flagrant de censure – est aisément crédible. La collection Gore du Fleuve Noir (lequel est constitutif du groupe de la Cité depuis 1963) ne devait jamais atteindre les cent vingt volumes, quand bien même elle survécut près de cinq ans sans être inquiétée. Sa disparition définitive n’a suscité aucun émoi, parce qu’on jugea la sanction à l’aune des valeurs cardinales que ces livres vireux et insanes foulaient aux pieds.

Faut-il priver certaines œuvres de fictions de leur public sous prétexte qu’elles nuisent au confort moral d’aucuns ? La question s’est posée à la rentrée littéraire 2002 avec deux ouvrages sulfureux dont le destin fut intrinsèquement lié à la mauvaise presse qu’on en fit. Il s’agit, en l’occurrence, de Il entrerait dans la légende (2) et de Rose bonbon (3). Les procès divers entourant la vie publique et commerciale de ces œuvres ont occulté de facto leur probable qualité littéraire, car il s’est avéré peu intéressant finalement qu’on se penchât sur la noblesse de style d’auteurs montrant pour seul dessein, presque revendiqué, de heurter leur lectorat et, à travers lui, l’opinion toute entière. De nombreuses associations de défense de l’enfance ont saisi la justice pour juguler le phénomène naissant, produisant à leur grand dam l’effet contraire à celui escompté, puisqu’au lieu de les neutraliser, les ventes desdites œuvres ont inespérément explosé. À défaut d’obtenir l’interdiction péremptoire réclamée en audience, les parties civiles ont obtenu que les exemplaires en distribution fussent conditionnés sous cellophane. La préservation de l’enfance était alors placée sous l’œil d’argus des libraires…

Contrairement aux idées reçues, les Français ne sont pas hostiles à la censure, dès lors qu’elle ne restreint pas le champ des libertés fondamentales retenues par les textes de référence. (4) Ils se déclarent même largement favorables à une intervention des pouvoirs publics en terme de contrôle. (5) Chacun mesure la perniciosité de ces sondages quand ils sont pratiquées de façon trop imprécise. Bien vite, aux représentants de l’opinion s’opposent ceux de la classe politique : sur quels critères distinguer une œuvre moralement nocive à une œuvre institutionnellement dangereuse ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le clergé faisait encore figure d’arbitre en pareil cas ; désormais, l’opinion semble être seule face à elle-même. Si les autorités sont capables de juger de l’immoralité d’une œuvre, pourquoi se priveraient-elles d’écarter un texte suffisamment subversif pour qu’il mît les institutions en péril ? Doit-on réserver le même sort à un pamphlet séditieux et à une apologie du crime ? À la censure répond la réaction, à la punition l’indignation. Les conservateurs de droite qui, en 1981, croyaient percevoir l’ombre du bolchevisme derrière les amendements portés au droit du travail annoncèrent malgré eux l’hystérie d’une gauche réactionnaire prompte à hurler au fascisme dès la mise sous blister d’un ouvrage licencieux.

En 2002, parmi les fervents défenseurs de la libre expression, quelques-uns ont fait preuve d’une étonnante mollesse face à des cas de censure tout aussi contestables que les procès intentés à l’encontre de Skerecki et de Jones-Gorlin, notamment lors de l’affaire Houellebecq. (6) Les carrosses antifascistes, dressés contre la censure des œuvres, deviendraient-ils citrouilles fascistes quand la censure ne concerne plus la fiction mais la brûlante actualité du réel ? Hypocrisie et couardise ont toujours été l’apanage des gourmandeurs de la société, dénonciateurs duels et versatiles, les mêmes qui avaient, en leur temps, conduit Flaubert devant les juges (7) et, en des âges plus reculés, brûlé les hérétiques sur les bûchers de l’Inquisition. Les époques se succèdent en faisant avancer ou régresser les règles de la convenance au gré de l’évolution des mœurs, mais il demeurera toujours au sein de l’opinion une engeance de sycophantes impatients de démasquer les contempteurs de l’ordre moral. Ces vigies, anges ou démons selon les avis, incarnent, quoi qu’on dise, les derniers garde-fous de notre civilisation exténuée.

Madame Bovary fait aujourd’hui les honneurs des manuels scolaires, Sade est réédité en Poche et rencontre un fort succès commercial, Le Jardin des Supplices de Mirbeau et Les Onze mille verges d’Apollinaire font un tabac pareillement… Cet été, l’Express a publié un dossier haut en couleur consacré aux œuvres dont la route croisa celle de la censure. (8) De nos jours, les augures semblent favorables à la liberté d’expression ; la lasciveté annoncée des ouvrages de cette rentrée littéraire 2008 en témoigne. Pourtant, certains remparts survivent aux assauts des plus audacieux : nous devinons, par exemple, le tollé que susciterait la publication en Poche de « Bagatelles pour un massacre » de Céline ou celle de « Suicide, mode d’emploi » de Guillon. Bien à raison, cela va de soi. Nonobstant ces réserves patentes, les éditeurs ont compris qu’il était infiniment plus rentable de saisir le lecteur par ses plus bas instincts que d’essayer de flatter son intelligence supposée. Encourager la provocation facile laisse à penser que le lecteur est jugé trop falot pour qu’on lui serve autre chose qu’un étouffe-chrétien nauséeux avec lequel on espère le régaler. Rappelons, à cet égard, que l’excès d’intelligence nuit à la création ; il suffit d’observer les aboiements martiaux de la critique, si souvent empreints de mauvaise foi, lorsqu’ils s’ingénient à qualifier d’extrémiste toute expression suspecte de l’art contemporain.

Les vrais extrémismes, les seuls qu’on doive redouter, qu’ils soient libertaires (dans la revendication inconditionnelle de la libre expression) ou libéraux (dans le mercantilisme outrancier des consortia de presse), s’accordent au même intérêt de vendre. Gaver le lecteur-consommateur à l’envi, jusqu’à l’écœurement s’il le faut, flagorner son panurgisme servile ou, au contraire, son indocilité de façade – pourvu qu’il consente à acheter, même un colombin échu à la Blanche (le « bas de soie », Angelo Rinaldi dixit). Quant aux partisans déclarés de la censure, héritiers d’un rigorisme maurassien, puissent-ils feindre de s’offusquer en adoptant une posture commode : offrir le sentiment de l’action morale en se donnant bonne conscience à moindres frais. Et qu’ils se rassurent, les ciseaux d’Anastasie ne rouilleront pas de si tôt.


(1) Cf. Interview de Gilbert Gallerne, par André Lejeune.
(2) Louis Skerecki, Il entrerait dans la légende, Éd. Léo Scheer, Paris, 2002.
(3) Nicolas Jones-Gorlin, Rose bonbon, Coll. Blanche, Éd. Gallimard, Paris, 2002.
(4) Cf.
Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), Article 17 de la Déclaration des droits de l’homme (1948), Article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (1980).
(5) Sondage CSA-Marianne (octobre 2002).
(6) Michel Houellebecq a été poursuivi pour « injure raciale et incitation à la haine religieuse » sur plainte des grandes mosquées de Paris et de Lyon et de la Ligue islamique mondiale, à la suite de ses propos reportés par la revue Lire (septembre 2001). Voir, à toutes fins utiles, l’article de Jean-Marie Marchal.
(7) Cf. Réquisitoire du ministère public contre Flaubert à son procès pour offenses à la morale publique et à la religion. (février 1857) Le procureur fustige l’auteur du livre mais aussi ses promoteurs directs : « En cette matière, il n’y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui ont concouru à la publicité doivent être également atteints. » Le tribunal les acquittera.
(8) Dossier de l’Express, « Cent ans d’Enfer » (été 2008).

