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	<title>Marc Bonnant</title>
	<link>http://www.marcbonnant.com/blog</link>
	<description>Au chevet des mots</description>
	<pubDate>Mon, 15 Jun 2009 16:08:24 +0000</pubDate>
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		<title>Le blog : triomphe de la médiocratie</title>
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		<pubDate>Sat, 07 Feb 2009 21:34:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Immanence du doute]]></category>

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		<description><![CDATA[Avec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img align="textTop" width="200" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/plume.jpg" alt="Le blog : triomphe de la médiocratie (par Marc Bonnant)" height="200" style="float: right; margin-left: 10px" /><font color="#888888">Avec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’<em>ingénieurs</em> de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n&#8217;en finit plus de s&#8217;observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé d&#8217;interconnexion et d&#8217;interactivité, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, OPML, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS !<br />
</font></p>
<p>Existe-t-il une écriture « pour le web » ? Si oui, à quoi ressemble-t-elle et en quoi se distingue-t-elle d’une écriture traditionnelle ? Cet article par exemple, qui se propose de modérer les arguments d’un chroniqueur trop optimiste à mon gré, (1) relèverait-il d’un aspect si contraint, si <em>spécial</em>, qu’on doive d’emblée le ranger dans une catégorie de textes exclusivement réservée à l’Internet ? En bref, apparaîtrait-il différemment s’il faisait l’objet d’une publication papier ? Bien sûr que non, mais mon exemple est probablement contestable. Le texte que vous me faites d’honneur de lire a été rédigé de la manière la plus conventionnelle qui soit, comme les trois quarts du contenu des sites personnels constellant la toile, c’est-à-dire avec l’envie incoercible, revendiquée ou non, de <strong>se plaire à soi-même</strong>.</p>
<p>Narcissisme et vanité préludent à toute pulsion rédactionnelle (oserais-je dire : à toute production littéraire), quelles qu’en soient l&#8217;importance et l&#8217;ambition. Les initiatives dialectiques, fondées sur l&#8217;idée respectable du partage, les envolées laudatives ou diatribales, alibis d’un égarement passionnel, sont, je crois, tout à fait subalternes en circonstance. Peu importe l&#8217;écrit, seul compte le <em>procès </em>de l&#8217;écriture. Or, plus l&#8217;on offre à écrire, et moins vaut l&#8217;écrit. Avec la banalisation des blogs, domaine d&#8217;expression privilégié du vulgum pecus, l&#8217;acte d&#8217;écrire est devenu sujet à caution car il ne procède d&#8217;aucune modestie : en évoluant vers la facilité, le web donne à ses usagers le sentiment que l&#8217;excellence ne leur est plus interdite. Telles sont les blandices de la virtualité ; le retour au réel promet des réveils douloureux. La maintenance d&#8217;un blog est avant tout un exercice d’autosatisfaction, une tentative comme une autre d’approcher un petit prestige domestique à défaut de mieux.</p>
<p>En terme de proportions, qu&#8217;en est-il vraiment ? Sur près d’un milliard d’internautes, on estime qu’environ 20% d’entre eux ont une page personnelle. (2) Parmi cette offre bigarrée, surabondante, on recensera sans doute autant d’idiolectes, de manières d’écrire et de présenter les textes, mais surtout, hélas, autant de raisons de désespérer de l’usage que l’on fait du langage. Un simple coup d’œil aux blogs des 15-25 ans suffira à s’en faire une idée ; quant à leurs aînés, à peine plus doctes, de quelle gratitude font-ils preuve devant le privilège de parole dont on les nantit ? Se montrent-ils plus respectueux à l&#8217;égard des instruments mis à leur disposition ? Sans tomber dans le piège de l&#8217;amalgame, nous devons bien admettre que l’immense majorité des blogs en ligne reflète la misère de nos vies intérieures et la faiblesse de notre réflexion, quand réflexion il y a. Ils sont l’image d’un monde incapable de se renouveler, d&#8217;une scène dont les acteurs fatigués, repus de suffisance, puisent leurs dernières joies dans la récupération, la superficialité et le ragot.</p>
<p>Oui, cher Frédéric : lorsqu’un texte est jugé inutile, la bienséance prescrit qu’on ne le montre pas. C’est, raisonnablement, une courtoisie que l’on doit à son lecteur. Pour autant, sur quels critères fonder l’utilité d’un texte ? Ce qui semble, à l’abord, illusoire aux yeux des uns apparaît nécessaire au goût des autres, et quand bien même un texte ne fût pas nécessaire, au moins parût-il agréable parfois. Il m’arrive, pour mon seul plaisir, de parcourir des blogs de littérature, de poésie ou d’autres choses d’égale envergure, et aussitôt que mon attention est captée par la belle sonorité d’un vocable, par l’acuité térébrante d’une formule, j’en viens à bénir les poètes et les écrivains, ces artisans de l’inutile, et à les remercier de nous procurer tant de félicité avec si peu de moyens. La pléthore des sites personnels condamne <em>de facto</em> ces joyaux de futilité, elle les éclipse injustement avec la complicité fortuite des moteurs de recherche : les efforts permanents consentis au référencement favorisent les pages dont le contenu est régulièrement mis à jour et celles qui jouissent d’un taux de popularité important, (3) au détriment des sites de conception plus modeste. La course au positionnement, ouverte à tous les abus, nous donne à réfléchir sur l&#8217;inaptitude des outils de recherche à classer les informations selon leur valeur qualitative : aucune machine, aucun algorithme d’indexation, aussi sophistiqué soit-il, ne parviendra jamais à apprécier la part humaine d’un texte, autrement dit sa pertinence, sa contribution pondérable.</p>
<p>Mon blog, certes, observe peu vos préceptes ; j’en fais amende honorable séance tenante. Je tombe d’accord avec vous cependant : le web de l’écrit, quand il vise une audience large, réclame des formes brèves et une accessibilité accrue, ceci parce que l’internaute reste un piètre lecteur, hâté, vous l&#8217;avez dit, de s&#8217;approprier l&#8217;information qu&#8217;il recherche. Et je vous l’accorde aussi : la rédaction web nécessite des règles, tout comme l’Internet a connu sa normalisation avec le <em>Web 2.0 </em>et l’instauration des nouveaux standards sous l’autorité du W3C. Contrairement à vous, je demeure inquiet devant la capacité des internautes à accepter des contraintes supplémentaires, fussent-elles instituées dans un souci d&#8217;équité. Pourtant, je reconnais que la technologie apprend vite de ses manquements : les améliorations apportées au CSS et à l’AJAX permettent désormais des prodiges d’ergonomie, encore inconcevables naguère. Je regrette simplement que ces amendements ne servent qu&#8217;à rendre l&#8217;utilisateur plus paresseux qu&#8217;il ne l&#8217;est déjà.</p>
<p>L’application scrupuleuse d’un ensemble de dispositions (e.g. le triptyque élémentaire titre | chapeau | corpus), combinée au respect inconditionnel des règles de typographie en vigueur, conférerait aux articles une bien meilleure tenue. Les moteurs de recherche, très facilement, effectueraient un tamisage minutieux pour séparer le bon grain de l&#8217;ivraie, en classant préférentiellement les sites dits <em>réguliers</em>. (4) À ce stade, nous nous serions déjà acquittés de la moitié du travail. Mais une fois cette sélection réalisée, nous n’aurons pas résolu le problème du contenu pour autant : un site parfaitement équerré aux prescriptions d’un web plus exigeant offrirait-il davantage de garantie quant à la valeur de son discours ? Évidemment non. Cette solution apriorique est donc illusoire, pour peu qu&#8217;on l&#8217;applique un jour. L’essentiel réside ailleurs, loin de toute considération technique. Ni Google, ni Yahoo, ni les agrégateurs de contenus, ni les aides à la rédaction, ni même Dieu dans Sa toute-puissance oblative, ne rendra à l&#8217;internaute ce qui lui fait défaut dans la plupart des cas.</p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) Voir <a target="_blank" href="http://chroniquesmerlines.blogspot.com/2008/10/web-rdacstuces.html">l’article de Frédéric Rauss</a> (<em>in </em> <strong>Chroniques merlines</strong>)<br />
(2) La plupart des blogs personnels sont dormants. C&#8217;est ce que révèle une récente étude menée par l&#8217;organisme Pingtom : 94% des 133 millions de blogs démarrés en 2002 seraient aujourd&#8217;hui des blogs dormants, c&#8217;est-à-dire existants mais plus en activité. Seuls 7,4 millions de blogs auraient mis en ligne un nouveau post dans les 120 derniers jours. 1,5 millions dans les sept derniers jours. La fin de la blogosphère ? (source : <em>Les Inrocks</em> n°680)<br />
(3) Voir les notions de <a target="_blank" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/PageRank">PageRank</a> et de <a target="_blank" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/TrustRank">TrustRank</a>.<br />
(4) Ce que Google fait déjà à partir de certains critères (xHTML, PageRank, etc.)</font></p>
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		<title>Prolégomènes à une phénoménologie de la douleur</title>
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		<pubDate>Sun, 01 Feb 2009 22:21:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Immanence du doute]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans sa « Perspective sereine d’une prochaine paix perpétuelle », Kant relatait une étonnante technique mise en œuvre par le stoïcien Posidonius, lequel était parvenu, en la présence du grand Pompée, à triompher d’un violent accès de goutte par la seule force de la volonté. Lui-même de santé précaire, Kant appliquera cette méthode à son propre [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img align="textTop" width="150" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/douleur.jpg" alt="Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur (1764), buste, marbre, Paris, musée du Louvre" height="200" style="float: left; margin-right: 10px" /><font color="#888888">Dans sa « Perspective sereine d’une prochaine paix perpétuelle », Kant relatait une étonnante technique mise en œuvre par le stoïcien Posidonius, lequel était parvenu, en la présence du grand Pompée, à triompher d’un violent accès de goutte par la seule force de la volonté. Lui-même de santé précaire, Kant appliquera cette méthode à son propre cas ; il la désignera sous le nom de « remède stoïque ». Ces expériences d&#8217;autosuggestion tendent à démontrer que le psychisme tient une part importante dans la rémission des maladies ou, à défaut, dans leur apaisement ; de toute évidence, chacun comprendra que ni Kant ni Posidonius n’aurait eu recours à un tel procédé s’ils avaient bénéficié en leurs temps d’une thérapeutique rationnelle…<br />
