Marc Bonnant

Cette vie dont nul ne voudrait plus

1 février 2008. Par Marc Bonnant

Je me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures pittoresques. Ce ravissement préludait à un autre : il y a deux jours, tandis que je fourrageais entre les rayonnages de mon libraire, je suis tombé sur le livre de Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, lequel était injustement dissimulé derrière un ouvrage de moindre importance, présenté de face pour lui assurer meilleure promotion et condamnant de fait les pauvres merveilles qu’il obombrait de toute son arrogante envergure.

J’aurais été malheureux de passer à côté d’une telle rencontre, mais il me faut expliquer les raisons de mon enthousiasme afin que celui-ci ne soit indûment confondu avec autre chose qu’un simple plaisir de lecture. Présentons l’objet : cent soixante-quatorze pages d’évocations fragmentaires qui, dans leur ensemble, font l’histoire d’une vie, celle d’un retraité à la mémoire alerte, décidé à nous tracer les lignes d’une existence dont nul ne voudrait plus. Il ne s’agit pas d’un réquisitoire brûlant, ni d’un bréviaire d’humilité. Juste une belle confidence servie en tranches fines, exempte de savantes péroraisons. Pour convenir à l’exercice de recension, j’ai noirci quelques feuillets de notes, cédant à l’impressionnisme du récit et à sa manie du détail ; j’ai consigné toutes les curiosités sociotechniques dont l’ethnologue se serait délecté, toutes les acceptions dialectales qui auraient réjoui le linguiste. Qu’ai-je commis sinon refaire le livre selon mon goût… Ma tentative de synthèse a échoué. À la seconde lecture, j’ai compris les raisons de ma faillite : il n’est rien, dans la narration de Giovannangeli, qu’on puisse soustraire à l’essentiel.

Inutile, donc, de chercher une trame dans cette étoffe rustique. Il nous faut l’imaginer, ce passementier à l’esprit incisif, ourlant les mots comme on rouit le chanvre : pressé de transmettre son trésor immatériel, il a convoqué autour de lui quelques légataires choisis et dévide son métier au fil du souvenir. Que leur dit-il ? Rien de plus que ce qu’il convient de savoir. Son testament recouvre-t-il pour autant une vocation didactique ? En aucun cas. Il est loisible à chacun d’en retenir ce qu’il souhaite. Même les inclinations politiques sont livrées avec équanimité : vaguement régionaliste avant la guerre, vaguement communiste à l’issue, Giovannangeli ne craint pas de laisser entendre que ses idéaux courent au-delà des partis et des mouvements. Le quotidien du muntagnolu, que le sort fait à la fois pastoureau et cultivateur, se décline au rythme des saisons, dans les champs ou sur les sentiers de la transhumance. Labours après vendanges, récoltes après fenaisons. Faute de moyens, les méthodes agricoles relèvent d’un autre âge : une simple bêche, miracle d’ingéniosité, devient un objet d’émerveillement ! La survie des uns est subordonnée à l’allégeance due aux autres. Les Sgiò, propriétaires opulents, accordent aux bergers l’amodiation et se réservent la meilleure part sur les produits de la terre. On dit que les Sgiò n’ouvraient à leurs métayers que s’ils frappaient à leur porte avec le pied, autrement dit les bras chargés de victuailles. Vassaux et suzerains en féodalité médiévale ? Non : c’était il y a cinquante ans, en République française.

Quand la confession se fait plus intime, la parole devient chuchotement et l’ancêtre épanche son cœur : l’enfance au « Château », les berceuses tristes et cruelles, le réveil au troisième chant du coq, le fidèle mulet réquisitionné à la mobilisation, le respect porté à la sagesse des anciens (« Pauvre est le logis où l’on ne trouve une barbe blanche »), l’inévitable cure d’huile de foie de morue, la casetta d’estive dont on épuçait les murs à l’eau bouillante… Les fêtes scandent les grands événements : on contracte le métayage à la Saint-Damien, on déguste le vin nouveau à la Saint-Martin, on prête serment d’amitié sur les feux de la Saint-Jean. Pour lever sa dîme lors du binidittu, le curé, notable parmi les notables, a la main lourde et se sert grassement ; sans doute n’aime-t-il guère les bergers, vecteurs certifiés du paganisme. Peu disert sur les circonstances de la mort de son frère, Giovannangeli désapprouve en revanche la tradition du deuil, faite d’outrances et de cris, de lamenti, de voceri, de « festins qui frisaient l’indécence. » L’émotion du témoignage, pour contrainte qu’elle paraisse, n’est réprimée qu’en cas de digression. La polémique n’est pas l’objet de ce livre, mais quand bien même l’auteur la refuse, il ne fait pas toujours économie d’allusions : les dents grincent lorsqu’il est question d’évoquer les deux guerres, la ténuité des pensions et l’usage qu’on en fait, le servage des indigents, les manquements de l’État, la misère incoercible, l’Algérie à l’aube du séparatisme, et enfin le retour au pays où les « Fils de la Toussaint », déjà, avaient fait des émules…

