Paroles d’un peuple défunt
- Vendredi 26 août 2011
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Aborder une langue étrangère, c’est toucher aux portes d’un nouveau monde, aux rives d’un continent vierge dont la juste perception ne peut s’obtenir que par conversion. Mais exhumer une langue morte offre, en plus du frisson de l’apostasie, la promesse de mettre en lumière un monde fossile figé dans l’ambre des siècles, présumé intact sauf à prétendre que le mythe ou la Foi en ait réécrit l’histoire par le prisme des palimpsestes. L’approche de l’étrusque a nourri les fantasmes de tout paléographe qui, penché sur quelque gravure millénaire comme s’il scrutait l’obscurité d’un gouffre sans fond, a éprouvé les vertiges les plus extatiques de la confusion jusqu’à souhaiter que cette langue défunte demeurât mystérieuse et muette à jamais.
Or il n’y a de mystères que dans l’ignorance, et de fantasmes que dans l’éréthisme du désir. Les étruscologues eux-mêmes s’empressent de rappeler que l’écriture des Rasennas et son système graphique ne posent plus de difficulté depuis le XVIème siècle. Nous savons que l’alphabet étrusque s’apparente au grec, nonobstant quelques variantes phonétiques, et que le sens de l’écriture est sinistroverse (de droite à gauche) ; nous possédons aujourd’hui assez d’éléments pour en déchiffrer les caractères, traduire les inscriptions simples et peut-être aussi les prononcer. Les problèmes de transcription ne sauraient donc se réduire à l’absence de séparation entre les mots ni aux nombreuses variations dialectales. Bien que les espaces n’aient cours qu’à compter du IVème siècle avant notre ère, il est aisé de les situer entre les redoublements de voyelles ou à la suite des désinences de cas ; quant aux variations, nombre d’entre elles sont désormais acquises et n’entravent pas la bonne intelligence des textes.
L’obstacle majeur à une meilleure interprétation de l’étrusque consiste en la pénurie de matière. Nous pouvons supposer qu’une « littérature » étrusque a abondé et qu’elle fut étudiée jusqu’à Rome ; il ne nous en reste rien, du fait sans doute de la fragilité des supports. Par surcroît, les copistes du haut Moyen-âge ont préféré concentrer leurs efforts sur les transcriptions latines et grecques, au détriment des idiomes jugés archaïques. Le Liber linteus de la momie de Zagreb, découverte en Égypte au XIXème siècle, est à ce jour le plus long texte connu en langue étrusque ; hélas, la récurrence des mêmes termes, issus d’un lexique presque exclusivement cultuel, affaiblit son intérêt initial. Un autre obstacle réside en l’absence de matériaux comparatifs : il n’existe, dans l’aire indo-européenne, aucune langue analogue qui puisse supporter un examen croisé, ni aucune parenté de forme autorisant le classement de l’étrusque dans un type linguistique déjà identifié. Même l’observation d’une « flexion de groupe » (désinence sur le dernier élément du groupe nominal), que l’on retrouve en basque notamment, ne suffit pas à contredire son isolement et sa singularité.
La grammaire étrusque révèle une complexité syntaxique élevée. Comme en latin, ce sont les désinences de cas qui régissent la nature et la fonction des mots. Ces désinences ont pour point d’articulation une consonne, appuyée par une vocale destinée à la rendre sonore. On dénombre six cas différents, parmi lesquels un génitif dont l’étrusque raffole ; sa souplesse d’usage autorise le doublement (« génitif du génitif »), voire le triplement de la déclinaison. Qu’il soit redéterminé ou non, il peut se combiner à d’autres cas. Par exemple, spur (la cité) a pour génitif spural (de la cité) et pour locatif spurethi (dans la cité) ; traduire « de ce qui est dans la cité » donnerait spuralthi. Le datif et l’ablatif semblent dériver du génitif : apa (le père) a pour génitif apas (du père), duquel on déduit le datif apasi (au père) et l’ablatif apes (par le père). On attribue parfois la désinence –ri à l’accusatif pluriel (fler « offrande » > flereri acc. « les offrandes »), mais la plupart du temps ce cas adopte la forme du nominatif.