</font></p>
<p>Les pharmacopées d’aujourd’hui, toujours plus sélectives et plus efficaces, ont-elles pour autant sonné le glas d’une « sémiotique » de la douleur ? De nos jours, le phénomène « douleur » ne représente, tout au plus, qu’un dysfonctionnement de l’organisme, une gêne impondérable que l’on répare aussi facilement qu’une panne de machine. Idéalement, le médecin revêt l’habit du technicien ; l’hôpital est devenu son atelier. Cependant, en occultant le patient en tant que sujet souffrant, au profit du sujet tout court, la science étudie la douleur de façon abstraite, donc partielle sinon partiale.</p>
<p>La science, objective par essence, ne se préoccupe pas de la dimension humaine de la douleur, c’est-à-dire de son vécu, de son appréciation, de sa réalité intime. Créature imprégnée d’histoire, l&#8217;homme est capable de dialoguer avec la douleur, de l’interroger, mais l’histoire de sa douleur appartient à l’histoire de la souffrance humaine toute entière ; la diversité des regards que l’homme a, de tout temps, portés sur sa souffrance, tantôt l’affirmant tantôt la niant à seule fin de prêter un sens à sa vie, est fondatrice de notre connaissance actuelle de la douleur.</p>
<p>Cet aspect historique ne peut être appréhendé sans extraire la douleur de sa quiddité objective : en tant que sujet, elle s’empare de l’affectivité. Elle n’est pas celle « qui m’atteint » ; elle est celle « qui m’a atteint ». Elle n’est pas le réflexe convulsif du blessé ; elle est la position de l’être qui souffre et qui s’observe souffrant. « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais » disait Léon Bloy. Il s’agit là d’une dimension affective et gnostique qui recouvre toutes les formes de la souffrance, car la douleur, hégémonique, malmène la structure de l’être et défait l’unité entre l’âme et le corps.</p>
<p>Les critères individuels de la souffrance sont toujours subordonnés à des critères historiques, parce que la <em>réalité</em> de la douleur varie en fonction des époques, des communautés et des cultes. Les témoignages laissés par la littérature attestent que la douleur n’est pas interprétée avec univocité selon qu&#8217;on la met en scène dans l’Élée de Zénon ou dans l’Europe des Lumières, dans l’exil de Sénèque ou dans les névroses de Nerval. Chez les Anciens, elle était nécessaire à la construction du savoir (« souffrance est connaissance » lit-on dans la Bhagavad-Gîta) (1) ; elle apparaît au fondement du stoïcisme de Marc Aurèle ; elle est purificatoire dans la chrétienté ; métaphysique et destructrice chez Novalis ou Nietzsche ; enfin, dénigrée dans la modernité profane qui l’a dépossédée de tout sens mélioratif.</p>
<p>Algophobie et pathophobie, affections modernes nées avec l’ère industrielle, ont détourné un péché ancien : l’abus des drogues, quelles qu’elles soient. La sécularisation de la douleur a enfanté des moyens de souffrir moins et mieux. Des agents chimiques sont devenus les succédanés de la lutte pour la survie. Visionnaire, Max Scheler nous offre cette sentence admirable : « Une existence sans douleur conduit à la frivolité métaphysique. » Au sein de nos sociétés occidentales, indolentes et frileuses, la douleur n’est plus admise ; les débats passionnés autour de l’euthanasie et de l&#8217;accompagnement s’inscrivent, en partie, dans ce constat. L’algophilie quant à elle, « folie misérable » aux yeux de saint Augustin, passe pour être une perversion : « On peut accepter bien des douleurs, mais il n’en est pas qu’on puisse aimer. »</p>
<p>Rapprochons-nous à présent d’une définition phénoménologique de la douleur, et invoquons Husserl et Kant pour ce faire. Face aux limites de l’intuition, Kant croit en l’existence d’une <em>déduction transcendantale</em> qui, toute eccéité du phénomène écartée, servirait à inférer des concepts par la sensibilité dans les conditions de l’<em>épochè</em> (2). C’est l’<strong>entendement</strong> qui figure cette faculté de produire les concepts ; il est <em>objectivant</em> et son domaine d’application est l’empirisme. En regard, Kant lui oppose le <strong>jugement</strong>, dont le rôle est de distinguer plaisir et déplaisir ; il est <em>subjectivant</em> et son domaine d’application est l’esthétique. Plaisir et déplaisir sont donc au jugement ce que la déduction est à l’entendement. Seule cette bipartition entendement / jugement permet de comprendre la science comme indépendante du sensible.</p>
<p>Les notions de plaisir et de déplaisir embarrassent Kant, car elles troublent l&#8217;organisation de son système ; il les assimile à des énigmes. Elles lui valent de reconnaître des transitions entre les champs de sa bipartition. Elles peuvent, par exemple, intervenir à un niveau inférieur de l’activité de l’entendement, notamment quand elles concernent des contenus <em>réduits</em> (au sens husserlien). Corrélativement, un principe inductif peut s’imposer au-delà de la faculté de juger : « Le jugement nécessite un principe supérieur qui subsume l’empirisme. » Les deux sphères ne sont donc pas hermétiques l’une à l’autre.</p>
<p>Cependant, chaque domaine a son contenu propre. Pour l’entendement : le monde sensible. Pour le jugement : les sens, traduits par les variations du plaisir et du déplaisir. Aux extrêmes des sens, à leur paroxysme, nous identifions l’orgastique d’une part, la douleur d’autre part ; nous admettrons que l’une et l’autre se situent hors de portée de toute conceptualisation. En physiologie classique, la douleur était reléguée au contenu des sens (on y a vu un « sens de la douleur »). Elle y apparaît pure et apodictique ; c&#8217;est un « phénomène fondamental », à l’instar des objets de la sensibilité pour le domaine de l’entendement. Entre <em>facultés</em> kantiennes et <em>réduction</em> husserlienne, elle incarne la « peine originelle », affranchie de toute affectation de plaisir ou de déplaisir.</p>
<p>Pour conclure, il nous faut établir deux constats. D’abord, nous noterons l’absence totale de relation de la douleur avec tout concept (en opposition à la relation qui lie les contenus de l’entendement et les concepts sensibles). Ensuite, nous accepterons la conformité de la douleur à une <strong>fin</strong> (le maintien de l’intégrité de l’organisme, par son rôle de <em>signal</em>). Douleur et orgasme représentent donc les facultés les plus originelles de toutes les facultés, en cela qu’elles s’accordent à la même finalité du maintien de la vie. Conceptuellement aveugles et néanmoins indispensables à la survie de l’homme, elles défendent à la fois l’intégrité de l’individu et la préservation de l’espèce.</p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) Voir aussi l’analogie entre le schéma du corps humain et l’Arbre de vie des Kabbalistes. L’étymologie du mot « souffrance » en hébreu renvoie au symbole de l’arbre, qui lui-même évoque la croix du supplice, vecteur entre terre et ciel, passage de l’ignorance à la connaissance.<br />
(2) L’<em>épochè</em> des Pyrrhoniens correspond à la « suspension du jugement ». Voir la notion de <a target="_blank" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Edmund_Husserl#La_r.C3.A9duction_ph.C3.A9nom.C3.A9nologique">réduction phénoménologique</a> chez Husserl.<br />
</font></p>
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		<title>Les peurs de Maupassant</title>
		<link>http://www.marcbonnant.com/blog/2008/10/06/les-peurs-de-maupassant</link>
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		<pubDate>Mon, 06 Oct 2008 16:22:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Immanence du doute]]></category>

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		<description><![CDATA[« Je n&#8217;ai pas peur d&#8217;un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. [&#8230;] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)
Tout récemment, le 4ème Festival francophone de Philosophie nous [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img align="textTop" width="150" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/maupassant.jpg" alt="Guy de Maupassant" height="200" style="float: right; margin-left: 10px" /><font color="#888888">« Je n&#8217;ai pas peur d&#8217;un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. [&#8230;] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)</font></p>
<p>Tout récemment, le 4ème <a target="_blank" href="http://www.festivalphilosophie.info/">Festival francophone de Philosophie</a> nous convoquait autour du thème très actuel de la <strong>peur</strong>, lequel n&#8217;a pas manqué de susciter des passions parmi un public aussi avide qu&#8217;impavide. Rapprocher Maupassant de ce thème roboratif me semblait aller de soi. Je n&#8217;annoncerai rien, je crois, qui n’ait déjà été dit par ailleurs, mais j’espère que cet article, pour synthétique qu&#8217;il soit, concourra à démonter quelques poncifs tenaces. Sans attendre, il en est un que l’on peut d&#8217;ores et déjà écarter : si le fantastique maupassantien avait puisé, comme le pense Castex (2), à l’anamnèse d’un état psychotique, ce que l’on nomme commodément les <em>contes de l’angoisse</em> eussent été illisibles de bout en bout, car <em>exprimer la folie</em> ne va pas sans un délitement du langage. (3) Or, la narration de Maupassant emprunte ses moyens discursifs à l’orthodoxie du réalisme flaubertien – au grand regret de Sartre qui déplorera les pudeurs inutiles d’un style trop contraint.</p>
<p>L’approche du Maupassant fantastique commence par l’observation des portraits dus à Nadar. L’homme est robuste, prêtant ses apparences rustiques aux <em>Canotiers</em> de Manet, mais son regard est voilé d’un imperceptible trouble – un regard de « taureau triste », selon Taine. À la ville, l’écrivain cultive les contrastes : il court les salons mondains, s’y ennuie toutefois et se réfugie à Médan où la fréquentation de l’élite le stimule. Lutineur de soubrettes impénitent, il plait aux femmes ; pourtant, il ne rencontrera jamais l’amour qu’il idéalise. Le Paris dans lequel il évolue est gorgé de spleen et de lassitude. Très tôt, Maupassant exprime un pessimisme tourmenté où l’influence de Schopenhauer est perceptible : il exècre cette existence « empoignante, sinistre, empestée d’infamies, tramée d’égoïsme, semée de malheurs, sans joies durables » (in <em>Le Gaulois</em>, oct. 1881). Le mal-être de sa génération naît de l’ennui, corollaire funeste d’un quotidien peinant à se réinventer. Sa « nausée des habitudes » (4) fait écho à ces lignes du <em>Vice suprême</em> de Péladan : « Vivre est si nauséeux qu’on s’abandonne sous le martèlement de l’habitude à ce lent suicide : l’ivresse de l’inertie. » (5) Tous les récits de Maupassant, contes ou non, sont imprégnés du malaise qui étreint la société « fin de siècle », entre la défaite de 1870 et le désastre collectif de la Grande Guerre. On y pressent ce désespoir inengendré, cette angoisse endogène et multiple, héritière du « vague des passions ». Au chevet d&#8217;une France spleenétique et désabusée, Maupassant livre une œuvre binaire, duelle : l’une diurne, est celle de l’auteur solaire de <em>Bel-Ami</em>, l’autre nocturne, sélène, rassemble les contes fantastiques.</p>