À sa manière, le fils de berger nous prouve qu’on peut être compendieux sans pécher par pingrerie. Il sait que la parole, si elle est rare et mesurée, peut aussi se charger du sens de ce que l’on croit juste de taire. Certains genres littéraires ne nécessitent pas le recours à une grande littérature ; ils souffriraient d’être astreints à une expression trop quintessenciée. Ce que d’autres cacheraient avec embarras, Jean-Dominique Giovannangeli l’énonce avec fierté, dans le style limpide qui est le sien, sans ostentation mais avide de vérité testimoniale. Mission accomplie : pour les natifs de l’Alta Rocca, la lecture sera le prétexte d’un rendez-vous avec les ancêtres ; pour les autres, la découverte se révélera surprenante, voire stupéfiante. Si une telle vie peut sembler inconcevable aux douillettes esquisses que nous sommes, reconnaissons que ce livre lumineux regorge d’une joie intacte, d’une nostalgie positive et enthousiaste, dût-il se clore sur un constat d’amertume : nul n’ignore qu’à toute fin de refaire la beauté des estives de jadis et l’abondance de leur population pastorale, il faudrait bien plus qu’une jeunesse volontaire, pour sensibilisée qu’elle soit à la question du repeuplement rural.


(1) Pauline Ettori, Anecdotes et Légendes, La Pensée universelle, Paris, 1972.

Lien connexe : http://etudesrurales.revues.org/document3017.html

Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, Éditions Albiana, Ajaccio, 2003. (174p., ISBN: 2-84698-064-0)

L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?

20 janvier 2008. Par Marc Bonnant

La curiosité du linguiste est piquée dès le potron-minet, lorsque, d’un geste encore engourdi, il allume son poste de radio. Sur les ondes, un journaliste commente l’actualité dans le style que réclame la radiophonie, autrement dit celui que l’on prépare par écrit et dont on exige le meilleur de l’expression (l’elocutio). Sans attendre, les premières perles apparaissent, éclatantes, et notre spécialiste, passé de la somnolence à la prédation, n’a qu’à tendre son filet à papillons pour que les premières merveilles se prennent aussitôt dans les mailles. « La note qu’il a écrit », « après qu’il ait contacté », « ils élirent leur délégué », et ainsi de suite. Bientôt, la stupeur cède la place à l’indulgence : qui est plus exposé à la faute qu’un journaliste abreuvé à la source du langage populaire ? On lui pardonnera de poursuivre un objectif d’audience au prix de quelques infractions vénielles.

L’incursion en terre barbare se poursuit avec la découverte d’un spot publicitaire vantant les mérites d’un produit de bricolage ; n’y entend-on pas « tour de main » là où un « tournemain » eût mieux convenu ? Aucune erreur selon l’usage (Cf. Robert), quand toutefois la première acception évoque l’agilité et la seconde la promptitude. (1) Employer l’un pour l’autre permet-il de signifier les deux, soit la prestesse ? Extrapolons par l’absurde : si j’emplois l’anglicisme « réaliser » au lieu de « prendre conscience », ai-je à dessein de réifier ma pensée ? Ce paralogisme sans conséquence permet au moins d’entrevoir le lien équivoque qui unit les mots aux choses, et corrélativement de comprendre que les « hoquets » du langage correspondent souvent à un mésaise de dire (2) – encore nous faudrait-il démontrer lequel, du langage ou de la pensée, précède l’autre dans l’interprétation objective du monde. (3)

La journée du linguiste s’écoule gaiement. Son oreille attentive intercepte, au gré des rencontres, une nuée de pléonasmes volatiles (« au grand maximum », « le plus absolu », « un monopole exclusif »), un essaim de solécismes colorés (« loin s’en faut », « il s’en est suivi », « je témoigne de ma peine »), deux ou trois barbarismes follets (*infractus et autre *rénumérer), une paire d’impropriétés mutines (« conséquent » pour « important », « naguère » pour « autrefois »). Incidemment, il se remémore un slogan ou une maxime empruntant à la tautologie, et se récite un mot d’humour : « Ni pour, ni contre, bien au contraire… Quoique ! », saillie d’un célèbre enfoiré qui avait déjà ridiculisé, entre autres vices langagiers, le pendable « quelque part » francilien que l’on surprend aujourd’hui dans toutes les bouches, même les plus doctes…