Si ces exemples sommaires, quoi qu’utiles à l’épigraphiste amateur, ne sauraient recouvrir l’immense variété des formes de la déclinaison étrusque, ils offrent déjà un schéma morphologique intéressant. Nous savons que le radical du nom sert de support à une extension modulaire où les désinences casuelles, comme les marques du genre et du nombre, s’agglomèrent dans un ordre fixe qui interdit toute méprise : clenar « les fils », pluriel de clan, donne le datif pluriel clenarasi « aux fils ». La formation des adjectifs emprunte au même procédé en ajoutant au nom un suffixe –na : spurana signifie « civique », apana « paternel ». Celle des verbes s’en inspire aussi : un thème verbal invariant est décliné, selon le mode, le temps et la voix, grâce à l’adjonction d’une désinence : ainsi pour la 3ème personne, nous avons un passé actif en –ce (lupu « mort » > lupuce « est mort »), un passé passif en –che (zich « livre » > zichuche « a été écrit »), un futur en –ne (lupune « mourra »). Le participe présent se décline en –an (tur « donner » > turan « donnant ») ; le participe passé connaît un actif en –thas (sval « vivre » > svalthas « vécu ») et un passif en –nas (zichanas « écrit »). Souvent, le thème verbal nu traduit à la fois l’infinitif et l’impératif (mulu « offrir » ou « offre ! »). La conjonction de coordination –c a le même rôle que son équivalent latin –que : apac ati pourrait vouloir dire « le père et la mère ». Notons enfin que des pronoms ont été identifiés, comme le démonstratif (e)ca (ceci) ou le relatif ipa (qui), ainsi que des conjonctions (ic « comme », etnam « alors ») et des adverbes (thuni « avant », thui « maintenant », nac « après », une « ensuite »).
À défaut de permettre toujours une traduction précise des textes, ces éléments rendent possible une première lecture ou, à tout le moins, la définition du registre. Peut-être parviendrons-nous un jour à mesurer l’importance du génie étrusque à travers les subtilités de sa langue et la place prééminente que les Rasennas réservaient aux métiers d’écriture. Tite-Live rapporte que Caius Mucius Scaevola, infiltré en camp adverse, n’a pas su distinguer le roi Porsenna de son secrétaire placé à ses côtés, tant leur apparence prêtait à les confondre ! Indispensables à l’exercice de la notabilité, les scribes côtoient le pouvoir parce que la maîtrise de l’écrit, en ce qu’elle permet d’affirmer son appartenance aux sphères les plus doctes, constitue un privilège de haut rang. Accéder à l’écriture, c’est se doter d’un outil de puissance aristocratique. Le sol même de la cité étrusque en fournit l’illustration : dans une société urbanisée où le cadastre est garant de la paix civile, les inscriptions sur les cippes de bornage participent au maintien de l’ordre par la reconnaissance infrangible de la possession foncière. Et au-delà de la mort aussi, l’écriture impose ses emblèmes : la représentation d’un livre ou d’un carnet de tablettes sur le décor d’un tombeau a valeur héraldique…
Lorsque Rome envoyait sa jeunesse étudier les lettres étrusques dans les académies de Tarquinia ou de Chiusi, elle formait déjà les stratèges qui, forts de leur connaissance de la culture toscane, devaient ensuite faciliter la digestion de l’ennemi indigène dans le ventre de cette République cannibale dont il avait contribué, bien malgré lui, à assoir les fondations.
• Cet article s’appuie sur les arguments des ouvrages suivants :
Jean-René Jannot, À la rencontre des Étrusques, collect. De mémoire d’Homme, Ouest-France Université, Rennes / Paris, 1987.
Damien E. Perrotin, Paroles étrusques, L’Harmattan, Paris, 1999.
• Liens connexes :
http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/lalphabet_et_la_langue_etrusques.asp http://www.maravot.com/Etruscan_Phrases_a.html
http://www.mysteriousetruscans.com/langue.html

Avec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n’en finit plus de s’observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé de liens et d’interconnexions, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS ! ![Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre) Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre)](http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/uploads/2012/01/douleur.jpg)
« Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. […] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)
« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)
Paris, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?
« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »
En 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l’impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), l’auteure de La Bêtise s’améliore briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C’est à souhaiter. Il est certain que l’aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu’au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l’avouer : ceux qui, à mon instar, ont l’heur de connaître Belinda Cannone n’en seront guère surpris. Voici offerte l’occasion d’une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l’opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir gaiementd’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n’avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.