<p>Malgré le désir univoque de reconnaître dans la prolixité de Maupassant une manière de thérapie, une catharsis, (6) on se résignera à admettre que les frontières entre lucidité et désordre mental (critère de classification chez certains exégètes) sont aussi imprécises que la distinction des <em>espaces maupassantiens</em> entre eux : ville/campagne, dedans/dehors, réel/irréel, etc. Transversale et plurielle, la peur pénètre son œuvre entière, plus ou moins déguisée. Le « frisson de l’inconnu voilé » évoqué par Tourgueniev est le principe par lequel le fantastique s&#8217;interpose. Les manifestations de ce fantastique de l&#8217;âme sont aussi subtiles qu’insidieuses, et d’autant plus versatiles que l’auteur se cramponne à la raison, comme en témoigne la tenue du style : à l’exception de <em>La Nuit</em>, l’écriture n’est structurellement jamais bouleversée. Le narrateur de <em>La Peur</em> (7) rappelle avec nostalgie les croyances populaires qui inspirent le surnaturel, notamment la crainte liée au retour des morts ; ainsi faisant, il entend asseoir sa conviction d’un monde rationnel. Quand l’étrange infiltre le récit, il s’immisce presque à notre insu sur le mode de la contingence ; le plus souvent, il est induit par la comparaison ou le conditionnel, de sorte que le doute subsiste quant à la pertinence de son ressenti. Sous cet aspect, le conte chez Maupassant revendique sa parenté directe avec le conte hoffmannien, dont Gautier avait dûment ausculté les rouages : « Vous voyez un intérieur allemand, (…) tout ce qu’il y a de plus simple et de plus uni au monde ; mais une corde de clavecin se casse toute seule avec un son qui ressemble à un soupir de femme, et la note vibre longtemps dans la caisse émue ; la tranquillité du lecteur est déjà troublée et il prend en défiance cet intérieur si calme et si bon. » (8) L’univers de Maupassant est pareillement constitué : objectivité sans faille, banalité des lieux et des circonstances, scientisme à l’appui de la négation du surnaturel… Nous avons affaire à un <em>fantastique réaliste</em>, pour oxymorique que paraisse cette formulation d’Antonia Fonyi. Un fantastique proche de la tragédie également, où les héros sont malmenés par leurs passions : « Ce qu’on aime avec violence finit toujours par nous tuer » (in <em>La Nuit</em>). Le constructeur de fatalité chez Maupassant, c’est le thème du piège – plus exactement : l’enfermement. Une fois piégées, les victimes mesurent en toute impuissance le fatum qui se déchaînera sur leur sort. À l’acmé de cet enfer, les forces chtoniennes présidant aux destinées des hommes s’incarnent dans le dédoublement et l’autoscopie. L’Invisible, (9) le <em>Horla</em> (hors-là ou hors-soi ?), double négatif du héros, émerge des affres de la solitude et n&#8217;offre aucun répit. Depuis Narcisse, nous savons que croiser son propre reflet est préjudiciable ; depuis Hoffmann, une cohorte de doubles maléfiques a déferlé sur le genre fantastique. (10)</p>
<p>La hantise de la claustration chez Maupassant conduit Antonia Fonyi à avancer une interprétation psychanalytique de <em>Sur l’eau, </em>mettant en évidence un « vécu fantasmatique » de la naissance (franchissement nuit/jour, turpidité des eaux ubiquistes) où le piège serait le ventre maternel et l&#8217;Invisible la mère elle-même. La haine de la mère contre l’enfant reste un sujet tabou, sciemment éludé par Maupassant, mais il surgit au moins une fois explicitement dans son œuvre (in <em>L’Enfant</em>, 1883). Tandis qu&#8217;un syllogisme baudelairien fait de la Nature et de la femme des principes mêmement néfastes (« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable »), Maupassant affecte au féminin un continuum ésotérique destiné à enrôler ses héroïnes dans d’inquiétants sortilèges (Cf. <em>Apparition</em>, <em>La Chevelure</em>, <em>L’Inconnue</em>). Que dire de ce maléfice dormant aux lèvres exsangues de la jeune fille que <em>Le Tic</em> nous présente : « Elle était assez jolie, cette enfant, d’une beauté diaphane d’apparition. » Assurément, <em>Aurélia</em> n’est pas loin. La Mère-Nature, geôlière persécutrice, instigatrice de la claustration universelle, retient la progéniture dans le maillage de ses liens inextricables. Piégé dans le monde comme il fut piégé dans l’utérus maternel, l’homme devine au-delà de sa peur du monde le prolongement de son Œdipe. Réclusion à perpétuité de l’âme mâle dans la matrice du corps.</p>
<p>L’angoissé poussé au délire glisse dans l’horreur d’un enfermement définitif, comprenant enfin qu’il n’est qu’une conscience emmurée dans un corps aux sens faussés. Et au-delà de la raison qui défaille, au-delà de la vie elle-même, l’enfermement s’impose encore : l’asile ou la tombe. L’avancée vers l’inconnaissable est lente et progressive, étant entendu que la particularité du fantastique maupassantien réside dans la continuité du rationnel à l’irrationnel. Comme nous l’avons dit, les frontières entre le surnaturel et la réalité sont ténues, d’abord signalées par de minces embrasures, avant de s’ouvrir tout à fait sans crier gare. À l’instar de Maupassant, Nodier exploite le fantastique à une époque où pourtant le genre n’a plus de raison d’être. Après avoir vécu la Révolution, l&#8217;Empire, la Restauration, Nodier voit en 1830 le capital accéder au pouvoir ; la noblesse coudoie la bourgeoisie sur les bancs de l’État, scellant la réconciliation entre ancien et nouveau régime. Postromantique et présymboliste, le temps de Maupassant est au matérialisme, à l’argent, aux sciences, laissant peu de place à la fantaisie : « Nous avons rejeté le mystérieux qui n’est plus pour nous que l’inexploré » écrit-il, amer, dans <em>Adieu mystères</em> (1881). Alors pourquoi adopte-il, à la suite de ce bon Nodier, l’écriture fantastique en plein règne du réalisme triomphant ? Sans doute par goût, par inclination personnelle, mais aussi par réaction. Le réel est insipide et de nouveaux ingrédients sont nécessaires pour l’exhausser : « Les choses ne parlent plus, ne chantent plus, elles ont des lois ! » Grâce au fantastique, Maupassant poursuit un objectif en apparence contradictoire : élever la peur au rang de <em>vertu</em>, mais une vertu à la portée de chacun. Il sait néanmoins que le genre réclame une participation subjective de son lecteur. Pas de fantastique sans lecture active !</p>
<p>Les différentes versions des contes montrent de nombreuses disparités entre elles. Peu enclin à la relecture des épreuves, leur auteur lui-même a sans doute voulu que son texte demeurât fluctuant. Il n’avait pas, au contraire du maître Flaubert, l’obsession du style, de la finitude, ce qui explique aussi les maladresses successives des éditeurs qui ont cru reconnaître dans telle ou telle variante un signe d’une importance cardinale. C’est ici que l’argument clinique, au demeurant spécieux, tend à se fonder : le terrain prépsychotique révélé par l’hérédité de Maupassant constitue une piste de choix pour qui se hâterait de corréler l’aspect labile du corpus à l’origine pathologique des thèmes qui s’y confrontent. En vérité, si le texte s&#8217;amende ou se déforme au fil du temps, c’est tout simplement parce qu’il est trop souvent reproduit, eu égard au succès que lui vaut sa séduisante modernité. Alberto Savinio aime à comparer la lecture de ces contes à un voyage en train durant lequel le lecteur, retenu contre son gré, suffoque dans l&#8217;attente du terminus – jusqu’à la libération finale du dénouement. (11) Littérature ferroviaire, fragmentaire, fermée, fatale. Le « soleil noir de la mélancolie » entrevu par Nerval darde ses rais funestes sur l’œuvre tardive de Maupassant, cette œuvre instable qui aurait pu se perdre en glossolalies et en galimatias pour mimer les convulsions d’un esprit candidat à la démence, et qui, à l’inverse, ne déroge jamais au modèle réaliste dont elle revendique la filiation.</p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) G. de Maupassant, <em>Lui ?</em>, in <em>Apparition et autres contes d’angoisse</em>, éd. GF Flammarion, n° 417, Paris, 1984.<br />
(2) P.-G. Castex, <em>Le conte fantastique de Nodier à Maupassant</em>, éd. Corti, Paris, 1951. Cf. Chap. VIII, « Maupassant et son mal. »<br />
(3) Cf. J. Rigoli, <em>Lire le délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle</em>, éd. Fayard, Paris, 2001. Voir aussi la <a target="_blank" href="http://rh19.revues.org/document394.html">recension afférente</a> de Nicole Edelman.<br />
(4) in <em>Suicides</em>.<br />
(5) Idée reprise par Huysmans dans <em>À Vau-l’eau</em> : « La vie de l’homme oscille comme un pendule entre douleur et ennui… Il n’y a qu’à croiser les bras et à tâcher de dormir. » L’habitude, dont Sully Prudhomme dira aussi : « Et tous ceux que sa force obscure | A touchés insensiblement | Sont des hommes par la figure | Des choses par le mouvement. » (in <em>Stances et Poèmes</em>, 1865)<br />
(6) L&#8217;aliéniste Émile Blanche, dont la clinique de Passy avait accueilli Nerval et, près de quarante ans plus tard, Maupassant lui-même, encourageait ses patients à tenir un journal. <em>Aurélia</em> (1853), notamment, avait résulté de cette initiative thérapeutique. Voir aussi <a target="_blank" href="http://www.psychanalyse-paris.com/957-La-peur-dans-l-oeuvre-de.html">l&#8217;étude du docteur Lagriffe</a> (1913).<br />
(7) <a target="_blank" href="http://www.guydemaupassant.fr/players/LaPeur/playerMaupassant.htm"><em>La peur</em></a> (lien vers l&#8217;œuvre lue).<br />
(8) in <em>Étude sur les contes fantastiques d’Hoffmann</em>, éd. Charpentier, Paris, 1874.<br />
(9) L’Invisible est l’objet d’une étude remarquable de Laurent Dubreuil intitulée <a target="_blank" href="http://www.revuelabyrinthe.org/document294.html"><em>Maupassant et la vision fantastique</em></a>.<br />
(10) E.T.A. Hoffmann : « J’imagine mon moi comme dans un prisme ; tous les personnages qui tournent autour de moi sont des moi qui m’agacent par leurs agissements. »<br />
(11) A. Savinio, <em>Maupassant et l’Autre</em>, éd. Gallimard, Paris, 1977.</p>
<p><font color="#888888"><font color="#888888">• Pour aller plus loin : visitez <a target="_blank" href="http://www.maupassantiana.fr">Maupassantinia</a>, l&#8217;excellent site de Noëlle Benhamou consacré à Maupassant et à son œuvre.</font></font></p>
<p></font></p>
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		<title>L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer</title>