Liens connexes • La liberté d’expression, sur Wikipédia et sur Wikibéral.

 

Infinivertie, elle détranquillise

Infinivertie, elle détranquillise« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »

Henri Michaux fut toute sa vie un découvreur de mondes. À soixante-dix ans, il se fait dispenser des leçons de planeur ; à quatre-vingts, il arpente les volcans d’Auvergne. Et quelques heures avant de s’éteindre, ne réclame-t-il pas un livre de sciences naturelles ? La carte des territoires qu’il a conquis supplante les géographies traditionnelles. Dans cette topologie pour partie imaginaire, où extérieur et intérieur s’entremêlent, le pays des paradis artificiels est une découverte tardive. Pourtant, l’entreprise d’exploration est appréhendée avec le plus grand sérieux, et peut-être aussi avec outrecuidance. Michaux travaille à Connaissance par les gouffres lorsqu’il écrit à Jean Paulhan : « Tu ne regretteras pas ta patience. C’est toute la psychiatrie redigérée que tu recevras. »

C’est complaisamment que Michaux côtoie monstres et anomalies. Sa « petite tératologie portative », pour emprunter les termes de Gilbert Lascault, n’abrite pas seulement les bestiaires fabuleux d’une zoologie réinventée : elle s’est construite au gré des errances, dans tous les lieux où le voyageur a promené son regard curieux et s’est attiré celui des autres. À la fin de 1954, le pèlerin fatigué a cinquante-cinq ans ; son avidité l’a repu des paysages les plus improbables, de l’Amazonie en Malaisie, de sa Poddema à sa Grande Garabagne. S’il pose son bagage, c’est pour mieux reprendre son élan. La trêve ne durera que le temps d’organiser sa prochaine traversée. Cette fois, Michaux s’est choisi un territoire dont il connaît déjà les méandres ombreux : l’espace du dedans. Ce qui l’intéresse à l’abord, c’est l’observation de soi dans l’altération, le soi poussé dans les derniers retranchements de la conscience – là où « la nuit remue ».

L’aventure mescalinienne durera près de dix ans. Quatre ouvrages en retracent le parcours : Misérable miracle (1956), L’Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961) et Les grandes épreuves de l’esprit (1966). Cioran, l’ami expert en abîmes, voyait en Michaux « un ermite qui connaît l’heure des trains », raillant sa manie de la préparation, sa prudente méticulosité. En effet, avant de s’aventurer en mescaline, Michaux a dévoré une abondante documentation scientifique (Lewin, Rouhier, Lumolz), ainsi qu’une littérature connexe et désormais classique (Confessions d’un mangeur d’opium de De Quincey, Les Portes de la perception d’Huxley, Le Voyage au pays des Tarahumaras d’Artaud). L’auteur s’est fixé un double objectif : susciter du texte, bien sûr, mais aussi offrir une observation scientifique pertinente. Doit-on y voir le déni d’une poésie incurieuse, celle qui récuse toute démarche heuristique ? Pour Michaux, dont chaque livre va de l’expérimentation à l’exorcisme, il va de soi que l’écriture ne vaut d’exister que si elle consent à prendre certains risques.

Quatre proches vont encadrer la première expérience. L’essai est décevant, mais d’autres rendez-vous attendent déjà. Lors d’une méprise, Michaux absorbe six fois la dose convenue : il traverse alors une phase de « folie expérimentale » et rencontre la peur. Dans les turbulences mescaliniennes, à l’acmê du voyage, la prise de notes est laborieuse : « phrases interrompues, aux syllabes volantes, effilochées. » Le trait des dessins qui accompagnent le texte reproduit l’onde de la vibration, à la fois infime et infinie. Le corpus définitif est rédigé a posteriori pour convenir à la lecture, mais les soubresauts de la pensée y demeurent intacts, parsemés en commentaires marginaux. L’écriture se fait alors volition. Michaux n’est pas seulement un priseur passif, attendant avec docilité que l’emprise toxique de la drogue le submerge et l’entrave : il se regarde prenant la mescaline, s’espionne s’empoisonnant, passant de la conscience à l’inconscience, du rêve à l’éveil, et inversement, lors d’un va-et-vient perpétuel où l’univers tout entier est saillant et agité, « envahi de superlatifs. » Le travail du poète, qui s’exécute dans l’urgence de saisir les mouvements du vivant, accouche d’un récit à la précision d’orfèvre, au style ingénieux, convulsif, riche en révolutions.

La mescaline suractive l’inconscient collectif, tel qu’il affleure d’ordinaire dans les rêves ou dans la folie. Les sens eux-mêmes sont saturés. Michaux évoque la vitesse : le temps, en se parcellisant au rythme de milliers d’instants à la minute, acquiert une vastitude inouïe. Mais l’observateur conscient est aposté, à l’affût, et le temps mescalinien se mélange au temps commun. Sporadiquement, les réalités se chevauchent ; la fragmentation temporelle accélère la succession des flashs. Nous découvrons le « génie visuel » de la mescaline, fait de foisonnement, d’ornement, d’itération perpétuelle. Et soudain survient la disjonction sémiotique. Cette surabondance d’images condamne les signifiants à la dislocation ; c’est ce que Michaux nomme le « sujet traversé ». Le langage de la drogue, départi de code et d’énonciateur, prive le signe de son intégrité sémantique. Une fois le signifié oblitéré, les signifiants se répondent entre eux par analogies morphologiques. Rien ne convoque plus le sujet. L’exemple est donné dans le récit par ces mots en anglais que Michaux comprend à peine en les lisant, mais dont la sonorité intérieure se fait blessante, synthétisée en un « aïe » qui, s’insinuant, finit par générer de la douleur. Dès l’instant qui suit, le bruit de la page tournée soulève le grondement qu’eût fait un paquebot en manœuvre. Captif de son hôte nocive, Michaux voit le monde se brésiller en synesthésies furtives dans un orage sensoriel.

L’arbitraire n’est pas toujours déterminant en hégémonie mescalinienne. Souvent, la « disposition émotionnelle » aiguille l’expérience, elle l’oriente. En l’occurrence, l’inquiétude fera naître les monstres, tandis que l’apaisement donnera lieu à des épisodes d’euphorie. Quant à l’impatience, elle n’est jamais récompensée que par d’ineffables « passages de riens », aires de latence. La représentation du divin y est extatique mais duelle, prétexte à la contiguïté de l’ange et du démon : « Des milliers de saints se sont accusés d’être les plus indignes, les plus mauvais, les plus hypocrites des hommes. […] Ils savaient de quoi il est question. » L’avant-dernière expérience de l’Infini turbulent est dominée par l’imminence du danger : « La folie est un département de la foi. » Tel est le constat du buveur d’eau, inapte à toute dépendance : l’abandon dans la foi annonce la déraison, à égalité avec ces indices qu’une « phénoménologie de la folie » désignerait sous les termes de paranoïa, désordre intérieur, lubies délirantes, invasion des voix, etc.