Et ainsi évolue la langue : ce qui était proscrit hier est toléré aujourd’hui, non pas parce que l’Académie l’indique, mais parce que les usagers, dans leur majorité pléthorique, l’imposent par une diffusion massive, avec la complicité des médias. C’est la récurrence qui fait la norme, et non plus la grammaire. Un exemple d’emploi abusif : « malgré que » dans le sens de « bien que » reste critiqué dans l’édition 2007 du Robert, mais je fais volontiers le pari avec vous, aimables lecteurs, qu’il sera entériné dans une prochaine édition et que personne ne s’en émouvra. Idem pour le pléonastique « voire même », aussi disgracieux que répandu. Pourtant, s’il fallait croire les plus conciliants de nos littérateurs, la faute, en tant qu’écart à la norme, n’est pas le cancer de l’idiome, car elle participe de son évolution naturelle ; elle est la preuve, selon eux, d’une pratique abondante, ce qui est le propre de toute langue vivante. (4) L’ennemi juré de la langue, c’est la carence de parole, le défaut d’usage. La pénurie des mots préfigure le déclin de l’intelligence. Langage et luxe n’ont pas le même destin : le rare est cher, dit-on, mais un vocable rare n’en devient pas moins un vocable en déshérence.

Le dernier journal du soir est parsemé de friandises : un cinglant « basé sur », un pataquès chuintant sur une liaison imaginaire, et aussi une inoubliable relative impliquant « dont » dans le pire des solécismes. La moisson est inespérée. C’est à peine si notre linguiste parvient à se concentrer sur les nouvelles : le florilège de fautes l’obsède. Sitôt que l’une est prononcée, il pressent la suivante. Le sommeil l’emportera finalement, avec la certitude que cette journée n’aura été qu’un jour de plus dans le cours des choses. Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur la carcasse agonisante de la grammaire normative.


(1) Un communiqué de presse de la marque utilise « tournemain » pour la même gamme de produits, ce qui me conduit à penser qu’on emploiera tel ou tel registre de langue selon le public auquel on s’adresse. En l’occurrence : registre familier pour le grand public et plus soutenu pour une audience professionnelle. Il y a bien, dans notre français, plusieurs langues en une seule, indépendamment du critère géographique.


(2) Dans son Tractatus, Wittgenstein constate l’inaptitude du langage à rendre compte de certains états de choses. En traçant de l’intérieur les limites du langage, il entend aussi définir celles de l’éthique. Le langage, dans sa forme logique, est le reflet de la structure du monde, mais ce que langage et monde partagent dans leur forme, le langage est incapable de le dire : il peut seulement le montrer. (Cf. Gorgias, sur la formulation de l’être)

(3) À rapprocher du concept « d’innéité syntaxique » défendu par Chomsky. En revanche, Sapir pense que c’est la pratique sociale du langage qui construit l’intelligence collective du réel. Si tel est le cas, chaque langue constitue une interprétation subjective d’une même réalité objective. Les difficultés rencontrées en traduction notamment confortent cette idée. (Cf. Hypothèse Sapir-Whorf)

(4) Selon Henri Frei (La Grammaire des Fautes, 1929), « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées. À la notion pénalisante de faute, il préférera « proposition individuelle ». Un pas vers la légitimité de l’idiolecte ?

Antonia Pozzi et la « fleur du renoncement »

5 janvier 2008. Par Marc Bonnant

« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »

Un ange saturnien veille sur l’âme d’Antonia Pozzi. Derrière les paupières de la poétesse à jamais endormie, le voyage orphique s’accompagne d’une étrange clameur : « Parmi les lames d’eau sombre | Sans écho | Ton rire rouge | Ouvre les mystères | D’une humanité primitive. » (Periferie, 1936) Plus proche de nous, aux portes de la cité, un essaim de bêtes industrieuses se meut devant la ruche : « Bientôt | Hurlera la sirène de l’usine. | Des silhouettes courbes en mouvement | Ouvriront | Des portes lacérées dans le brouillard. » (ibid.) Telle est la réalité intérieure d’Antonia Pozzi : une démiurgie ombreuse et inquiète. Au cœur de son astre noir sévit la même attraction funeste qui emporta Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann ou Marina Cvetaeva. De cette jeune Milanaise cueillie par la mort dans sa vingt-sixième année, nous ne savons que ce qu’elle a bien voulu nous confier. À toutes fins de la connaître mieux, il nous reste une œuvre poétique et un Journal, publiés à titre posthume sous la vigilance de son père. Née à Milan en 1912, elle est la fille d’un avocat en renom, Roberto Pozzi, et de la comtesse Lina Cavagna Sangiuliani, la nièce du poète Tommaso Grossi. Elle grandit dans la belle société de Milan, au sein d’une famille rigoriste où l’instruction religieuse est un principe d’airain. Au lycée Manzoni, elle s’éprend de son professeur de lettres classiques, Antonio Maria Cervi, de dix-huit ans son aîné, lequel demeurera l’amour de sa vie. L’avocat fait obstacle à cette relation indue en humiliant le modeste enseignant. Les élégies douloureuses de La Vita sognata pleurent la perte de l’amant et l’impossible communauté de destin. Déjà, la « disperazione mortale » prend corps, hégémonique, et le traumatisme de la rupture, à la veille de ses études universitaires, accule Antonia à une première tentative de suicide, dont elle sera sauvée de justesse.

