La foule massée dans les travées de la grande salle est inquiète mais attentive. Sur l’estrade, ceux qu’elle a désignés pour la représenter ont peu à dire sinon leur consternation. La réunion doit aboutir à la création d’un comité. L’ambiance est électrique et l’indignation unanime. Il est question du développement de la région et de sa subordination aux atermoiements de deux camps qui s’opposent : d’un côté la municipalité, favorable à la préservation d’un système trop ancien pour être contesté ; de l’autre la préfecture, bien décidée à réformer ledit système. Entre les deux, une population prise en otage à qui l’administration refuse tout permis de construire. L’objet du litige consiste en l’absence de règlementation d’urbanisme sur la commune.

Si l’émoi est vif dans la salle, c’est que beaucoup de souffrances individuelles s’y côtoient, confrontées au même mépris des pouvoirs publics. La plupart des âmes en présence sont des gens simples, des petits propriétaires aux attentes modestes mais légitimes : pour eux, un projet de construction est le projet d’une vie, rien de moins. Je suis là, en anonyme, et j’écoute le discours des intervenants. Ils sont nombreux à manifester leur désarroi ; à force de sincérité, les témoignages sont poignants, exempts des pudeurs requises. Ici une mère de famille brandissant ses quittances de loyer, là un retraité exhibant ses paumes contuses, et là-bas dans l’ombre de la mezzanine, cet homme qui, exténué par des années de procédures, perd ses nerfs au milieu d’une foule médusée…

Juste derrière moi, j’entends des rires ; à l’évidence, le spectacle offert par ces malheureux suscite l’amusement de certains. Ils sont quatre joyeux drilles à se coudoyer sur le même rang. D’un coup d’œil par-dessus mon épaule, je les identifie : ce sont des patriarches du canton, des barons que la crise n’a pas épargnés. Pourtant, ils rient et se moquent. À eux quatre, ces hommes possèdent près d’un tiers du foncier local. Chacun peut comprendre que l’obstination de la préfecture les fragilise aussi, mais s’ils affichent leur bonne humeur ce jour-là, c’est parce qu’ils savent avant tout le monde que le gel des dossiers et la pénurie de l’offre immobilière ne feront qu’encourager la flambée des prix au moment de la décongestion du marché ! L’avenir leur donnera raison.

Je tenais mon « cunsigliu ». Ces quatre-là, figures canoniques de l’iniquité, m’ont suivi pendant des années en nourrissant mon imaginaire jusqu’à s’incarner dans la fantasmagorie dont je vous propose la lecture. Cunsigliu est une fable, et non un roman historique à proprement parler. Ainsi que toutes les fables elle prodigue une morale, ici résolument pessimiste. J’ai veillé à ne pas en faire un récit manichéen comme le genre l’eût exigé, mais au contraire à montrer qu’en chacun de nous réside la « banalité du mal » et qu’elle peut s’exprimer à tout instant si les conditions l’imposent. Je ne peux toutefois nier que mes créatures étaient mauvaises avant même d’exister et que Cunsigliu, quoi que je fasse pour l’écarter de sa ligne éristique, dresse le procès tacite de leur vilenie.


Cunsigliu, roman de Marc Bonnant, L’Àpart éditions, Turquant, 2011, 334 pages. Parution : mai 2011 ♦ Informations sur : http://www.cunsigliu.com/