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		<pubDate>Sun, 21 Sep 2008 12:38:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Nourritures lustrales]]></category>

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		<description><![CDATA[« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)
Il n’est pas une page de Schopenhauer qu’on ne lise sans opiner du bonnet, avec force résignation, consterné par la vérité originale, parfois cruelle, qu’on y découvre, et d’emblée, à la joie que l’on éprouve de se faire encore surprendre par un « classique [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img align="textTop" width="150" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/insulte.jpg" alt="Arthur Schopenhauer - L'Art de l'Insulte - Franco Volpi" height="200" style="float: left; margin-right: 10px" /><font color="#888888">« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)</font></p>
<p>Il n’est pas une page de Schopenhauer qu’on ne lise sans opiner du bonnet, avec force résignation, consterné par la vérité originale, parfois cruelle, qu’on y découvre, et d’emblée, à la joie que l’on éprouve de se faire encore surprendre par un « classique », tout iconoclaste qu’il fût déjà en son temps, on conçoit aisément que ce penseur-là ait pu exaspérer ses pairs avec son impertinence chronique, son incoercible agressivité. Fichte, Hegel, Schelling… Postkantien comme eux, il préférait la première mouture de la <em>Critique</em> à sa version tardive, qu’il jugeait trop théiste à son gré. Schopenhauer l&#8217;athée, le « pessimiste de Francfort », se range dans un postkantisme singulier, loin des académismes : son tour incisif et son goût du paradoxe le distinguent de ces « philosophrastes » qu’il exècre au point de les agonir sans relâche. Que discerner dans cette saine détestation sinon l’expression d’une convoitise légitime ? Les susnommés ne lui ont-ils pas, injustement, dérobé sa chaire et son auditoire ? Celui que son époque tarde à accueillir en philosophe ne connaîtra le succès qu&#8217;en 1853, à la parution de ses fantaisistes <em>Parerga et Paralipomena</em>.</p>
<p>L’<em>extrema ratio</em> du maître, trente-huitième et dernier argument de son bréviaire oublié (2), c’est l’injure, ultime recours pour obvier à la débâcle. Évidemment, il n’est pas meilleure prévention que la prudence aristotélicienne : esquiver les sophistes, les baratineurs, les chicaneurs de tout crin, prompts à vous déstabiliser. Et si malgré les précautions le conflit s’impose, alors tous les moyens peuvent être envisagés, jusqu’aux plus radicaux. Parmi eux, l’invective. La judicieuse compilation de Franco Volpi fera, certes, le bonheur des collectionneurs d’aphorismes qui, soucieux de briller dans les dîners, prendront à leur compte les joyaux d’infamie que recèlent ces pages. Imprudent, en outre, quiconque se hâterait de réduire l’immense Allemand à cet ouvrage distractif dont la vocation, à mon sens, est double. D’abord, s’évertue-t-il à souligner un trait reconnu du caractère de Schopenhauer : la méchanceté. Ensuite – et c’est là l’entreprise la plus intéressante – il tient qu’une injure bien frappée convoque avant toute chose une exigence de style et, conséquemment, une maîtrise du langage.</p>
<p>De quoi est faite l’insulte aujourd’hui ? Lapidaire, elle doit emprunter au registre familier, voire vulgaire. Trop savante, elle sera jugée pédante. Indirecte, on la dira molle. Qu’un Tapie fulminant assène à un Aphatie médusé quelque « Vous êtes un connard ! » (3) à l’issue d’une interview contrariante prouve qu’à l’évidence l’insulte publique ne nécessite pas toujours l’usage de la rhétorique pour atteindre son but. Qu’un Attali blessé dans son amour-propre pique Onfray d’un « Vous êtes nullissime… Humainement infréquentable ! » (4) démontre pareillement qu’il ne suffit pas d’être érudit pour manquer de vocables lorsque les attaques de l’adversaire se font trop mordicantes. N’est pas un bon insulteur qui veut. Pour être pleinement acquis, l’art de l’insulte exige de la pratique, de l’entraînement, de l’anticipation, mais aussi du renoncement, de la violence et de la mauvaiseté. « La grossièreté triomphe hélas toujours sur l’esprit » soupirait le philosophe de Dantzig.</p>
<p>Dans sa préface, Franco Volpi prend soin de nous rappeler que Borges achevait son <em>Histoire de l’éternité</em> (5) par une note sur « l’art d’injurier », et que Schopenhauer, à la suite naturelle d’Aristote qui voyait dans l’indignation une vertu, nous enseigne l’insulte comme les maîtres de l’Antiquité enseignaient la morale : par le cas concret (<em>modus utens</em>). L&#8217;exercice ne s&#8217;improvise guère : il réclame de la méthode. Le recueil de Volpi ne craint pas de faire l’apologie du préjugé, du paradoxe ou de la mauvaise foi. Le choix de son découpage recouvre une intention exégétique : confronter entre elles toutes les cibles identifiées, les corréler à un vaste ensemble d’indices, leur affecter enfin une <em>cohérence</em> utile à la compréhension de l&#8217;atrabilaire que fut Schopenhauer. Comment déchiffrer cette secrète félicité d’être méchant ? Comment interpréter ce goût presque inné de la raillerie, du juron, de l’offense, de la diatribe, de l’ironie et du sarcasme ? Toute cette ire exprimée par le verbe est-elle inhumaine ? Bien au contraire : elle n’est que trop humaine. Le misanthrope de Gdańsk n’incarne pas seulement le monstre d&#8217;arrogance dénoncé par sa propre mère, ni le semeur d’avanie tant redouté de ses détracteurs ; il est d’abord un <em>homme</em>, plus humain que tous les hommes, agité de stupeurs, de révoltes et d’indignations. Ce Schopenhauer colérique et véhément, rassemblé par la main de Volpi, se distance quelque peu du pessimiste nourri aux <em>Upanishad</em> védiques préfigurant déjà le Nietzsche anti-académique des <em>Considérations inactuelles</em> – le même Nietzsche qui, avant de s’en détourner nûment, défendra l’auguste ancêtre avec révérence.</p>
<p>Schopenhauer ne doit son isolement qu’à lui-même. Suite à ses maladresses obstinées, l’ostracisme exercé par ses contemporains n’a fait qu’accroître son humeur hargneuse. Soyons sincères : nous eussions regretté que l’ogre allemand s’affadît dans la gloire et le renom, car un rebut bougon passionne toujours davantage qu’une idole louée. D’ailleurs, ses ricanements narquois n’annoncent-ils pas une prestigieuse postérité ? Nous pressentons Weininger et Montherlant derrière le misogyne, nous devinons Klíma et Cioran sous chacun de ses diasyrmes, nous percevons son pessimisme chez les héros désespérés du décadentisme, puis de l’existentialisme, de des Esseintes à Bardamu… S&#8217;il n&#8217;avait pas été excessif et provocateur, aurait-il séduit la cohorte frileuse des profanes que la seule évocation de la <em>German metaphysics</em> pétrifiait d&#8217;effroi ?</p>
<p>La circonstance de cet article m’offre l’occasion d’évoquer un ouvrage du trop méconnu Samuel Johnson, intitulé <em>L’Art de l’insulte et autres effronteries</em> (6). Le rapprochement avec l’initiative de Franco Volpi ne me semble pas vain. On y appréciera quelques perles d&#8217;une truculence dédaigneuse : « Traiter votre adversaire avec respect, c’est lui donner un avantage auquel il n’a pas droit… Sachez, Monsieur, que traiter votre adversaire avec respect, c’est frapper mou au combat. » Johnson, lui aussi, choisissait soigneusement ses cibles : les whigs, les Écossais, les Français… Ses brocards, désormais surannés quant au fond, brillent toutefois des mêmes ressorts stylistiques dont La Rochefoucault avait constellé ses <em>Maximes</em> (ressorts dans le maniement desquels Schopenhauer excellera à son tour), tels que l’antiphrase, la contradiction, le persiflage et tous les procédés déconcertants en général. Et puisque l’insulte fleurit souvent sur le terreau d’une pensée paradoxale, laissons Johnson nous interroger avec une ultime ambiguïté : « Il se peut que moins nous nous querellons, plus nous nous haïssons. »</p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) A. Schopenhauer, <em>Aphorismes sur la sagesse dans la vie</em>, éd. Félix Alcan, Paris, 1887.<br />
(2) Id., <em>L’Art de toujours avoir raison</em>. Schopenhauer y dresse l’inventaire des expédients oratoires indispensables à ceux qui souhaitent sortir victorieux de n’importe quel débat, parfois au prix du bon sens ou de la vérité.<br />
(3) Altercation au sortir du plateau de RTL, le mardi 9 septembre dernier.<br />
(4) Émission « <a target="_blank" href="http://www.dailymotion.com/video/x3dhao_clash-entre-attali-et-onfray-2-sur">Esprits libres</a> » sur France 2, le 2 novembre 2007.<br />
(5) J. L. Borges, <em>Histoire de l’éternité</em>, éd. Christian Bourgeois, Paris, 1999.<br />
(6) S. Johnson, <em>L’Art de l’insulte et autres effronteries</em>, trad. Béatrice Vierne, éd. Anatolia Libella, Paris, 2007.<br />
</font></p>
<p><font color="#888888">• Arthur Schopenhauer, <em>L&#8217;Art de l&#8217;insulte</em>, textes réunis et présentés par Franco Volpi, éd. du Seuil, Paris, 2004. (188p., ISBN: 2-02-056255-3)<br />
</font></p>
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		<title>Liberté d&#8217;expression : état des lieux</title>
		<link>http://www.marcbonnant.com/blog/2008/08/30/liberte-dexpression-etat-des-lieux</link>
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		<pubDate>Sat, 30 Aug 2008 17:02:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Immanence du doute]]></category>

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		<description><![CDATA[Paris, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img border="0" align="textTop" width="200" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/censure.jpg" alt="© Eric Drooker" height="150" style="float: left; margin-right: 10px" />Paris, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?</p>
<p>Cette scénette est librement inspirée du témoignage d’un auteur québécois, responsable de ses propos. (1) Il est loisible à chacun d’y porter ou non du crédit, mais la circonstance évoquée – un fait flagrant de censure – est aisément crédible. La collection <em>Gore</em> du Fleuve Noir (lequel est constitutif du groupe de la Cité depuis 1963) ne devait jamais atteindre les cent vingt volumes, quand bien même elle survécut près de cinq ans sans être inquiétée. Sa disparition définitive n’a suscité aucun émoi, parce qu&#8217;on jugea la sanction à l’aune des valeurs cardinales que ces livres vireux et insanes foulaient aux pieds.</p>