En 1930, elle s’inscrit à l’Université de Milan, où elle étudie la philologie moderne. Son intérêt pour la philosophie et les Lettres la pousse irrésistiblement vers la création littéraire. Elle se lie d’amitié avec le philosophe Vittorio Sereni, une relation qui laissera un fécond échange épistolaire. Flaubert, sur l’œuvre duquel elle conduit sa thèse, lui ouvre la voie vers la reconstruction de soi. Le Tonio Kröger de Thomas Mann lui en montre le moyen : la poésie. « La douleur naît toujours d’une erreur. J’ai fauté. Je fais amende honorable. Je paie de ma personne. – Orgueil, aide-moi ! J’ai besoin de naître une seconde fois. » Aller au-delà de la nostalgie pour accéder à la plénitude : renaître en poésie. Antonia est une privilégiée et ne l’ignore pas. Elle fréquente les meilleures écoles, elle a pour amis les intellectuels les plus prometteurs de son époque, elle a déjà sillonné l’Europe – mais elle porte en elle un vide que toute sa culture raffinée ne parvient pas à combler. Plus que la quête d’amour, c’est le désir de maternité qui la maintient en vie. Insidieusement, le souvenir d’un ami suicidé fait le lit d’une profonde angoisse qui aboutira à l’acte fatal. « Ici, ou l’on meurt, ou l’on commence une vie merveilleuse » écrira-t-elle en feignant de se donner encore le choix. Lors d’un voyage à travers l’Europe en 1938, elle correspond avec sa grand-mère et lui communique son intention d’écrire un roman historique sur la Lombardie. Le 23 octobre de la même année, une lettre témoigne de son inquiétude : la loi raciale contre les Juifs a causé le départ de nombre de ses amis les plus chers. Le 1er décembre, elle décide de s’installer dans sa maison de Chiaravalle pour fuir l’avancée de la guerre ; elle y écrira sa dernière lettre, destinée à ses parents. On la retrouva inanimée, trois jours plus tard.

L’ombre oppressante du père plane sur l’œuvre d’Antonia, comme elle avait plané sur sa courte existence. On le soupçonnera d’avoir réécrit ou amendé selon son goût quelques pièces qu’il jugea « excessives », indignes de la fille modèle. Les dédicaces pour « AMC », notamment, disparaissent. Les anciens camarades, les rares à être encore de ce monde, évoquent une jeune fille au visage noble, mélancolique et solitaire. La philologue et critique littéraire Maria Corti, amie d’Antonia à la Faculté, se la remémorait en ces termes : « Son esprit faisait penser à ces plantes de montagne qui croissent au bord des crevasses et des gouffres. […] Elle fut la proie innocente d’une censure paternelle presque paranoïaque, attentant à sa vie comme à sa poésie. Sans doute était-elle en conflit avec le huis clos religieux imposé par sa famille. La terre lombarde adorée, la nature de fleurs et de rivières la consolaient certainement davantage que ses semblables. » En se donnant la mort, Antonia met un terme à une insupportable somme de regrets. Quels vers incarnent mieux la douleur de cette vie à peine esquissée : « Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents | où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, | comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu. » (Rilke) La blessure de la femme non mère, « fleur du renoncement », est symbolisée par cet enfant non né, sacrifié à l’Art contre toute espérance de plénitude. À défaut de mère, Antonia fut poétesse, préposée à la délicate conciliation de l’Éthique et de l’Esthétique. « Je vis de poésie comme les veines vivent de sang. » Décelant toute la culpabilité de l’égérie meurtrie, Alessandra Cenni voit en Antonia Pozzi une icône tragique, « une Antigone moderne, avec l’ombre de l’inachevé, avec son rêve d’amour et d’enfant, avec la voix de ses fantômes, dans un monde de silence et d’abîmes, fait de brumes, de fosses et de croix. » L’obsession de la faute domine une écriture déjà assombrie par les affres de la dépression. Eugenio Borgna, penché sur les rouages de cette souffrance morbide qui magnifie l’Art au détriment de l’Être, confessera dans ses Intermittences du Cœur : « Le Journal d’Antonia Pozzi se lit au rythme des battements du cœur : il est traversé d’une cascade d’émotions et de réflexions percutantes, téméraires, ancrées aux thèmes existentiels d’hier et d’aujourd’hui. D’une telle lecture, nous sortons interdits, bouleversés. » Peut-être aussi plus humains – au sens où les poètes l’entendent.