Michaux qui, par son approche des intérieurs, affirme sa parenté avec le dernier Rilke, le Rilke français, pourrait imposer à la psychiatrie le primat de ses situations-gouffres, plus édifiantes, plus illustrées que toutes les nosologies et toutes les étiologies formelles. Depuis ses Thébaïdes, le poète-anachorète nous enseigne que c’est la solitude qui engendre les monstres. L’aliéné, dans la dépossession de son propre étant, incarne l’absoluité de la relégation : « Solitude sans jouir d’être seul. Isolement sans abri. » Imparfait, le solipsisme permet encore à la conscience de dialoguer avec elle-même ; la folie en revanche, que Michaux entrevoit accidentellement grâce à la mescaline, ne permet aucune communication. Elle est étanche, hors d’atteinte, définitive. Le plus secret de nos esthètes francophones fut aussi l’un des plus lucides, mais remarquablement seul dans sa singularité. C’est donc à juste titre qu’Antoine Berman écrira : « Œuvre d’un solitaire, [l’écriture de M.] est elle-même solitaire, sans filiation, sans origines décelables. »


Henri Michaux, L’Infini turbulent, Mercure de France, Paris, 1964. (235p., ISBN: 2-7152-1622-X)

Note : l’article ci-dessus doit beaucoup, en substance, à un texte de François Emmanuel intitulé Henri Michaux et les gouffres.

 

« La Bêtise s’améliore » de Belinda Cannone

« La Bêtise s’améliore » de Belinda CannoneEn 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l’impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), l’auteure de La Bêtise s’améliore briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C’est à souhaiter. Il est certain que l’aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu’au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l’avouer : ceux qui, à mon instar, ont l’heur de connaître Belinda Cannone n’en seront guère surpris. Voici offerte l’occasion d’une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l’opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir gaiementd’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n’avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.

Sortons-nous plus intelligents de la lecture de La Bêtise s’améliore, ou alors plus accablés devant nos faiblesses révélées ? Les deux, bien sûr : étonnamment, nous voilà plus forts de pouvoir, enfin, identifier nos méprises, à défaut de nous en absoudre tout à fait. Ce livre aurait pu, de façon abrupte et présomptueuse, faire le procès de la sottise en générale, ce qui ne nous aurait guère privés d’un rendez-vous tonifiant avec le cynisme, mais Belinda Cannone laisse cela à d’autres, préférant l’alacrité d’une conversation entre amis à l’indignation d’une solitude consternée. Le véritable objet de ce dialogue est une certaine forme de bêtise, la plus sournoise qui soit : celle des gens intelligents. Autrement dit, la bêtise de ceux qui n’ont aucune excuse, une bêtise à ce point dangereuse qu’elle passe inaperçue tout en s’offrant les moyens de se réinventer, continûment, à mesure que la réflexion avance et que les concepts naissent : « Il n’est pas une seule pensée importante dont la bêtise ne sache aussitôt faire usage. » (2)

Au fil de leurs échanges, le narrateur et son ami Gulliver (égaré, le temps d’un livre, entre Lilliput et Lagado) étrillent les vices de l’intelligence en s’évertuant à identifier et à classer le plus grand nombre de mécanismes connus, notamment les conformismes qui conduisent à la « pétrification de la pensée », à la réduction des idées, à la régurgitation systématique, au corrélat incongru, à la déduction hâtive, à l’amalgame. Chaque chapitre rend compte d’une nouvelle faille, souvent déduite de la précédente, et les protagonistes ne craignent pas de mimer certaines d’entre elles pour mieux les circonscrire. De la définition des réflexes, comme le théorisme (qui ramène le particulier au cas général) ou l’actualisme (qui sanctuarise le présent), à la description des profils, tels que le réactionnaire (héritier contemporain du poujadisme) ou le mouton de Panurge (grégaire et dépourvu d’opinion propre), tous les procédés d’identification sont mis en œuvre pour cerner le mal et en comprendre les symptômes.

Si la démonstration peut parfois s’avérer savante, le piège de la préciosité y est toujours contourné. Il eût été dommage qu’un ouvrage sur la bêtise péchât par excès d’intelligence ! Quand Belinda Cannone recourt à l’intertexte, ses références sont toutes suffisamment étayées pour les rendre accessibles à chacun. Ainsi voyons-nous apparaître le Marcello de Moravia ou le Zelig de Woody Allen, « nec plus ultra du conformisme », les indispensables Bouvard et Pécuchet, ou encore le petit homme de Reich, allégorie de la vilenie. À travers le skateboarder du palais de Séoul, les outrances de MacCarty ou la Cloaca de Delvoye, la dénonciation des dérives de l’art contemporain nous autorise à mesurer l’influence de Domecq. Quant à l’allusion à Terestchenko, légataire spirituel d’Arendt, elle fait écho à une recension récente, témoignage d’admiration. (3) Quels que soient les exemples cités, ils servent à défendre l’idée qu’on peut, indistinctement, être armé de culture (réf. au portait caustique des bobos) ou animé de bons sentiments (Cf. le « militantisme compassionnel » de Muray) et faire preuve de bêtise, à chaque fois que culture ou compassion précède le raisonnement. « Une des façons d’avoir tort consiste à avoir raison trop tôt. » Lorsque le conformisme triomphe dans la démission de l’esprit, dans la « pensée par omission », la bêtise nous rend malheureux parce qu’elle nous renvoie brutalement à l’étendue insoupçonnée de nos défaillances.

Barthes situait-il le fascisme dans la langue, cédant malgré lui à une facilité syllogistique ? La commodité des raccourcis prouve qu’une part du problème réside dans le langage. Un exemple édifiant nous est donné avec la notion galvaudée de « politiquement correct », servie à toutes les sauces ; employer une expression à la mode, c’est « faire l’économie d’une pensée ». Première suggestion : prendre le temps de douter. La recherche éperdue de la vérité (une « armée mobile de métaphores » selon Nietzsche) est inutile, voire pernicieuse, comme est pernicieux le systémisme forcené des sciences, lequel conduit au verbiage et à l’amour immodéré du jargon (« Apprends notre novlangue et viens jouer avec nous »). Seconde suggestion : écarter la pensée-mode, dût-elle recouvrir une idée noble. Le cas de « l’égalitarisme dévoyé » offre l’illustration d’un concept louable mal exploité : la course à l’égalité ne suscite-t-elle pas l’émergence de la victimisation ? Troisième suggestion : retrouver le goût de l’étonnement, cette « vertu cardinale », antidote à la pensée molle. En bref, réenchanter la pensée.