<p>Faut-il priver certaines œuvres de fictions de leur public sous prétexte qu’elles nuisent au confort moral d’aucuns ? La question s’est posée à la rentrée littéraire 2002 avec deux ouvrages sulfureux dont le destin fut intrinsèquement lié à la mauvaise presse qu’on en fit. Il s’agit, en l’occurrence, de <em>Il entrerait dans la légende</em> (2) et de <em>Rose bonbon</em> (3). Les procès divers entourant la vie publique et commerciale de ces œuvres ont occulté de facto leur probable qualité littéraire, car il s’est avéré peu intéressant finalement qu’on se penchât sur la noblesse de style d&#8217;auteurs montrant pour seul dessein, presque revendiqué, de heurter leur lectorat et, à travers lui, l’opinion toute entière. De nombreuses associations de défense de l’enfance ont saisi la justice pour juguler le phénomène naissant, produisant à leur grand dam l’effet contraire à celui escompté, puisqu’au lieu de les neutraliser, les ventes desdites œuvres ont inespérément explosé. À défaut d&#8217;obtenir l’interdiction péremptoire réclamée en audience, les parties civiles ont obtenu que les exemplaires en distribution fussent conditionnés sous cellophane. La préservation de l’enfance était alors placée sous l’œil d’argus des libraires…</p>
<p>Contrairement aux idées reçues, les Français ne sont pas hostiles à la censure, dès lors qu’elle ne restreint pas le champ des libertés fondamentales retenues par les textes de référence. (4) Ils se déclarent même largement favorables à une intervention des pouvoirs publics en terme de contrôle. (5) Chacun mesure la perniciosité de ces sondages quand ils sont pratiquées de façon trop imprécise. Bien vite, aux représentants de l&#8217;opinion s’opposent ceux de la classe politique : sur quels critères distinguer une œuvre moralement nocive à une œuvre institutionnellement dangereuse ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le clergé faisait encore figure d’arbitre en pareil cas ; désormais, l&#8217;opinion semble être seule face à elle-même. Si les autorités sont capables de juger de l’immoralité d’une œuvre, pourquoi se priveraient-elles d&#8217;écarter un texte suffisamment subversif pour qu&#8217;il mît les institutions en péril ? Doit-on réserver le même sort à un pamphlet séditieux et à une apologie du crime ? À la censure répond la réaction, à la punition l&#8217;indignation. Les conservateurs de droite qui, en 1981, croyaient percevoir l’ombre du bolchevisme derrière les amendements portés au droit du travail annoncèrent malgré eux l’hystérie d’une gauche réactionnaire prompte à hurler au fascisme dès la mise sous blister d’un ouvrage licencieux.</p>
<p>En 2002, parmi les fervents défenseurs de la libre expression, quelques-uns ont fait preuve d’une étonnante mollesse face à des cas de censure tout aussi contestables que les procès intentés à l’encontre de Skerecki et de Jones-Gorlin, notamment lors de l’affaire Houellebecq. (6) Les carrosses antifascistes, dressés contre la censure des œuvres, deviendraient-ils citrouilles fascistes quand la censure ne concerne plus la fiction mais la brûlante actualité du réel ? Hypocrisie et couardise ont toujours été l’apanage des gourmandeurs de la société, dénonciateurs duels et versatiles, les mêmes qui avaient, en leur temps, conduit Flaubert devant les juges (7) et, en des âges plus reculés, brûlé les hérétiques sur les bûchers de l’Inquisition. Les époques se succèdent en faisant avancer ou régresser les règles de la convenance au gré de l’évolution des mœurs, mais il demeurera toujours au sein de l’opinion une engeance de sycophantes impatients de démasquer les contempteurs de l’ordre moral. Ces vigies, anges ou démons selon les avis, incarnent, quoi qu’on dise, les derniers garde-fous de notre civilisation exténuée.</p>
<p><em>Madame Bovary</em> fait aujourd’hui les honneurs des manuels scolaires, Sade est réédité en Poche et rencontre un fort succès commercial, <em>Le Jardin des Supplices</em> de Mirbeau et <em>Les Onze mille verges</em> d’Apollinaire font un tabac pareillement… Cet été, l’Express a publié un dossier haut en couleur consacré aux œuvres dont la route croisa celle de la censure. (8) De nos jours, les augures semblent favorables à la liberté d’expression ; la lasciveté annoncée des ouvrages de cette rentrée littéraire 2008 en témoigne. Pourtant, certains remparts survivent aux assauts des plus audacieux : nous devinons, par exemple, le tollé que susciterait la publication en Poche de « Bagatelles pour un massacre » de Céline ou celle de « Suicide, mode d’emploi » de Guillon. Bien à raison, cela va de soi. Nonobstant ces réserves patentes, les éditeurs ont compris qu’il était infiniment plus rentable de saisir le lecteur par ses plus bas instincts que d’essayer de flatter son intelligence supposée. Encourager la provocation facile laisse à penser que le lecteur est jugé trop falot pour qu’on lui serve autre chose qu’un étouffe-chrétien nauséeux avec lequel on espère le régaler. Rappelons, à cet égard, que l’excès d’intelligence nuit à la création ; il suffit d’observer les aboiements martiaux de la critique, si souvent empreints de mauvaise foi, lorsqu&#8217;ils s’ingénient à qualifier d’extrémiste toute expression suspecte de l’art contemporain.</p>
<p>Les vrais extrémismes, les seuls qu&#8217;on doive redouter, qu’ils soient libertaires (dans la revendication inconditionnelle de la libre expression) ou libéraux (dans le mercantilisme outrancier des consortia de presse), s’accordent au même intérêt de vendre. Gaver le lecteur-consommateur à l’envi, jusqu’à l’écœurement s’il le faut, flagorner son panurgisme servile ou, au contraire, son indocilité de façade – pourvu qu’il consente à <em>acheter</em>, même un colombin échu à la <em>Blanche </em>(le « bas de soie », Angelo Rinaldi dixit). Quant aux partisans déclarés de la censure, héritiers d&#8217;un rigorisme maurassien, puissent-ils feindre de s’offusquer en adoptant une posture commode : offrir le sentiment de l’action morale en se donnant bonne conscience à moindres frais. Et qu’ils se rassurent, les ciseaux d’Anastasie ne rouilleront pas de si tôt.</p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) Cf. <a target="_blank" href="http://horrifique.tripod.com/gallerne.html">Interview de Gilbert Gallerne</a>, par André Lejeune.<br />
(2) Louis Skerecki, <em>Il entrerait dans la légende</em>, Éd. Léo Scheer, Paris, 2002.<br />
(3) Nicolas Jones-Gorlin, <em>Rose bonbon</em>, Coll. Blanche, Éd. Gallimard, Paris, 2002.<br />
(4) Cf. </font><font color="#888888">Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), </font><font color="#888888">Article 17 de la Déclaration des droits de l’homme (1948), Article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (1980).<br />
(5) Sondage CSA-Marianne (octobre 2002).<br />
(6) Michel Houellebecq a été poursuivi pour « injure raciale et incitation à la haine religieuse » sur plainte des grandes mosquées de Paris et de Lyon et de la Ligue islamique mondiale, à la suite de ses propos reportés par la revue Lire (septembre 2001). Voir, à toutes fins utiles, <a target="_blank" href="http://pagesperso-orange.fr/libres-penseurs.am/Houellebecq.htm">l’article de Jean-Marie Marchal</a>.<br />
(7) Cf. <a target="_blank" href="http://www.bmlisieux.com/curiosa/epinard.htm">Réquisitoire du ministère public contre Flaubert</a> à son procès pour <em>offenses à la morale publique et à la religion</em>. (février 1857) Le procureur condamne l’auteur du livre mais aussi ses promoteurs directs : « En cette matière, il n&#8217;y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui ont concouru à la publicité doivent être également atteints. » Le tribunal les acquittera.<br />
(8) Dossier de l’Express, « <a target="_blank" href="http://www.lexpress.fr/culture/cent-ans-d-enfer_543130.html">Cent ans d’Enfer</a> » (été 2008).</font></p>
<p><font color="#888888"><br />
Liens connexes<br />
• La liberté d&#8217;expression, sur <a target="_blank" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Libert%C3%A9_d%27expression">Wikipédia</a> et sur <a target="_blank" href="http://www.wikiberal.org/wiki/index.php?title=Libert%C3%A9_d%27expression">Wikibéral</a>.<br />
</font><font color="#888888"><br />
</font></p>
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		<title>Infinivertie, elle détranquillise</title>
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		<pubDate>Tue, 18 Mar 2008 18:30:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Nourritures lustrales]]></category>

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		<description><![CDATA[« J&#8217;écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »
Henri Michaux fut toute sa vie un découvreur de mondes. À soixante-dix ans, il se fait dispenser des leçons de planeur ; à quatre-vingts, il arpente les volcans d’Auvergne. Et quelques heures avant de s’éteindre, ne réclame-t-il pas [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img align="textTop" width="100" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/michaux.jpg" alt="Henri Michaux" height="167" style="float: left; margin-right: 10px" /><font color="#888888">« J&#8217;écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »</font></p>
<p>Henri Michaux fut toute sa vie un découvreur de mondes. À soixante-dix ans, il se fait dispenser des leçons de planeur ; à quatre-vingts, il arpente les volcans d’Auvergne. Et quelques heures avant de s’éteindre, ne réclame-t-il pas un livre de sciences naturelles ? La carte des territoires qu’il a conquis supplante les géographies traditionnelles. Dans cette topologie pour partie imaginaire, où extérieur et intérieur s&#8217;entremêlent, le pays des paradis artificiels est une découverte tardive. Pourtant, l’entreprise d’exploration est appréhendée avec le plus grand sérieux, et peut-être aussi avec outrecuidance. Michaux travaille à <em>Connaissance par les gouffres</em> lorsqu’il écrit à Jean Paulhan : « Tu ne regretteras pas ta patience. C’est toute la psychiatrie redigérée que tu recevras. »</p>
<p>C&#8217;est complaisamment que Michaux côtoie monstres et anomalies. Sa « petite tératologie portative », pour emprunter les termes de Gilbert Lascault, n’abrite pas seulement les bestiaires fabuleux d&#8217;une zoologie réinventée : elle s’est construite au gré des errances, dans tous les lieux où le voyageur a promené son regard curieux et s’est attiré celui des autres. À la fin de 1954, le pèlerin fatigué a cinquante-cinq ans ; son avidité l’a repu des paysages les plus improbables, de l’Amazonie en Malaisie, de sa Poddema à sa Grande Garabagne. S’il pose son bagage, c’est pour mieux reprendre son élan. La trêve ne durera que le temps d’organiser sa prochaine traversée. Cette fois, Michaux s’est choisi un territoire dont il connaît déjà les méandres ombreux : l’<em>espace du dedans</em>. Ce qui l’intéresse à l’abord, c’est l’observation de soi dans l’altération, le soi poussé dans les derniers retranchements de la conscience – là où « la nuit remue ».</p>