Œuvres d’Antonia Pozzi :
Flaubert : la formazione letteraria (1830-1865), thèse, éd. Garzanti, 1940.
La vita sognata ed altre poesie inedite, éd. Scheiwiller, 1986.
Diari, préf. d’A. Cenni et O. Dino, éd. Scheiwiller, 1988.
L’età’ delle parole è finitaLettere (1925-1938), éd. Archinto, 1989.
Parole, préf. d’A. Cenni, éd. Garzanti, 1989.
Pozzi e Sereni. La giovinezza che non trova scampo, éd. Scheiwiller, 1988.

Les Présocratiques, inventeurs de la modernité

27 décembre 2007. Par Marc Bonnant

Approcher la pensée présocratique, c’est accepter de reconnaître une méprise. Les épistémologues, bien qu’ayant souligné l’avancée décisive des Présocratiques sur le chemin qui eut mené le génie antique du muthos au logos, n’ont pas toujours obvié à faire croire que ces obscurs barbons, inaptes à la Raison, devisaient du cosmos et d’autres choses de moindre conséquence, en attendant pieusement l’avènement du grand Socrate. Le lieu commun est contenu tout entier dans ce qualificatif étriqué qu’on leur prête à défaut de mieux, Présocratiques, lequel aura longtemps perpétué une double commodité : d’abord référentielle (en présumant un avant et un après, à l’instar de la datation christique), puis catégorielle (en subsumant au sein d’une même classe une large variété d’individualités). La première de ces commodités promeut Socrate au rang de dieu et Platon à celui de messie. La seconde aplanit les particularismes antésocratiques au bénéfice d’une lecture platonicienne de l’histoire de la philosophie. Quand la scolastique collationnera les textes antiques en jugeant de leur recevabilité religieuse, le platonisme, apologie de l’ascèse, sortira vainqueur de cet épurement, au détriment des courants antérieurs et de l’hédonisme. N’oublions pas que les théologiens chrétiens considéraient les philosophies présocratiques comme des hérésies.

Si nous parcourions l’Histoire à rebours, les Présocratiques nous apparaîtraient, singulièrement, comme les contempteurs de l’idéalisme de Platon. Cette opposition inepte conforte l’idée d’un schisme où Socrate, philosophe de la rupture, trône en prophète. Pour comprendre — et admettre — que Socrate fut un fils légitime des Présocratiques, il est indispensable de mesurer l’importance des filiations scolastiques. Combien dut être dissonante, plurielle, contradictoire, la pensée présocratique dans une Grèce polythéiste et syncrétique ! À l’aube du savoir, la physique milésienne poursuivait un but dont elle ne mesurait pas encore l’enjeu : confronter les causalités théologiques aux forces de la Raison. Sortir du Mythe, tel fut le défi de Xénophane, chassé d’Athènes pour avoir récusé les discours d’Homère et d’Hésiode sur les dieux. De Milet à Abdère, les sciences de la nature naissent à mi-chemin entre l’empyrée céleste et la terre des mortels, par la voix oraculaire des thaumaturges. Au sein de la secte pythagoricienne, où l’on célèbre le culte du Nombre, la connaissance se transmet au moyen d’une parlure cryptique dont le symbolisme est l’apanage des seuls initiés. Héraclite, dit l’Obscur, soutient que le langage doit être employé d’une manière contrainte, dénaturée, pour se rapprocher au plus près de la nature des choses. Bien sûr, cet hermétisme n’est pas sans rapport avec la tradition poétique d’Ionie, mais il permet surtout de comprendre que la concurrence entre les écoles astreint les disciples au secret : la parole du maître, escarboucle de sapience, est un bien précieux, convoité, dont le ressort, s’il était rendu public, souffrirait de modicité. Aristote, lui-même, laissa une « œuvre ésotérique ». Probablement est-ce dans ce contexte de défiance que les arts du discours apparaissent. Si l’on adjuge à Zénon la paternité de la dialectique, on accorde à Empédocle celle de la rhétorique. Les deux hommes furent auditeurs de Parménide à la même époque. La nécessité de convaincre par le discours annonce déjà les Sophistes, au contact desquels la philosophie ne pourra plus se contenter de révéler : elle devra démontrer, emporter la conviction d’autrui par le recours à l’éloquence et à la pertinence. Peut-on convenablement avancer que la maïeutique soit née, spontanée et prodigieuse, dans la bouche d’un Socrate génial, s’il ne s’était pas abreuvé aux sources éléates de la discursive ?
 