Pas d’envolées déclamatoires dans cet ouvrage élégant, pas de théories superflues – mais pas non plus de certitudes. Grâce à un tour onctueusement dialectique, Belinda Cannone nous enseigne que la nécessité du recul (exprimée par les « exercices de constante vigilance » de Clara, la fiancée du narrateur) est la condition sine qua non du discernement. Et elle nous rassure : si cette posture nous rend parfois aporétiques, c’est uniquement dans le but d’offrir de la rotondité à nos convictions, de les rendre ductiles et opposables. Sachons vivre avec nos imperfections, mais conscients d’être perfectibles. Après nous avoir convaincus d’imposture, nous qui nous pensions intègres, nous voici reconnus bêtes, alors qu’on se croyait intelligents. En moraliste éclairée, Belinda Cannone ne ménage pas son lecteur en lui dessillant les yeux sur le gouffre de stupidité au fond duquel l’homme s’agite, mais c’est pour son bien. Qui bene amat…


(1) Rappelons que Le Désir d’écriture (Calmann-Lévy, 2000) a été couronné du Prix de l’Essai de l’Académie française, et Le Sentiment d’imposture (Calmann-Lévy, 2005) du Grand Prix de l’Essai de la Société des Gens de Lettres.
(2) in Robert Musil, De la Bêtise (1937), Éd. Allia, 2004.
(3) Lecture de « Un si fragile vernis d’humanité » (M. Terestchenko) par B. Cannone (Revue du MAUSS)

Belinda Cannone, La Bêtise s’améliore, collect. L’autre Pensée, Éd. Stock, Paris, 2007. (208p., ISBN: 978-2-234-05947-4)

Liens connexes
« Réenchanter la pensée », article de B. Cannone
Lecture de « La Bêtise s’améliore », sur le weblog « Lignes de fuite »
« Petit parcours de l’œuvre de Belinda Cannone », par Ronald Klapka
Extrait de l’émission « Bateau livre » sur France5 (8 novembre 2007), avec B. Cannone et B.-H. Lévy

 

Lettre à un ami lointain

Lettre à un ami lointainPour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.

Dans sa Lettre à un ami lointain, il s’exprime sur la liberté en ces termes : « Pour vous qui ne l’avez plus, elle est tout ; pour nous qui la possédons, elle n’est qu’illusion, parce que nous la perdrons, et que, de toute manière, elle est faite pour être perdue. » Oracle crépusculaire d’un heimatlos qui récuse jusqu’à sa propre vie, présente ou passée.

Le passage du roumain au français date de 1947. L’écriture du Précis de décomposition est un chemin de croix. Simone Boué se souvient : un jour, au Collège de France, elle audite avec Cioran un professeur de mathématiques. Celui-ci est tchèque, il ne parle pas le français et se contente de produire ses formules au tableau. « Il vaudrait mieux écrire des opérettes que d’écrire dans une langue que personne ne connaît. » Ainsi le choix du français s’imposait-il moins par élection affective que par stratégie de communication ? Peu probable : Cioran a toujours témoigné un amour oblatif, sacrificiel, pour son idiome d’adoption. Tel fut le prix de la rédemption pour l’exilé renégat.

Le génie incontesté du Valaque, c’est d’avoir épousé le français en virtuose, en joaillier, puisant dans la littérature de nos XVIIe et XVIIIe siècles la quintessence de son expression. Ce qui conduira Simone Boué à confesser : « Souvent, je pense que c’est Cioran qui m’a appris le français. »

 

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

 

Aqua in bocca

Le crépuscule des Corses18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a joint depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de Pedigrisgiu, à l’ombre d’un boqueteau où j’aimais me perdre, pour qu’aussitôt ma mémoire refasse le contexte de cette année 1997 durant laquelle Le Crépuscule des Corses est paru en frappant la société insulaire d’une gifle tonique. Ce livre rigoureux et dense paraissait quelques mois seulement après le roboratif Pour en finir avec la Corse de Jean-Marc Fombonne-Bresson, refusé par nombre d’éditeurs français par crainte de représailles, et finalement publié aux éditions Favre (Lausanne). Une question demeure : qui avait intérêt à faire taire Giudici ? L’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’abord, il semblait si commode d’accabler les clandestins, à la lecture des pages vireuses que le polémiste avait distillées à leur charge. Lors d’un communiqué, un dignitaire du FLNC s’était empressé de démentir toute implication : « Giudici n’était pas un ennemi ». Certes, l’auteur du Crépuscule avait savamment distribué ses attaques, fustigeant les « caciques » dans leur ensemble, et non seulement les nationalistes. Son amour blessé pour la tarra materna n’en faisait pas un adversaire de la Corse, ni des Corses – bien au contraire. La vérité se trouverait-elle au fond d’un autre dossier, à l’égard duquel le journaliste eût fait preuve d’un peu trop de curiosité ? Je doute qu’on le sache un jour, mais apparemment, Nicolas Giudici a eu affaire à des nervis auxquels son bref séjour en Corse fournissait une belle occasion de brouiller les pistes.

GomorraDécembre 2007. Gomorra atteint le million d’exemplaires vendus dans la seule Péninsule ; l’inquiétude avait déjà gagné son auteur au cent millième. Il vit désormais à Rome, sous surveillance policière. Roberto Saviano le sait mieux que quiconque : si nul ne majuscule plus camorra à l’initiale, c’est parce que l’entité maffieuse est devenue trop familière à l’esprit des Campaniens pour qu’on la rehausse en nom propre. La camorra, précise-t-il, n’existe pas ; c’est « un mot de flics », une chimère de la conscience collective, une abstraction. Elle compte pourtant cinq fois plus de membres que la Cosa Nostra, dans un territoire deux fois moins vaste que la Sicile. Médiatiquement, les padroni de Casal di Principe ou du Secondigliano tolèrent les généralités, tant que les chroniqueurs confortent leur image d’intouchables ; un article sur un fait d’armes a toujours offert de la publicité à peu de frais. Gomorra, en revanche, foule aux pieds une règle d’or : l’omerta. Devenu l’homme à abattre, le Salman Rushdie italien ne doit sa survie qu’à la pusillanimité des parrains dont il a décati la réputation et diffusé les coordonnées. Son sursit dérisoire ne tient qu’à un fil : tout écart au code doit être puni, et l’exécution du châtiment reste le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir. Le pouvoir de sanctionner.

Écartons tout malentendu : ce n’est pas la prédiction macabre de l’élimination qui inspire un rapprochement entre Saviano et Giudici, c’est la connexion récurrente et documentée que Giudici établit méthodiquement entre la Corse et le Mezzogiorno. Mises en regard par leur structure, leur composition et leur fonctionnement, les vieilles sociétés du mare nostrum semblent indissociables d’un même système de cohérence. Prépondérance des liens de sang, légitimité de la prébende, éréthisme affectif, tout cela existe de part et d’autre de la Tyrrhénienne sous une forme commune, au sein d’une aire culturelle où la préservation obsessionnelle de l’identité (protectionnisme) s’oppose à la quête perpétuelle des alliances nouvelles (libéralisme). Érigé en unité de mesure sociale, le clan doit faire face à un double péril : l’affaiblissement s’il s’isole, la compromission s’il s’allie. Giudici et Saviano constatent pareillement, à l’aune de leurs visées respectives, que les grands conglomérats familiaux vivent dans l’autarcie et la paranoïa, comme des citadelles assiégées. La suprématie reviendra au clan qui saura mettre en œuvre la poliorcétique la plus astucieuse.