<p><img align="textTop" width="100" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/infini.jpg" alt="L'Infini turbulent" height="150" style="float: right; margin-left: 10px" />L’aventure mescalinienne durera près de dix ans. Quatre ouvrages en retracent le parcours : <em>Misérable miracle</em> (1956), <em>L’Infini turbulent</em> (1957), <em>Connaissance par les gouffres</em> (1961) et <em>Les grandes épreuves de l’esprit</em> (1966). Cioran, l’ami expert en abîmes, voyait en Michaux « un ermite qui connaît l’heure des trains », raillant sa manie de la préparation, sa prudente méticulosité. En effet, avant de s’aventurer en mescaline, Michaux a dévoré une abondante documentation scientifique (Lewin, Rouhier, Lumolz), ainsi qu’une littérature connexe et désormais classique (<em>Confessions d’un mangeur d’opium</em> de De Quincey, <em>Les Portes de la perception</em> d’Huxley, <em>Le Voyage au pays des Tarahumaras</em> d’Artaud). L’auteur s’est fixé un double objectif : susciter du texte, bien sûr, mais aussi offrir une observation scientifique pertinente. Doit-on y voir le déni d’une poésie incurieuse, celle qui récuse toute démarche heuristique ? Pour Michaux, dont chaque livre va de l’expérimentation à l’exorcisme, il va de soi que l’écriture ne vaut d’exister que si elle consent à prendre certains risques.</p>
<p>Quatre proches vont encadrer la première expérience. L’essai est décevant, mais d’autres rendez-vous attendent déjà. Lors d’une méprise, Michaux absorbe six fois la dose convenue : il traverse alors une phase de « folie expérimentale » et rencontre la peur. Dans les turbulences mescaliniennes, à l&#8217;acmê du <em>voyage</em>, la prise de notes est laborieuse : « phrases interrompues, aux syllabes volantes, effilochées. » Le trait des dessins qui accompagnent le texte reproduit l’onde de la vibration, à la fois infime et infinie. Le corpus définitif est rédigé a posteriori pour convenir à la lecture, mais les soubresauts de la pensée y demeurent intacts, parsemés en commentaires marginaux. L’écriture se fait alors volition. Michaux n’est pas seulement un priseur passif, attendant avec docilité que l’emprise toxique de la drogue le submerge et l’entrave : il <em>se regarde</em> prenant la mescaline, s’espionne s’empoisonnant, passant de la conscience à l’inconscience, du rêve à l’éveil, et inversement, lors d’un va-et-vient perpétuel où l’univers tout entier est saillant et agité, « envahi de superlatifs. » Le travail du poète, qui s’exécute dans l’urgence de saisir les mouvements du vivant, accouche d’un récit à la précision d’orfèvre, au style ingénieux, convulsif, riche en révolutions.</p>
<p>La mescaline suractive l’inconscient collectif, tel qu’il affleure d’ordinaire dans les rêves ou dans la folie. Les sens eux-mêmes sont saturés. Michaux évoque la <em>vitesse</em> : le temps, en se parcellisant au rythme de milliers d’instants à la minute, acquiert une vastitude inouïe. Mais l’observateur conscient est aposté, à l&#8217;affût, et le temps mescalinien se mélange au temps commun. Sporadiquement, les réalités se chevauchent ; la fragmentation temporelle accélère la succession des flashs. Nous découvrons le « génie visuel » de la mescaline, fait de foisonnement, d&#8217;ornement, d’itération perpétuelle. Et soudain survient la disjonction sémiotique. Cette surabondance d’images condamne les signifiants à la dislocation ; c’est ce que Michaux nomme le « sujet traversé ». Le langage de la drogue, départi de code et d’énonciateur, prive le signe de son intégrité sémantique. Une fois le signifié oblitéré, les signifiants se répondent entre eux par analogies morphologiques. Rien ne convoque plus le sujet. L’exemple est donné dans le récit par ces mots en anglais que Michaux comprend à peine en les lisant, mais dont la sonorité intérieure se fait blessante, synthétisée en un « aïe » qui, s’insinuant, finit par générer de la douleur. Dès l’instant qui suit, le bruit de la page tournée soulève le grondement qu’eût fait un paquebot en manœuvre. Captif de son hôte nocive, Michaux voit le monde se brésiller en synesthésies furtives dans un orage sensoriel.</p>
<p>L’arbitraire n’est pas toujours déterminant en hégémonie mescalinienne. Souvent, la « disposition émotionnelle » aiguille l’expérience, elle l&#8217;oriente. En l&#8217;occurrence, l’inquiétude fera naître les monstres, tandis que l’apaisement donnera lieu à des épisodes d&#8217;euphorie. Quant à l’impatience, elle n’est jamais récompensée que par d’ineffables « passages de riens », aires de latence. La représentation du divin y est extatique mais duelle, prétexte à la contiguïté de l’ange et du démon : « Des milliers de saints se sont accusés d&#8217;être les plus indignes, les plus mauvais, les plus hypocrites des hommes. [&#8230;] Ils savaient de quoi il est question. » L’avant-dernière expérience de l’<em>Infini turbulent</em> est dominée par l’imminence du danger : « La folie est un département de la foi. » Tel est le constat du <em>buveur d’eau</em>, inapte à toute dépendance : l’abandon dans la foi annonce la déraison, à égalité avec ces indices qu&#8217;une « phénoménologie de la folie » désignerait sous les termes de paranoïa, désordre intérieur, lubies délirantes, invasion des voix, etc.</p>
<p>Michaux qui, par son approche des intérieurs, affirme sa parenté avec le dernier Rilke, le Rilke <em>français</em>, pourrait imposer à la psychiatrie le primat de ses <em>situations-gouffres</em>, plus édifiantes, plus illustrées que toutes les nosologies et toutes les étiologies formelles. Depuis ses Thébaïdes, le poète-anachorète nous enseigne que c’est la solitude qui engendre les monstres. L’aliéné, dans la dépossession de son propre étant, incarne l’absoluité de la relégation : « Solitude sans jouir d’être seul. Isolement sans abri. » Imparfait, le solipsisme permet encore à la conscience de dialoguer avec elle-même ; la folie en revanche, que Michaux entrevoit accidentellement grâce à la mescaline, ne permet aucune communication. Elle est étanche, hors d&#8217;atteinte, définitive. Le plus secret de nos esthètes francophones fut aussi l&#8217;un des plus lucides, mais remarquablement seul dans sa singularité. C&#8217;est donc à juste titre qu&#8217;Antoine Berman écrira : « Œuvre d’un solitaire, [l’écriture de M.] est elle-même solitaire, sans filiation, sans origines décelables. »</p>
<p><font color="#888888"><br />
Henri Michaux, <em>L&#8217;Infini turbulent</em>, Mercure de France, Paris, 1964.<br />
(235p., ISBN: 2-7152-1622-X)<br />
</font></p>
<p><font color="#888888">Note : l&#8217;article ci-dessus doit beaucoup, en substance, à un texte de François Emmanuel intitulé <a target="_blank" href="http://www.francoisemmanuel.be/HenriMichaux.html"><em>Henri Michaux et les gouffres</em></a>.<br />
</font></p>
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		<title>« La Bêtise s’améliore » de Belinda Cannone</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Mar 2008 22:35:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Nourritures lustrales]]></category>

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		<description><![CDATA[En 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l&#8217;impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a target="_blank" href="http://www.editions-stock.fr/livre/Editions-stock-Livre-5459474-la-betise-s-ameliore-belinda-cannone.html"><img align="textTop" width="100" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/cannone.jpg" height="150" style="float: left; margin-right: 10px" /></a>En 2005 paraissait <em>Le Sentiment d’imposture</em>, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l&#8217;impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du <em>Neveu de Rameau</em>), l&#8217;auteure de <em>La Bêtise s&#8217;améliore</em> briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C&#8217;est à souhaiter. Il est certain que l&#8217;aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu&#8217;au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l&#8217;avouer : ceux qui, à mon instar, ont l&#8217;heur de connaître Belinda Cannone n&#8217;en seront guère surpris. Voici offerte l&#8217;occasion d&#8217;une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l&#8217;opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir <em>gaiement</em> d’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n&#8217;avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.</p>
<p>Sortons-nous plus intelligents de la lecture de <em>La Bêtise s’améliore</em>, ou alors plus accablés devant nos faiblesses révélées ? Les deux, bien sûr : étonnamment, nous voilà plus forts de pouvoir, enfin, identifier nos méprises, à défaut de nous en absoudre tout à fait. Ce livre aurait pu, de façon abrupte et présomptueuse, faire le procès de la sottise en générale, ce qui ne nous aurait guère privés d’un rendez-vous tonifiant avec le cynisme, mais Belinda Cannone laisse cela à d’autres, préférant l’alacrité d’une conversation entre amis à l’indignation d’une solitude consternée. Le véritable objet de ce dialogue est une certaine forme de bêtise, la plus sournoise qui soit : celle des gens intelligents. Autrement dit, la bêtise de ceux qui n’ont aucune excuse, une bêtise à ce point dangereuse qu’elle passe inaperçue tout en s’offrant les moyens de se réinventer, continûment, à mesure que la réflexion avance et que les concepts naissent : « Il n’est pas une seule pensée importante dont la bêtise ne sache aussitôt faire usage. » (2)</p>
<p>Au fil de leurs échanges, le narrateur et son ami Gulliver (égaré, le temps d’un livre, entre Lilliput et Lagado) étrillent les vices de l’intelligence en s’évertuant à identifier et à classer le plus grand nombre de mécanismes connus, notamment les conformismes qui conduisent à la « pétrification de la pensée », à la réduction des idées, à la régurgitation systématique, au corrélat incongru, à la déduction hâtive, à l’amalgame. Chaque chapitre rend compte d’une nouvelle faille, souvent déduite de la précédente, et les protagonistes ne craignent pas de mimer certaines d&#8217;entre elles pour mieux les circonscrire. De la définition des réflexes, comme le <em>théorisme</em> (qui ramène le particulier au cas général) ou l’<em>actualisme</em> (qui sanctuarise le présent), à la description des profils, tels que le réactionnaire (héritier contemporain du poujadisme) ou le mouton de Panurge (grégaire et dépourvu d’opinion propre), tous les procédés d’identification sont mis en œuvre pour cerner le mal et en comprendre les symptômes.</p>