Dans son portrait de Démocrite, Michel Onfray insiste sur le fait que tout ce qui s’écarte de la parole platonicienne est ridiculisé, voire ignoré, par les doxographes. L’exemple de Démocrite est intéressant sous l’angle épistémologique. On dit de lui qu’il fut présocratique, alors qu’on le sait contemporain de Platon : il aurait même approché Socrate à Athènes, en auditeur discret. Constituant à lui seul le cinquième du corpus antésocratique, il est considéré comme le promoteur de l’atomisme, mais c’est l’intuition de son maître Leucippe qui enfanta de la notion d’atome. Un siècle plus tôt, Parménide, chef de file des Éléates, est le premier à défendre la théorie d’une terre sphérique. Toutefois, en prônant l’unicité invariante de l’Être, il refuse le néant [vide]. Anaxagore, quant à lui, désigne sous le nom d’homéoméries les particules uniformes de la matière, substance de toutes choses. Leucippe, contemporain d’Anaxagore et élève de Parménide, imagine l’Univers constitué de vide et d’une infinité de petits mondes parménidiens, insécables et inaltérables. En considérant que le vide, condition première du mouvement, permet la formation des corps par l’attraction des atomes entre eux, il réconcilie tout à la fois Anaxagore [particules], Héraclite [mouvement perpétuel] et Empédocle [attraction] ! Nous devinons l’avancée spectaculaire qu’eût accompli la science post-antique si son argument avait été dûment validé.

En épigraphe de son célèbre ouvrage, Jacques Monod attribuait à Démocrite la citation suivante : « Toutes choses dans la Nature sont le fruit du hasard et de la nécessité. » L’emprunt est assurément inexact, car le hasard n’est pas une notion grecque. Or, il apparaît chez Leucippe un apophtegme approchant : « Aucune chose ne devient sans cause, mais tout est l’objet d’une loi, et sous la contrainte de la nécessité. » Ceci sous-entend : le mouvement des atomes est nécessaire, et nécessairement éternel. La notion de « hasard nécessaire », volontiers citée par les commentateurs du matérialisme, eût été saugrenue chez les atomistes ; les potentialités, obsessions aristotéliciennes, n’ont pas encore de réalité au temps de Démocrite. Seule la nécessité des rencontres d’atomes est fondamentale, et non leur comportement stochastique, d’où la méprise des doxographes et le contresens de la citation apocryphe empruntée par Monod. À l’exception des Milésiens, tous les Présocratiques s’accordent à croire en l’existence d’une loi permanente régissant l’ordonnancement du monde. Que voir dans ce monisme sinon les prémisses du monothéisme, et peut-être de l’athéisme, dans l’histoire duquel Démocrite aura son rôle ? Décimant les dieux homériques et écartant le Noûs d’Anaxagore, le matérialisme atomiste installe la Nécessité en principe global.

Les grandes filiations de l’ère antésocratique, faites d’appropriations ou de réfutations, marquent la continuité infrangible du savoir et l’évolution naturelle de la connaissance. La société des savants hellènes n’a jamais été aussi exaltée, aussi féconde en concepts — oserais-je dire : aussi libre — que durant ces siècles où, nerveuse, elle semble déjà pressentir l’éternité d’obscurantisme qui succédera au monde antique.
 

Suggestions de lecture :
• M. Onfray, Génie de l’hédonisme I - L’archipel pré-chrétien, cours à l’Université populaire de Caen (2002/2003).
Philosophie présocratique : une vision des origines des concepts de la biologie, article d’Antoine Danchin, Professeur et directeur de recherche au CNRS.
• Y. & O. Battistini, Les Présocratiques, Éditions Nathan, Paris, 1990.
• F. Nietzsche, La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, collection Folio-Essais, Éditions Gallimard, Paris, 1975.

Kur-Sig : la fiction identitaire

23 décembre 2007. Par Marc Bonnant

On songe à Borges, à la minutie malicieuse qu’il mettait à l’élaboration de ses apocryphes. On pense, notamment, au Quichotte de Ménard ou à l’édition princeps de The Approach to Al-Mu’tasim. Pour l’un comme pour l’autre de ces ouvrages imaginaires, nous savons qu’il faudrait, à toute fin de croire, nous convaincre non seulement de la parole de l’écrivain, ingénieur de l’histoire, mais aussi de celle du narrateur, personnage dans le récit. Chez le mage argentin, auteur et narrateur cohabitent dans l’illusion, telles les mains du dessin d’Escher, indissociables protagonistes d’une même scène. Et parce que les univers de Borges finissent toujours par nous posséder, nous nous ébahissons d’admiration, pris pour dupes, captifs d’une démonstration trop savante, trop documentée, pour être sujette à caution.