Sous l’angle politique, la réflexion de Giudici rejoint également celle de Saviano : comment impulser du mouvement dans une société où les forces d’inertie neutralisent toute volonté de progrès, où le clientélisme vaut loi, où l’élu, préférant la fidélité à la compétence, troque l’ingénieur, brillant mais insoumis, contre le caudataire, falot mais docile ? Bien sûr, on pourrait alléguer qu’il n’existe plus un gouvernement au monde où l’on n’agit pas de la sorte ; la pénurie de probité dans l’administration devient chose si banale qu’elle confine au truisme. Nonobstant l’évidence, Giudici et Saviano parviennent à la même conclusion : les maffias naissent là où l’État est rare. Ce n’est pas une gouvernance corrompue qui a enfanté de la camorra, de la Cosa Nostra, de la ‘ndrangheta calabraise ou de la « Brise de Mer » bastiaise ; c’est une gouvernance démissionnaire, bercée d’insouciance et de procrastination. En Corse comme dans le Mezzogiorno, la mise en rapport entre la pléthore de la fonction publique et la faillite de l’État de droit donne à penser que l’État n’est pas nécessairement plus présent, ni plus efficace, là où ses représentants sont plus nombreux.


• Nicolas Giudici, Le Crépuscule des Corses, Éditions Grasset, Paris, 1997. (376p., ISBN : 2-246-53861-0)
• Jean-Marc Fombonne-Bresson, Pour en finir avec la Corse, Enquête sur une dérive politique, économique et mafieuse, Éditions Favre, Lausanne, 1997. (184p., ISBN : 2-8289-0511-X)
• Roberto Saviano, Gomorra, Dans l’empire de la camorra, Éditions Gallimard, Paris, 2007. (357p., ISBN : 978-2-07-078289-5)

 

Cette vie dont nul ne voudrait plus

Cette vie dont nul ne voudrait plusJe me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures pittoresques. Ce ravissement préludait à un autre : il y a deux jours, tandis que je fourrageais entre les rayonnages de mon libraire, je suis tombé sur le livre de Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, lequel était injustement dissimulé derrière un ouvrage de moindre importance, présenté de face pour lui assurer meilleure promotion et condamnant de fait les pauvres merveilles qu’il obombrait de toute son arrogante envergure.

J’aurais été malheureux de passer à côté d’une telle rencontre, mais il me faut expliquer les raisons de mon enthousiasme afin que celui-ci ne soit indûment confondu avec autre chose qu’un simple plaisir de lecture. Présentons l’objet : cent soixante-quatorze pages d’évocations fragmentaires qui, dans leur ensemble, font l’histoire d’une vie, celle d’un retraité à la mémoire alerte, décidé à nous tracer les lignes d’une existence dont nul ne voudrait plus. Il ne s’agit pas d’un réquisitoire brûlant, ni d’un bréviaire d’humilité. Juste une belle confidence servie en tranches fines, exempte de savantes péroraisons. Pour convenir à l’exercice de recension, j’ai noirci quelques feuillets de notes, cédant à l’impressionnisme du récit et à sa manie du détail ; j’ai consigné toutes les curiosités sociotechniques dont l’ethnologue se serait délecté, toutes les acceptions dialectales qui auraient réjoui le linguiste. Qu’ai-je commis sinon refaire le livre selon mon goût… Ma tentative de synthèse a échoué. À la seconde lecture, j’ai compris les raisons de ma faillite : il n’est rien, dans la narration de Giovannangeli, qu’on puisse soustraire à l’essentiel.

Inutile, donc, de chercher une trame dans cette étoffe rustique. Il nous faut l’imaginer, ce passementier à l’esprit incisif, ourlant les mots comme on rouit le chanvre : pressé de transmettre son trésor immatériel, il a convoqué autour de lui quelques légataires choisis et dévide son métier au fil du souvenir. Que leur dit-il ? Rien de plus que ce qu’il convient de savoir. Son testament recouvre-t-il pour autant une vocation didactique ? En aucun cas. Il est loisible à chacun d’en retenir ce qu’il souhaite. Même les inclinations politiques sont livrées avec équanimité : vaguement régionaliste avant la guerre, vaguement communiste à l’issue, Giovannangeli ne craint pas de laisser entendre que ses idéaux courent au-delà des partis et des mouvements. Le quotidien du muntagnolu, que le sort fait à la fois pastoureau et cultivateur, se décline au rythme des saisons, dans les champs ou sur les sentiers de la transhumance. Labours après vendanges, récoltes après fenaisons. Faute de moyens, les méthodes agricoles relèvent d’un autre âge : une simple bêche, miracle d’ingéniosité, devient un objet d’émerveillement ! La survie des uns est subordonnée à l’allégeance due aux autres. Les Sgiò, propriétaires opulents, accordent aux bergers l’amodiation et se réservent la meilleure part sur les produits de la terre. On dit que les Sgiò n’ouvraient à leurs métayers que s’ils frappaient à leur porte avec le pied, autrement dit les bras chargés de victuailles. Vassaux et suzerains en féodalité médiévale ? Non : c’était il y a cinquante ans, en République française.

Quand la confession se fait plus intime, la parole devient chuchotement et l’ancêtre épanche son cœur : l’enfance au « Château », les berceuses tristes et cruelles, le réveil au troisième chant du coq, le fidèle mulet réquisitionné à la mobilisation, le respect porté à la sagesse des anciens (« Pauvre est le logis où l’on ne trouve une barbe blanche »), l’inévitable cure d’huile de foie de morue, la casetta d’estive dont on épuçait les murs à l’eau bouillante… Les fêtes scandent les grands événements : on contracte le métayage à la Saint-Damien, on déguste le vin nouveau à la Saint-Martin, on prête serment d’amitié sur les feux de la Saint-Jean. Pour lever sa dîme lors du binidittu, le curé, notable parmi les notables, a la main lourde et se sert grassement ; sans doute n’aime-t-il guère les bergers, vecteurs certifiés du paganisme. Peu disert sur les circonstances de la mort de son frère, Giovannangeli désapprouve en revanche la tradition du deuil, faite d’outrances et de cris, de lamenti, de voceri, de « festins qui frisaient l’indécence. » L’émotion du témoignage, pour contrainte qu’elle paraisse, n’est réprimée qu’en cas de digression. La polémique n’est pas l’objet de ce livre, mais quand bien même l’auteur la refuse, il ne fait pas toujours économie d’allusions : les dents grincent lorsqu’il est question d’évoquer les deux guerres, la ténuité des pensions et l’usage qu’on en fait, le servage des indigents, les manquements de l’État, la misère incoercible, l’Algérie à l’aube du séparatisme, et enfin le retour au pays où les « Fils de la Toussaint », déjà, avaient fait des émules…

À sa manière, le fils de berger nous prouve qu’on peut être compendieux sans pécher par pingrerie. Il sait que la parole, si elle est rare et mesurée, peut aussi se charger du sens de ce que l’on croit juste de taire. Certains genres littéraires ne nécessitent pas le recours à une grande littérature ; ils souffriraient d’être astreints à une expression trop quintessenciée. Ce que d’autres cacheraient avec embarras, Jean-Dominique Giovannangeli l’énonce avec fierté, dans le style limpide qui est le sien, sans ostentation mais avide de vérité testimoniale. Mission accomplie : pour les natifs de l’Alta Rocca, la lecture sera le prétexte d’un rendez-vous avec les ancêtres ; pour les autres, la découverte se révélera surprenante, voire stupéfiante. Si une telle vie peut sembler inconcevable aux douillettes esquisses que nous sommes, reconnaissons que ce livre lumineux regorge d’une joie intacte, d’une nostalgie positive et enthousiaste, dût-il se clore sur un constat d’amertume : nul n’ignore qu’à toute fin de refaire la beauté des estives de jadis et l’abondance de leur population pastorale, il faudrait bien plus qu’une jeunesse volontaire, pour sensibilisée qu’elle soit à la question du repeuplement rural.