<p>Si la démonstration peut parfois s&#8217;avérer savante, le piège de la préciosité y est toujours contourné. Il eût été dommage qu’un ouvrage sur la bêtise péchât par excès d’intelligence ! Quand Belinda Cannone recourt à l’intertexte, ses références sont toutes suffisamment étayées pour les rendre accessibles à chacun. Ainsi voyons-nous apparaître le Marcello de Moravia ou le Zelig de Woody Allen, « <em>nec plus ultra</em> du conformisme », les indispensables <em>Bouvard et Pécuchet</em>, ou encore le <em>petit homme</em> de Reich, allégorie de la vilenie. À travers le skateboarder du palais de Séoul, les outrances de MacCarty ou la <em>Cloaca</em> de Delvoye, la dénonciation des dérives de l’art contemporain nous autorise à mesurer l’influence de Domecq. Quant à l’allusion à Terestchenko, légataire spirituel d’Arendt, elle fait écho à une recension récente, témoignage d’admiration. (3) Quels que soient les exemples cités, ils servent à défendre l’idée qu’on peut, indistinctement, être armé de culture (réf. au portait caustique des <em>bobos</em>) ou animé de bons sentiments (Cf. le « militantisme compassionnel » de Muray) et faire preuve de bêtise, à chaque fois que culture ou compassion précède le raisonnement. « Une des façons d’avoir tort consiste à avoir raison trop tôt. » Lorsque le conformisme triomphe dans la démission de l’esprit, dans la « pensée par omission », la bêtise nous rend malheureux parce qu&#8217;elle nous renvoie brutalement à l&#8217;étendue insoupçonnée de nos défaillances.</p>
<p>Barthes situait-il le fascisme dans la langue, cédant malgré lui à une facilité syllogistique ? La commodité des raccourcis prouve qu’une part du problème réside dans le langage. Un exemple édifiant nous est donné avec la notion galvaudée de « politiquement correct », servie à toutes les sauces ; employer une expression à la mode, c’est « faire l’économie d’une pensée ». Première suggestion : prendre le temps de douter. La recherche éperdue de la vérité (une « armée mobile de métaphores » selon Nietzsche) est inutile, voire pernicieuse, comme est pernicieux le systémisme forcené des sciences, lequel conduit au verbiage et à l’amour immodéré du jargon (« Apprends notre novlangue et viens jouer avec nous »). Seconde suggestion : écarter la pensée-mode, dût-elle recouvrir une idée noble. Le cas de « l’égalitarisme dévoyé » offre l’illustration d’un concept louable mal exploité : la course à l’égalité ne suscite-t-elle pas l’émergence de la victimisation ? Troisième suggestion : retrouver le goût de l’étonnement, cette « vertu cardinale », antidote à la pensée molle. En bref, réenchanter la pensée.</p>
<p>Pas d’envolées déclamatoires dans cet ouvrage élégant, pas de théories superflues – mais pas non plus de certitudes. Grâce à un tour onctueusement dialectique, Belinda Cannone nous enseigne que la nécessité du recul (exprimée par les « exercices de constante vigilance » de Clara, la fiancée du narrateur) est la condition <em>sine qua non</em> du discernement. Et elle nous rassure : si cette posture nous rend parfois aporétiques, c’est uniquement dans le but d’offrir de la rotondité à nos convictions, de les rendre ductiles et opposables. Sachons vivre avec nos imperfections, mais conscients d&#8217;être perfectibles. Après nous avoir convaincus d’imposture, nous qui nous pensions intègres, nous voici reconnus bêtes, alors qu’on se croyait intelligents. En moraliste éclairée, Belinda Cannone ne ménage pas son lecteur en lui dessillant les yeux sur le gouffre de stupidité au fond duquel l&#8217;homme s&#8217;agite, mais c’est pour son bien. <em>Qui bene amat…</em></p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) Rappelons que <em>Le Désir d’écriture</em> (Calmann-Lévy, 2000) a été couronné du Prix de l’Essai de l’Académie française, et <em>Le Sentiment d’imposture</em> (Calmann-Lévy, 2005) du Grand Prix de l’Essai de la Société des Gens de Lettres.<br />
(2) <em>in</em> Robert Musil, <em>De la Bêtise (1937)</em>, Éd. Allia, 2004.<br />
(3) <a target="_blank" href="http://www.revuedumauss.com.fr/Pages/NLEC.html">Lecture de « Un si fragile vernis d’humanité » (M. Terestchenko) par B. Cannone (Revue du MAUSS)</a><br />
</font></p>
<p><font color="#888888">Belinda Cannone, <em>La Bêtise s&#8217;améliore</em>, collect. L&#8217;autre Pensée, Éd. Stock, Paris, 2007. (208p., ISBN: 978-2-234-05947-4)<br />
</font><font color="#888888"><br />
Liens connexes<br />
• <a target="_blank" href="http://www.visuelimage.com/ch/verso18/print/text.htm">« Réenchanter la pensée », article de B. Cannone</a><br />
• <a target="_blank" href="http://blog.lignesdefuite.fr/post/2007/10/20/ma-grand-mere-en-minijupe-un-jour-de-brouillard">Lecture de « La Bêtise s’améliore », sur le weblog « Lignes de fuite »</a><br />
• <a target="_blank" href="http://poezibao.typepad.com/poezibao/2007/12/pour-la-pense-u.html">« Petit parcours de l’œuvre de Belinda Cannone », par Ronald Klapka</a><br />
• <a target="_blank" href="http://www.dailymotion.com/video/x3frtw_la-betise-sameliore-de-b-cannone-av">Extrait de l’émission « Bateau livre » sur France5 (8 novembre 2007), avec B. Cannone et B.-H. Lévy</a><br />
</font></p>
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		<title>Lettre à un ami lointain</title>
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		<pubDate>Sun, 24 Feb 2008 22:31:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Immanence du doute]]></category>

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		<description><![CDATA[Pour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img align="textTop" width="100" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/cioran.jpg" height="150" style="float: right; margin-left: 10px" />Pour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.</p>
<p>Dans sa <em>Lettre à un ami lointain</em>, il s’exprime sur la liberté en ces termes : « Pour vous qui ne l’avez plus, elle est tout ; pour nous qui la possédons, elle n’est qu’illusion, parce que nous la perdrons, et que, de toute manière, elle est faite pour être perdue. » Oracle crépusculaire d’un heimatlos qui récuse jusqu’à sa propre vie, présente ou passée.</p>
<p>Le passage du roumain au français date de 1947. L’écriture du <em>Précis de décomposition</em> est un chemin de croix. Simone Boué se souvient : un jour, au Collège de France, elle audite avec Cioran un professeur de mathématiques. Celui-ci est tchèque, il ne parle pas le français et se contente de produire ses formules au tableau. « Il vaudrait mieux écrire des opérettes que d’écrire dans une langue que personne ne connaît. » Ainsi le choix du français s’imposait-il moins par élection affective que par stratégie de communication ? Peu probable : Cioran a toujours témoigné un amour oblatif, sacrificiel, pour son idiome d’adoption. Tel fut le prix de la rédemption pour l’exilé renégat.</p>
<p>Le génie incontesté du Valaque, c’est d’avoir épousé le français en virtuose, en joaillier, puisant dans la littérature de nos XVIIe et XVIIIe siècles la quintessence de son expression. Ce qui conduira Simone Boué à confesser : « Souvent, je pense que c’est Cioran qui m’a appris le français. »</p>
<hr SIZE="1" noShade="true" color="#c0c0c0" /><font color="#888888"><br />
Lecture de &#8220;Lettre à un ami lointain&#8221;, in <em>Histoire et Utopie</em> (Gallimard, 1960).<br />
[Désactivez, au besoin, le lecteur mp3 du menu]</p>
<p></font></p>
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		<title>Aqua in bocca</title>
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		<pubDate>Sun, 10 Feb 2008 19:22:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Nourritures lustrales]]></category>

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		<description><![CDATA[18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a joint depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.grasset.fr/Grasset/CtlPrincipal?controlerCode=CtlCatalogue&amp;requestCode=afficherArticle&amp;codeArticle=9782246538615&amp;ligneArticle=1" target="_blank"><img src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/guidici.jpg" style="float: left; margin-right: 10px" align="texttop" height="150" width="100" /></a>18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a joint depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de Pedigrisgiu, à l’ombre d’un boqueteau où j’aimais me perdre, pour qu’aussitôt ma mémoire refasse le contexte de cette année 1997 durant laquelle <em>Le Crépuscule des Corses</em> est paru en frappant la société insulaire d’une gifle tonique. Ce livre rigoureux et dense paraissait quelques mois seulement après le roboratif <em>Pour en finir avec la Corse</em> de Jean-Marc Fombonne-Bresson, refusé par nombre d’éditeurs français par crainte de représailles, et finalement publié aux éditions Favre (Lausanne). Une question demeure : qui avait intérêt à faire taire Giudici ? L’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. À l&#8217;abord, il semblait si commode d’accabler les clandestins, à la lecture des pages vireuses que le polémiste avait distillées à leur charge. Lors d’un communiqué, un dignitaire du FLNC s’était empressé de démentir toute implication : « Giudici n’était pas un ennemi ». Certes, l’auteur du <em>Crépuscule</em> avait savamment distribué ses attaques, fustigeant les « caciques » dans leur ensemble, et non seulement les nationalistes. Son amour blessé pour la <em>tarra materna</em> n’en faisait pas un adversaire de la Corse, ni des Corses – bien au contraire. La vérité se trouverait-elle au fond d’un <a href="http://books.google.com/books?id=ed5jnYG54H8C&amp;pg=PA355&amp;lpg=PA355&amp;dq=%22Karim+Kamal%22&amp;source=web&amp;ots=eyWMj6ksXZ&amp;sig=Z5eCJDDZl-YjKzpRtCCZ_VyXbVE#PPA355,M1" target="_blank">autre dossier</a>, à l’égard duquel le journaliste eût fait preuve d’un peu trop de curiosité ? Je doute qu’on le sache un jour, mais apparemment, Nicolas Giudici a eu affaire à des nervis auxquels son bref séjour en Corse fournissait une belle occasion de brouiller les pistes.</p>
<p><a href="http://www.evene.fr/livres/livre/roberto-saviano-gomorra-29412.php" target="_blank"><img src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/saviano.jpg" style="float: right; margin-left: 10px" align="texttop" height="150" width="100" /></a>Décembre 2007. <em>Gomorra</em> atteint le million d’exemplaires vendus dans la seule Péninsule ; l&#8217;inquiétude avait déjà gagné son auteur au cent millième. Il vit désormais à Rome, sous surveillance policière. Roberto Saviano le sait mieux que quiconque : si nul ne majuscule plus <em>camorra</em> à l’initiale, c’est parce que l’entité maffieuse est devenue trop familière à l’esprit des Campaniens pour qu’on la rehausse en nom propre. La camorra, précise-t-il, n’existe pas ; c’est « un mot de flics », une chimère de la conscience collective, une abstraction. Elle compte pourtant cinq fois plus de membres que la <em>Cosa Nostra</em>, dans un territoire deux fois moins vaste que la Sicile. Médiatiquement, les <em>padroni</em> de Casal di Principe ou du Secondigliano tolèrent les généralités, tant que les chroniqueurs confortent leur image d&#8217;intouchables ; un article sur un fait d’armes a toujours offert de la publicité à peu de frais. <em>Gomorra</em>, en revanche, foule aux pieds une règle d&#8217;or : l’omerta. Devenu l’homme à abattre, le Salman Rushdie italien ne doit sa survie qu’à la pusillanimité des parrains dont il a décati la réputation et diffusé les coordonnées. Son sursit dérisoire ne tient qu&#8217;à un fil : tout écart au code doit être puni, et l&#8217;exécution du châtiment reste le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir. Le pouvoir de <em>sanctionner</em>.</p>