Face à « Kur-Sig, l’Éden retrouvé », devons-nous accepter la supercherie comme nous l’avions fait avec d’autres ? Peut-être, ainsi faisant, préservons-nous la meilleure part du texte. Évidemment, il est commode de voir dans cet essai touffu, au pire une apologétique de l’identité insulaire, au mieux une honorable tentative de consensus, mais la protohistoire de la Corse avait-elle vraiment besoin qu’on l’enjolivât de si coruscante manière ? Ce que d’aucuns déploreront avant tout dans « Kur-Sig », c’est l’insuffisance de rigueur scientifique. Les sophismes de José Stromboni prêtent à son exposé un accent péremptoire dont le dessein est suspect : sous le couvert d’une hypothèse, nous voici convoqués autour de trouvailles épatantes, de corrélations prodigieuses – en fait, un salmigondis de conjectures élevées au rang de postulats, confondant érudition et divination, au profit d’une théorie selon laquelle le peuple corse serait d’origine mésopotamienne et la Corse, probable Dilmun, le berceau de l’écriture ! Assurément, la TIA n’est pas loin, dans l’ombre des idéologies de triste mémoire qui, depuis la mésinterprétation de Darwin et la récupération de la linguistique, parsèment l’Histoire de douloureux précédents.

Cet ouvrage singulier a été diversement reçu. Il doit bien exister une vérité entre le dithyrambe de Vincent Stagnara (1) et la catilinaire de Marc Decursay (2), une opinion plus nuancée, à la fois insouciante des visées spéculatives de l’auteur et respectueuse de son vaste travail d’investigation. Cédant au génie, le Bahadur de Borges sombrait dans l’allégorie en précipitant son Almotasim en Dieu, ce qui le perdait. Si Stromboni avait départi son livre de toute portée allégorique, il aurait enfanté d’un récit au charme sibyllin, un joli conte patiné de cette poésie gracieuse dont l’Épopée de Gilgamesh avait liseré nos rêves d’un Orient pré-antique. Las ! Stromboni n’est pas Borges, et son « Kur-Sig » s’égare à la croisée de plusieurs genres. Qu’il l’eût étayé d’éléments irréfutables, on aurait salué l’homme de science et la pertinence de son étude. Qu’il l’eût doté d’une dimension littéraire, et « Kur-Sig » aurait fait un roman savoureux, dépourvu de toute intention sinon celle de nous émerveiller.

(1) http://www.uribombu.com/kur_sig_281208.htm
(2) http://www.lesplumesdupaon.fr/nouveau/antiquite/index_antiquite.html

Lien connexe : http://www.arte.tv/fr/search__results/1097316.html 

José Stromboni, Kur-Sig, l’Éden retrouvé, Éditions Dumane, Biguglia, 2006.
(247p., ISBN: 2-915943-02-8)

Le milieu du monde

28 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Au cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.

Le Bréviaire du Chaos : morceaux choisis

23 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Publié en 1982, le Bréviaire du Chaos est une prophétie funèbre, une longue litanie élégiaque agitée de rancœurs et d’obsessions. Obsessions du surnombre humain, des idoles religieuses, des « régents » qui nous gouvernent. La morale de Caraco s’adresse aux « jeunes gens », légataires choisis pour sa dernière parole. L’oracle dont il les fait témoins pose les prolégomènes d’un nihilisme nerveux et atrabilaire. Négation de l’homme, de l’enfer urbain, de la société, de l’Histoire : c’est la preuve par le déni, le constat par le vide. Martelé d’itérations incantatoires dont l’auteur use ou abuse, le texte déborde de son cadre prosaïque pour s’immiscer en poésie, où finalement il s’applique à démontrer l’iniquité des hommes jusque dans leur faillite collective.

« Nous sommes en Enfer et nous n’avons le choix que d’être des damnés que l’on tourmente, ou les diables préposés à leur supplice. » (p.11)

« Le nombre est l’instrument du mal, le mal veut que les hommes multiplient, car plus les hommes surabondent et moins vaut l’homme. Pour être humain, l’homme ne sera jamais assez rare. » (p.77)

« Ainsi l’Enfer, loin d’être le néant, est la présence. » (p.90)

« L’irréparable est fait, l’esprit de démesure et qui fut celui de l’Église, est à présent celui du monde, la verticalité des dogmes achève d’éclater dans tous les sens et se communiquant à l’étendue, altère ses dimensions. » (p.96)

« Nulle tradition ne nous protège contre l’avenir, car l’avenir n’a pas de précédent et l’univers n’a plus d’asile. » (p.104)

« C’est la fécondité, non pas la fornication, qui détruit l’univers, c’est le devoir et non pas le plaisir. » (p.105)

Albert Caraco, Le Bréviaire du Chaos, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982.
(128p., ISBN: 2-8251-0989-4)

L’incommodant monsieur Caraco

21 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Il est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’un mésaise sournois, durable. C’est le cas de l’incommodant monsieur Caraco.