(1) Pauline Ettori, Anecdotes et Légendes, La Pensée universelle, Paris, 1972.


Lien connexe : http://etudesrurales.revues.org/document3017.html

Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, Éditions Albiana, Ajaccio, 2003. (174p., ISBN: 2-84698-064-0)

 

L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?

La curiosité du linguiste est piquée dès le potron-minet, lorsque, d’un geste encore engourdi, il allume son poste de radio. Sur les ondes, un journaliste commente l’actualité dans le style que réclame la radiophonie, autrement dit celui que l’on prépare par écrit et dont on exige le meilleur de l’expression (l’elocutio). Sans attendre, les premières perles apparaissent, éclatantes, et notre spécialiste, passé de la somnolence à la prédation, n’a qu’à tendre son filet à papillons pour que les premières merveilles se prennent aussitôt dans les mailles. « La note qu’il a écrit », « après qu’il ait contacté », « ils élirent leur délégué », et ainsi de suite. Bientôt, la stupeur cède la place à l’indulgence : qui est plus exposé à la faute qu’un journaliste abreuvé à la source du langage populaire ? On lui pardonnera de poursuivre un objectif d’audience au prix de quelques infractions vénielles.

L’incursion en terre barbare se poursuit avec la découverte d’un spot publicitaire vantant les mérites d’un produit de bricolage ; n’y entend-on pas « tour de main » là où un « tournemain » eût mieux convenu ? Aucune erreur selon l’usage (Cf. Robert), quand toutefois la première acception évoque l’agilité et la seconde la promptitude. (1) Employer l’un pour l’autre permet-il de signifier les deux, soit la prestesse ? Extrapolons par l’absurde : si j’emplois l’anglicisme « réaliser » au lieu de « prendre conscience », ai-je à dessein de réifier ma pensée ? Ce paralogisme sans conséquence permet au moins d’entrevoir le lien équivoque qui unit les mots aux choses, et corrélativement de comprendre que les « hoquets » du langage correspondent souvent à un mésaise de dire (2) – encore nous faudrait-il démontrer lequel, du langage ou de la pensée, précède l’autre dans l’interprétation objective du monde. (3)

La journée du linguiste s’écoule gaiement. Son oreille attentive intercepte, au gré des rencontres, une nuée de pléonasmes volatiles (« au grand maximum », « le plus absolu », « un monopole exclusif »), un essaim de solécismes colorés (« loin s’en faut », « il s’en est suivi », « je témoigne de ma peine »), deux ou trois barbarismes follets (*infractus et autre *rénumérer), une paire d’impropriétés mutines (« conséquent » pour « important », « naguère » pour « autrefois »). Incidemment, il se remémore un slogan ou une maxime empruntant à la tautologie, et se récite un mot d’humour : « Ni pour, ni contre, bien au contraire… Quoique ! », saillie d’un célèbre enfoiré qui avait déjà ridiculisé, entre autres vices langagiers, le pendable « quelque part » francilien que l’on surprend aujourd’hui dans toutes les bouches, même les plus doctes…

Et ainsi évolue la langue : ce qui était proscrit hier est toléré aujourd’hui, non pas parce que l’Académie l’indique, mais parce que les usagers, dans leur majorité pléthorique, l’imposent par une diffusion massive, avec la complicité des médias. C’est la récurrence qui fait la norme, et non plus la grammaire. Un exemple d’emploi abusif : « malgré que » dans le sens de « bien que » reste critiqué dans l’édition 2007 du Robert, mais je fais volontiers le pari avec vous, aimables lecteurs, qu’il sera entériné dans une prochaine édition et que personne ne s’en émouvra. Idem pour le pléonastique « voire même », aussi disgracieux que répandu. Pourtant, s’il fallait croire les plus conciliants de nos littérateurs, la faute, en tant qu’écart à la norme, n’est pas le cancer de l’idiome, car elle participe de son évolution naturelle ; elle est la preuve, selon eux, d’une pratique abondante, ce qui est le propre de toute langue vivante. (4) L’ennemi juré de la langue, c’est la carence de parole, le défaut d’usage. La pénurie des mots préfigure le déclin de l’intelligence. Langage et luxe n’ont pas le même destin : le rare est cher, dit-on, mais un vocable rare n’en devient pas moins un vocable en déshérence.

Le dernier journal du soir est parsemé de friandises : un cinglant « basé sur », un pataquès chuintant sur une liaison imaginaire, et aussi une inoubliable relative impliquant « dont » dans le pire des solécismes. La moisson est inespérée. C’est à peine si notre linguiste parvient à se concentrer sur les nouvelles : le florilège de fautes l’obsède. Sitôt que l’une est prononcée, il pressent la suivante. Le sommeil l’emportera finalement, avec la certitude que cette journée n’aura été qu’un jour de plus dans le cours des choses. Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur la carcasse agonisante de la grammaire normative.


(1) Un communiqué de presse de la marque utilise « tournemain » pour la même gamme de produits, ce qui me conduit à penser qu’on emploiera tel ou tel registre de langue selon le public auquel on s’adresse. En l’occurrence : registre familier pour le grand public et plus soutenu pour une audience professionnelle. Il y a bien, dans notre français, plusieurs langues en une seule, indépendamment du critère géographique.

(2) Dans son Tractatus, Wittgenstein constate l’inaptitude du langage à rendre compte de certains états de choses. En traçant de l’intérieur les limites du langage, il entend aussi définir celles de l’éthique. Le langage, dans sa forme logique, est le reflet de la structure du monde, mais ce que langage et monde partagent dans leur forme, le langage est incapable de le dire : il peut seulement le montrer. (Cf. Gorgias, sur la formulation de l’être)
(3) À rapprocher du concept « d’innéité syntaxique » défendu par Chomsky. En revanche, Sapir pense que c’est la pratique sociale du langage qui construit l’intelligence collective du réel. Si tel est le cas, chaque langue constitue une interprétation subjective d’une même réalité objective. Les difficultés rencontrées en traduction notamment confortent cette idée. (Cf. Hypothèse Sapir-Whorf)

(4) Selon Henri Frei (La Grammaire des Fautes, 1929), « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées. À la notion pénalisante de faute, il préférera « proposition individuelle ». Un pas vers la légitimité de l’idiolecte ?

