De la sélection des toponymesMantinia, Alista, Palanta, Mora… Il n’aura pas fallu beaucoup de temps aux plus opiniâtres pour comprendre que ces toponymes-là appartiennent, quelques nuances nécessaires exceptées, à une géographie datant du second siècle de notre ère : celle de Ptolémée. Ce choix est né d’une vieille manie que j’assume. Je perds d’ordinaire un temps indu à l’élaboration des noms propres, non pas pour leur affecter un sens, mais à l’inverse pour les expurger de tout référent, de tout indice bavard. Or, les toponymes de Cunsigliu devaient obéir à deux exigences contraires. D’une part, je les souhaitais fictifs et superposables, pour obvier à toute assimilation trop hâtive. Mais d’autre part, en les accommodant à la réalité, je voulais les rendre accessibles à la perspicacité de qui consentirait un effort de déduction. Renseigner sans révéler. Pour satisfaire à ce double impératif, l’emprunt à Ptolémée m’a semblé offrir un bon compromis sans avoir recours à des procédés trop complexes. Ceci ne concerne que les localités principales ; les noms subsidiaires ont, quant à eux, fait l’objet d’une sélection arbitraire. À les étudier de près, on conviendra qu’il s’agit d’un arbitraire bien livide : la toponymie corse recouvre tellement de récurrences qu’il est difficile de concevoir un nom de lieu qui soit à la fois imaginaire et préservé des analogies. Voilà pourquoi, à défaut de les construire tous, je les ai dérobés, pour la plupart, au cadastre de l’Alta Rocca. Chacun saura, à son gré, détecter les homonymies. Par ailleurs, si le lecteur pense reconnaître des toponymes parmi les noms de certains de mes personnages, je ne saurais lui donner tort ; nombre de patronymes corses se sont formés sur le nom de la localité d’origine et inversement, comme pour rappeler les liens qui unissent les hommes à leur terre. Il reste que, de tous les lieux cités dans Cunsigliu, un seul existe véritablement sous le nom que le récit lui donne. Mais ce lieu-là est bien davantage qu’un lieu.