Quand même les origines d’Albert Caraco ne suffisent pas à éclaircir son œuvre ombreuse, elles nous offrent, pour le moins, des indices de choix. Né en 1919 dans une famille sépharade de Constantinople, Caraco grandit en Europe centrale, à Berlin notamment, dans l’ombre d’un père courtier en finances. En 1939, fuyant le nazisme, il s’exile avec ses parents en Amérique du Sud, où il reçoit à la fois une éducation catholique et la nationalité uruguayenne. Avide d’auteurs classiques, il est déjà très à l’aise en français, mais également en anglais, en allemand, en espagnol. Au lendemain de la guerre, il s’installe à Paris, où il mesure l’ampleur du désastre. Dès lors, sa vie d’ascète sera consacrée toute entière à la littérature. Il abjure les enseignements d’hier et s’astreint à une discipline de fer, six heures d’écriture par jour à horaires fixes, une régularité horlogère et un retranchement claustral. « Je fais profession de haïr le monde », confesse-t-il en contempteur d’un genre humain qu’il abhorre. Sa pensée est libre, mais son désespoir fait méthode, jusque dans ses ultimes résolutions : ajournant un projet de suicide par seul égard pour ses géniteurs, Caraco se pend en septembre 1971, quelques heures après le décès de son père.

Dans un registre où Cioran parvenait à nous distraire, Caraco se contente, quant à lui, de nous assommer. Ses constats péremptoires fusent comme des sentences de mort, portés par sa belle prose qui, empruntée aux modèles qui lui sont chers, fait le glacis d’une réflexion âpre et fielleuse. C’est probablement à sa sincérité brute, volontiers provocatrice, que Caraco doit son statut de penseur maudit. Les éditions L’Âge d’Homme explorent, depuis plusieurs années, son œuvre gigantesque et la publient. Initiative d’autant plus louable qu’avant elle aucun dictionnaire des littératures, aucune anthologie quelle qu’elle fût, ne s’était hasardé à en faire mention ou à en commenter le propos : ses imprécations rageuses, ses radotages lancinants, ses contradictions pèsent, corrodent, découragent, au point de les taire. Jil Silberstein écrira : « Caraco est extrême, brutal, drastique et souvent déplaisant. Qu’importe ! Caraco est urgent. » L’urgence : telle fut la douleur permanente de ce praticien du néant, aspirant en pleine solitude à une célébrité qui ne vint jamais.

Lien connexe : RSR, “Devine qui vient dîner”, émission du 16 janvier 2008
Michèle Durand-Vallade recevait Vladimir Dimitrijevic, fondateur des Éditions L’Âge d’Homme.

Tueuse porte-croix

18 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Seule, inlassable passementière nocturne, coiffée de ton diadème incarnat, tu me toises de tes yeux de jais, et lentement tu te meus. La nuit toute entière bruisse d’une vie carnassière, et toi, dont la patience criminelle aiguise l’appétit, tu attends en remuant les lèvres. Ton ouvrage, déployé à funeste dessein, fait un barrage clandestin entre les montants d’une vieille porte ; un soupçon de bise en agite l’étoffe d’argent. Au bout d’un rai de lune, ton ombre conçoit sur le prélart de l’abattis une vague chimère, entre hydre et guivre, entre mauvais rêve et désir interdit. Quelle obscure manigance ton esprit brode-t-il ? Songes-tu aux mailles de ton piège sans cesse recommencé et aux créatures qui s’y perdront ? Songes-tu à l’amant imprudent dont tu mordras le cou après l’étreinte ? Épeire à la robe épiscopale, porte-croix en prédation, ultime locataire de ces édicules où nul ne va plus, tu prones en vestale comme une déité de chitine et ton camail arbore de brûlantes mises en garde. Solitude vaniteuse d’une meurtrière en sursis… Cette nuit peut-être, la chevêche prendra son envol et t’arrachera à ton logis de dentelles. Songes-tu à l’homme qui, dans son sommeil, périra avec toi ?

Caracutu

5 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Depuis la ligne de crête qui part de l’Ursellu en remontant vers le col, mon regard glisse sur la courbe de cette vallée profonde qu’un camaïeu de jade et d’émeraude ourle au fil d’une rivière mussée sous les yeuses. Le chemin qui mène à la prise de Caracutu épouse les caprices d’un adret pentu, dégradé par l’ouvrage des pluies. J’ai laissé là, jadis, un peu de nous. Un peu de mon chagrin, de ma tristesse hiémale. Et tandis que j’approche du grand bassin, les ombres s’entremêlent, la forêt se referme, les eaux sourdent, l’air se corrompt. C’est ici que le sentier expire, au bord de la rivière. Derrière la crête, là-haut, je devine la chaleur du soleil sur Cruellari, je devine le silence sélène de Pulgeri, les anciens chaufours et la chapelle en ruine, la strada cavadaghja de Faria Catena, je devine la sainte croix de laquelle on aperçoit la mer, entre deux arbres morts. Ce paysage n’est pas visible depuis l’endroit où je suis. Il s’impose au souvenir de qui s’en souvient, il s’offre entier à qui en éprouve le manque. J’ai ouvert le vallon de Caracutu comme on ouvre un coffre à jouets, avec l’impatience maladroite d’un enfant. Dans l’eau noire du bassin, un peu de nous repose.

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