 

Antonia Pozzi et la « fleur du renoncement »

Antonia Pozzi et la « fleur du renoncement »« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »

Un ange saturnien veille sur l’âme d’Antonia Pozzi. Derrière les paupières de la poétesse à jamais endormie, le voyage orphique s’accompagne d’une étrange clameur : « Parmi les lames d’eau sombre | Sans écho | Ton rire rouge | Ouvre les mystères | D’une humanité primitive. » (Periferie, 1936) Plus proche de nous, aux portes de la cité, un essaim de bêtes industrieuses se meut devant la ruche : « Bientôt | Hurlera la sirène de l’usine. | Des silhouettes courbes en mouvement | Ouvriront | Des portes lacérées dans le brouillard. » (ibid.) Telle est la réalité intérieure d’Antonia Pozzi : une démiurgie ombreuse et inquiète. Au cœur de son astre noir sévit la même attraction funeste qui emporta Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann ou Marina Cvetaeva. De cette jeune Milanaise cueillie par la mort dans sa vingt-sixième année, nous ne savons que ce qu’elle a bien voulu nous confier. À toutes fins de la connaître mieux, il nous reste une œuvre poétique et un Journal, publiés à titre posthume sous la vigilance de son père. Née à Milan en 1912, elle est la fille d’un avocat en renom, Roberto Pozzi, et de la comtesse Lina Cavagna Sangiuliani, la nièce du poète Tommaso Grossi. Elle grandit dans la belle société de Milan, au sein d’une famille rigoriste où l’instruction religieuse est un principe d’airain. Au lycée Manzoni, elle s’éprend de son professeur de lettres classiques, Antonio Maria Cervi, de dix-huit ans son aîné, lequel demeurera l’amour de sa vie. L’avocat fait obstacle à cette relation indue en humiliant le modeste enseignant. Les élégies douloureuses de La Vita sognata pleurent la perte de l’amant et l’impossible communauté de destin. Déjà, la « disperazione mortale » prend corps, hégémonique, et le traumatisme de la rupture, à la veille de ses études universitaires, accule Antonia à une première tentative de suicide, dont elle sera sauvée de justesse.

En 1930, elle s’inscrit à l’Université de Milan, où elle étudie la philologie moderne. Son intérêt pour la philosophie et les Lettres la pousse irrésistiblement vers la création littéraire. Elle se lie d’amitié avec le philosophe Vittorio Sereni, une relation qui laissera un fécond échange épistolaire. Flaubert, sur l’œuvre duquel elle conduit sa thèse, lui ouvre la voie vers la reconstruction de soi. Le Tonio Kröger de Thomas Mann lui en montre le moyen : la poésie. « La douleur naît toujours d’une erreur. J’ai fauté. Je fais amende honorable. Je paie de ma personne. – Orgueil, aide-moi ! J’ai besoin de naître une seconde fois. » Aller au-delà de la nostalgie pour accéder à la plénitude : renaître en poésie. Antonia est une privilégiée et ne l’ignore pas. Elle fréquente les meilleures écoles, elle a pour amis les intellectuels les plus prometteurs de son époque, elle a déjà sillonné l’Europe – mais elle porte en elle un vide que toute sa culture raffinée ne parvient pas à combler. Plus que la quête d’amour, c’est le désir de maternité qui la maintient en vie. Insidieusement, le souvenir d’un ami suicidé fait le lit d’une profonde angoisse qui aboutira à l’acte fatal. « Ici, ou l’on meurt, ou l’on commence une vie merveilleuse » écrira-t-elle en feignant de se donner encore le choix. Lors d’un voyage à travers l’Europe en 1938, elle correspond avec sa grand-mère et lui communique son intention d’écrire un roman historique sur la Lombardie. Le 23 octobre de la même année, une lettre témoigne de son inquiétude : la loi raciale contre les Juifs a causé le départ de nombre de ses amis les plus chers. Le 1er décembre, elle décide de s’installer dans sa maison de Chiaravalle pour fuir l’avancée de la guerre ; elle y écrira sa dernière lettre, destinée à ses parents. On la retrouva inanimée, trois jours plus tard.

L’ombre oppressante du père plane sur l’œuvre d’Antonia, comme elle avait plané sur sa courte existence. On le soupçonnera d’avoir réécrit ou amendé selon son goût quelques pièces qu’il jugea « excessives », indignes de la fille modèle. Les dédicaces pour « AMC », notamment, disparaissent. Les anciens camarades, les rares à être encore de ce monde, évoquent une jeune fille au visage noble, mélancolique et solitaire. La philologue et critique littéraire Maria Corti, amie d’Antonia à la Faculté, se la remémorait en ces termes : « Son esprit faisait penser à ces plantes de montagne qui croissent au bord des crevasses et des gouffres. […] Elle fut la proie innocente d’une censure paternelle presque paranoïaque, attentant à sa vie comme à sa poésie. Sans doute était-elle en conflit avec le huis clos religieux imposé par sa famille. La terre lombarde adorée, la nature de fleurs et de rivières la consolaient certainement davantage que ses semblables. » En se donnant la mort, Antonia met un terme à une insupportable somme de regrets. Quels vers incarnent mieux la douleur de cette vie à peine esquissée : « Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents | où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, | comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu. » (Rilke) La blessure de la femme non mère, « fleur du renoncement », est symbolisée par cet enfant non né, sacrifié à l’Art contre toute espérance de plénitude. À défaut de mère, Antonia fut poétesse, préposée à la délicate conciliation de l’Éthique et de l’Esthétique. « Je vis de poésie comme les veines vivent de sang. » Décelant toute la culpabilité de l’égérie meurtrie, Alessandra Cenni voit en Antonia Pozzi une icône tragique, « une Antigone moderne, avec l’ombre de l’inachevé, avec son rêve d’amour et d’enfant, avec la voix de ses fantômes, dans un monde de silence et d’abîmes, fait de brumes, de fosses et de croix. » L’obsession de la faute domine une écriture déjà assombrie par les affres de la dépression. Eugenio Borgna, penché sur les rouages de cette souffrance morbide qui magnifie l’Art au détriment de l’Être, confessera dans ses Intermittences du Cœur : « Le Journal d’Antonia Pozzi se lit au rythme des battements du cœur : il est traversé d’une cascade d’émotions et de réflexions percutantes, téméraires, ancrées aux thèmes existentiels d’hier et d’aujourd’hui. D’une telle lecture, nous sortons interdits, bouleversés. » Peut-être aussi plus humains – au sens où les poètes l’entendent.


Œuvres d’Antonia Pozzi :
Flaubert : la formazione letteraria (1830-1865), thèse, éd. Garzanti, 1940.
La vita sognata ed altre poesie inedite, éd. Scheiwiller, 1986.
Diari, préf. d’A. Cenni et O. Dino, éd. Scheiwiller, 1988.
L’età’ delle parole è finita, Lettere (1925-1938), éd. Archinto, 1989.
Parole, préf. d’A. Cenni, éd. Garzanti, 1989.
Pozzi e Sereni. La giovinezza che non trova scampo, éd. Scheiwiller, 1988.