<p>Écartons tout malentendu : ce n’est pas la prédiction macabre de l&#8217;élimination qui inspire un rapprochement entre Saviano et Giudici, c’est la connexion récurrente et documentée que Giudici établit méthodiquement entre la Corse et le Mezzogiorno. Mises en regard par leur structure, leur composition et leur fonctionnement, les vieilles sociétés du <em>mare nostrum</em> semblent indissociables d’un même système de cohérence. Prépondérance des liens de sang, légitimité de la prébende, éréthisme affectif, tout cela existe de part et d’autre de la Tyrrhénienne sous une forme commune, au sein d’une aire culturelle où la préservation obsessionnelle de l’identité (protectionnisme) s’oppose à la quête perpétuelle des alliances nouvelles (libéralisme). Érigé en unité de mesure sociale, le clan doit faire face à un double péril : l’affaiblissement s’il s’isole, la compromission s’il s’allie. Giudici et Saviano constatent pareillement, à l’aune de leurs visées respectives, que les grands conglomérats familiaux vivent dans l’autarcie et la paranoïa, comme des citadelles assiégées. La suprématie reviendra au clan qui saura mettre en œuvre la poliorcétique la plus astucieuse.</p>
<p>Sous l’angle politique, la réflexion de Giudici rejoint également celle de Saviano : comment impulser du mouvement dans une société où les forces d’inertie neutralisent toute volonté de progrès, où le clientélisme vaut loi, où l’élu, préférant la fidélité à la compétence, troque l&#8217;ingénieur, brillant mais insoumis, contre le caudataire, falot mais docile ? Bien sûr, on pourrait alléguer qu’il n’existe plus un gouvernement au monde où l’on n’agit pas de la sorte ; la pénurie de probité dans l’administration devient chose si banale qu’elle confine au truisme. Nonobstant l’évidence, Giudici et Saviano parviennent à la même conclusion : les maffias naissent là où l’État est rare. Ce n’est pas une gouvernance corrompue qui a enfanté de la camorra, de la <em>Cosa Nostra</em>, de la <em>‘ndrangheta</em> calabraise ou de la « Brise de Mer » bastiaise ; c’est une gouvernance démissionnaire, bercée d’insouciance et de procrastination. En Corse comme dans le Mezzogiorno, la mise en rapport entre la pléthore de la fonction publique et la faillite de l’État de droit donne à penser que l’État n’est pas nécessairement plus présent, ni plus efficace, là où ses représentants sont plus nombreux.</p>
<p><font color="#888888"><br />
• Nicolas Giudici, <em>Le Crépuscule des Corses</em>, Éditions Grasset, Paris, 1997. (376p., ISBN : 2-246-53861-0)<br />
• Jean-Marc Fombonne-Bresson, <em>Pour en finir avec la Corse, Enquête sur une dérive politique, économique et mafieuse</em>, Éditions Favre, Lausanne, 1997. (184p., ISBN : 2-8289-0511-X)<br />
• Roberto Saviano, <em>Gomorra, Dans l’empire de la camorra</em>, Éditions Gallimard, Paris, 2007. (357p., ISBN : 978-2-07-078289-5)<br />
</font></p>
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		<title>Cette vie dont nul ne voudrait plus</title>
		<link>http://www.marcbonnant.com/blog/2008/02/01/ce-que-d%e2%80%99autres-cachent</link>
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		<pubDate>Thu, 31 Jan 2008 22:02:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Marc Bonnant</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Nourritures lustrales]]></category>

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		<description><![CDATA[Je me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a target="_blank" href="http://www.albiana.fr/article-168.htm"><img align="textTop" width="100" src="http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/themes/custom/img/giova.jpg" height="166" style="float: left; margin-right: 10px" /></a>Je me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures pittoresques. Ce ravissement préludait à un autre : il y a deux jours, tandis que je fourrageais entre les rayonnages de mon libraire, je suis tombé sur le livre de Jean-Dominique Giovannangeli, <em>Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca</em>, lequel était injustement dissimulé derrière un ouvrage de moindre importance, présenté de face pour lui assurer meilleure promotion et condamnant de fait les pauvres merveilles qu’il obombrait de toute son arrogante envergure.</p>
<p>J’aurais été malheureux de passer à côté d’une telle rencontre, mais il me faut expliquer les raisons de mon enthousiasme afin que celui-ci ne soit indûment confondu avec autre chose qu’un simple plaisir de lecture. Présentons l’objet : cent soixante-quatorze pages d’évocations fragmentaires qui, dans leur ensemble, font l’histoire d’une vie, celle d’un retraité à la mémoire alerte, décidé à nous tracer les lignes d’une existence dont nul ne voudrait plus. Il ne s’agit pas d’un réquisitoire brûlant, ni d’un bréviaire d&#8217;humilité. Juste une belle confidence servie en tranches fines, exempte de savantes péroraisons. Pour convenir à l’exercice de recension, j’ai noirci quelques feuillets de notes, cédant à l’impressionnisme du récit et à sa manie du détail ; j’ai consigné toutes les curiosités sociotechniques dont l’ethnologue se serait délecté, toutes les acceptions dialectales qui auraient réjoui le linguiste. Qu’ai-je commis sinon refaire le livre selon mon goût… Ma tentative de synthèse a échoué. À la seconde lecture, j’ai compris les raisons de ma faillite : il n’est rien, dans la narration de Giovannangeli, qu&#8217;on puisse soustraire à l&#8217;essentiel.</p>
<p>Inutile, donc, de chercher une trame dans cette étoffe rustique. Il nous faut l’imaginer, ce passementier à l’esprit incisif, ourlant les mots comme on rouit le chanvre : pressé de transmettre son trésor immatériel, il a convoqué autour de lui quelques légataires choisis et dévide son métier au fil du souvenir. Que leur dit-il ? Rien de plus que ce qu’il convient de savoir. Son testament recouvre-t-il pour autant une vocation didactique ? En aucun cas. Il est loisible à chacun d’en retenir ce qu’il souhaite. Même les inclinations politiques sont livrées avec équanimité : vaguement régionaliste avant la guerre, vaguement communiste à l’issue, Giovannangeli ne craint pas de laisser entendre que ses idéaux courent au-delà des partis et des mouvements. Le quotidien du <em>muntagnolu</em>, que le sort fait à la fois pastoureau et cultivateur, se décline au rythme des saisons, dans les champs ou sur les sentiers de la transhumance. Labours après vendanges, récoltes après fenaisons. Faute de moyens, les méthodes agricoles relèvent d’un autre âge : une simple bêche, miracle d’ingéniosité, devient un objet d’émerveillement ! La survie des uns est subordonnée à l’allégeance due aux autres. Les <em>Sgiò</em>, propriétaires opulents, accordent aux bergers l’amodiation et se réservent la meilleure part sur les produits de la terre. On dit que les <em>Sgiò</em> n’ouvraient à leurs métayers que s’ils frappaient à leur porte avec le pied, autrement dit les bras chargés de victuailles. Vassaux et suzerains en féodalité médiévale ? Non : c’était il y a cinquante ans, en République française.</p>
<p>Quand la confession se fait plus intime, la parole devient chuchotement et l’ancêtre épanche son cœur : l’enfance au « Château », les berceuses tristes et cruelles, le réveil au troisième chant du coq, le fidèle mulet réquisitionné à la mobilisation, le respect porté à la sagesse des anciens (« Pauvre est le logis où l’on ne trouve une barbe blanche »), l’inévitable cure d’huile de foie de morue, la <em>casetta</em> d’estive dont on épuçait les murs à l’eau bouillante… Les fêtes scandent les grands événements : on contracte le métayage à la Saint-Damien, on déguste le vin nouveau à la Saint-Martin, on prête serment d’amitié sur les feux de la Saint-Jean. Pour lever sa dîme lors du <em>binidittu</em>, le curé, notable parmi les notables, a la main lourde et se sert grassement ; sans doute n&#8217;aime-t-il guère les bergers, vecteurs certifiés du paganisme. Peu disert sur les circonstances de la mort de son frère, Giovannangeli désapprouve en revanche la tradition du deuil, faite d’outrances et de cris, de <em>lamenti</em>, de <em>voceri</em>, de « festins qui frisaient l’indécence. » L’émotion du témoignage, pour contrainte qu’elle paraisse, n’est réprimée qu’en cas de digression. La polémique n&#8217;est pas l&#8217;objet de ce livre, mais quand bien même l’auteur la refuse, il ne fait pas toujours économie d’allusions : les dents grincent lorsqu&#8217;il est question d’évoquer les deux guerres, la ténuité des pensions et l’usage qu’on en fait, le servage des indigents, les manquements de l’État, la misère incoercible, l&#8217;Algérie à l&#8217;aube du séparatisme, et enfin le retour au pays où les « Fils de la Toussaint », déjà, avaient fait des émules…</p>
<p>À sa manière, le fils de berger nous prouve qu’on peut être compendieux sans pécher par pingrerie. Il sait que la parole, si elle est rare et mesurée, peut aussi se charger du sens de ce que l’on croit juste de taire. Certains genres littéraires ne nécessitent pas le recours à une grande littérature ; ils souffriraient d’être astreints à une expression trop quintessenciée. Ce que d’autres cacheraient avec embarras, Jean-Dominique Giovannangeli l’énonce avec fierté, dans le style limpide qui est le sien, sans ostentation mais avide de vérité testimoniale. Mission accomplie : pour les natifs de l’Alta Rocca, la lecture sera le prétexte d’un rendez-vous avec les ancêtres ; pour les autres, la découverte se révélera surprenante, voire stupéfiante. Si une telle vie peut sembler inconcevable aux douillettes esquisses que nous sommes, reconnaissons que ce livre lumineux regorge d’une joie intacte, d’une nostalgie positive et enthousiaste, dût-il se clore sur un constat d’amertume : nul n’ignore qu&#8217;à toute fin de refaire la beauté des estives de jadis et l’abondance de leur population pastorale, il faudrait bien plus qu’une jeunesse volontaire, pour sensibilisée qu&#8217;elle soit à la question du repeuplement rural.</p>
<p><font color="#888888"><br />
(1) Pauline Ettori, <em>Anecdotes et Légendes</em>, La Pensée universelle, Paris, 1972.<br />
</font><br />
<font color="#888888">Lien connexe : <a target="_blank" href="http://etudesrurales.revues.org/document3017.html">http://etudesrurales.revues.org/document3017.html</a><br />
</font></p>
<p><font color="#888888">Jean-Dominique Giovannangeli, <em>Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca</em>, Éditions Albiana, Ajaccio, 2003. (174p., ISBN: 2-84698-064-0)</font></p>
<p></font></p>
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