 

Les Présocratiques, inventeurs de la modernité

Approcher la pensée présocratique, c’est accepter de reconnaître une méprise. Les épistémologues, bien qu’ayant souligné l’avancée décisive des Présocratiques sur le chemin qui eut mené le génie antique du muthos au logos, n’ont pas toujours obvié à faire croire que ces obscurs barbons, inaptes à la Raison, devisaient du cosmos et d’autres choses de moindre conséquence, en attendant pieusement l’avènement du grand Socrate. Le lieu commun est contenu tout entier dans ce qualificatif étriqué qu’on leur prête à défaut de mieux, Présocratiques, lequel aura longtemps perpétué une double commodité : d’abord référentielle (en présumant un avant et un après, à l’instar de la datation christique), puis catégorielle (en subsumant au sein d’une même classe une large variété d’individualités). La première de ces commodités promeut Socrate au rang de dieu et Platon à celui de messie. La seconde aplanit les particularismes antésocratiques au bénéfice d’une lecture platonicienne de l’histoire de la philosophie. Quand la scolastique collationnera les textes antiques en jugeant de leur recevabilité religieuse, le platonisme, apologie de l’ascèse, sortira vainqueur de cet épurement, au détriment des courants antérieurs et de l’hédonisme. N’oublions pas que les théologiens chrétiens considéraient les philosophies présocratiques comme des hérésies.

Si nous parcourions l’Histoire à rebours, les Présocratiques nous apparaîtraient, singulièrement, comme les contempteurs de l’idéalisme de Platon. Cette opposition inepte conforte l’idée d’un schisme où Socrate, philosophe de la rupture, trône en prophète. Pour comprendre — et admettre — que Socrate fut un fils légitime des Présocratiques, il est indispensable de mesurer l’importance des filiations scolastiques. Combien dut être dissonante, plurielle, contradictoire, la pensée présocratique dans une Grèce polythéiste et syncrétique ! À l’aube du savoir, la physique milésienne poursuivait un but dont elle ne mesurait pas encore l’enjeu : confronter les causalités théologiques aux forces de la Raison. Sortir du Mythe, tel fut le défi de Xénophane, chassé d’Athènes pour avoir récusé les discours d’Homère et d’Hésiode sur les dieux. De Milet à Abdère, les sciences de la nature naissent à mi-chemin entre l’empyrée céleste et la terre des mortels, par la voix oraculaire des thaumaturges. Au sein de la secte pythagoricienne, où l’on célèbre le culte du Nombre, la connaissance se transmet au moyen d’une parlure cryptique dont le symbolisme est l’apanage des seuls initiés. Héraclite, dit l’Obscur, soutient que le langage doit être employé d’une manière contrainte, dénaturée, pour se rapprocher au plus près de la nature des choses. Bien sûr, cet hermétisme n’est pas sans rapport avec la tradition poétique d’Ionie, mais il permet surtout de comprendre que la concurrence entre les écoles astreint les disciples au secret : la parole du maître, escarboucle de sapience, est un bien précieux, convoité, dont le ressort, s’il était rendu public, souffrirait de modicité. Aristote, lui-même, laissa une « œuvre ésotérique ». Probablement est-ce dans ce contexte de défiance que les arts du discours apparaissent. Si l’on adjuge à Zénon la paternité de la dialectique, on accorde à Empédocle celle de la rhétorique. Les deux hommes furent auditeurs de Parménide à la même époque. La nécessité de convaincre par le discours annonce déjà les Sophistes, au contact desquels la philosophie ne pourra plus se contenter de révéler : elle devra démontrer, emporter la conviction d’autrui par le recours à l’éloquence et à la pertinence. Peut-on convenablement avancer que la maïeutique soit née, spontanée et prodigieuse, dans la bouche d’un Socrate génial, s’il ne s’était pas abreuvé aux sources éléates de la discursive ? Dans son portrait de Démocrite, Michel Onfray insiste sur le fait que tout ce qui s’écarte de la parole platonicienne est ridiculisé, voire ignoré, par les doxographes. L’exemple de Démocrite est intéressant sous l’angle épistémologique. On dit de lui qu’il fut présocratique, alors qu’on le sait contemporain de Platon : il aurait même approché Socrate à Athènes, en auditeur discret. Constituant à lui seul le cinquième du corpus antésocratique, il est considéré comme le promoteur de l’atomisme, mais c’est l’intuition de son maître Leucippe qui enfanta de la notion d’atome. Un siècle plus tôt, Parménide, chef de file des Éléates, est le premier à défendre la théorie d’une terre sphérique. Toutefois, en prônant l’unicité invariante de l’Être, il refuse le néant [vide]. Anaxagore, quant à lui, désigne sous le nom d’homéoméries les particules uniformes de la matière, substance de toutes choses. Leucippe, contemporain d’Anaxagore et élève de Parménide, imagine l’Univers constitué de vide et d’une infinité de petits mondes parménidiens, insécables et inaltérables. En considérant que le vide, condition première du mouvement, permet la formation des corps par l’attraction des atomes entre eux, il réconcilie tout à la fois Anaxagore [particules], Héraclite [mouvement perpétuel] et Empédocle [attraction] ! Nous devinons l’avancée spectaculaire qu’eût accompli la science post-antique si son argument avait été dûment validé.

En épigraphe de son célèbre ouvrage, Jacques Monod attribuait à Démocrite la citation suivante : « Toutes choses dans la Nature sont le fruit du hasard et de la nécessité. » L’emprunt est assurément inexact, car le hasard n’est pas une notion grecque. Or, il apparaît chez Leucippe un apophtegme approchant : « Aucune chose ne devient sans cause, mais tout est l’objet d’une loi, et sous la contrainte de la nécessité. » Ceci sous-entend : le mouvement des atomes est nécessaire, et nécessairement éternel. La notion de « hasard nécessaire », volontiers citée par les commentateurs du matérialisme, eût été saugrenue chez les atomistes ; les potentialités, obsessions aristotéliciennes, n’ont pas encore de réalité au temps de Démocrite. Seule la nécessité des rencontres d’atomes est fondamentale, et non leur comportement stochastique, d’où la méprise des doxographes et le contresens de la citation apocryphe empruntée par Monod. À l’exception des Milésiens, tous les Présocratiques s’accordent à croire en l’existence d’une loi permanente régissant l’ordonnancement du monde. Que voir dans ce monisme sinon les prémisses du monothéisme, et peut-être de l’athéisme, dans l’histoire duquel Démocrite aura son rôle ? Décimant les dieux homériques et écartant le Noûs d’Anaxagore, le matérialisme atomiste installe la Nécessité en principe global.

Les grandes filiations de l’ère antésocratique, faites d’appropriations ou de réfutations, marquent la continuité infrangible du savoir et l’évolution naturelle de la connaissance. La société des savants hellènes n’a jamais été aussi exaltée, aussi féconde en concepts — oserais-je dire : aussi libre — que durant ces siècles où, nerveuse, elle semble déjà pressentir l’éternité d’obscurantisme qui succédera au monde antique.


Suggestions de lecture :
• M. Onfray, Génie de l’hédonisme I – L’archipel pré-chrétien, cours à l’Université populaire de Caen (2002/2003).
Philosophie présocratique : une vision des origines des concepts de la biologie, article d’Antoine Danchin, Professeur et directeur de recherche au CNRS.
• Y. & O. Battistini, Les Présocratiques, Éditions Nathan, Paris, 1990.
• F. Nietzsche, La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, collection Folio-Essais, Éditions Gallimard, Paris, 1975.

 
Haut de Page

Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.