Malpertuis, geôle des dieux
- Samedi 4 février 2012
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Ce sont les Nouvelles Éditions Oswald (NéO) qui m’ont révélé Jean Ray en 1985 alors que je n’en connaissais rien, sinon que sa postérité légitime l’érigeait en « digne successeur de Lovecraft en Europe » ou en « Edgar Poe belge ». Son recueil Le Carrousel des maléfices (1) m’avait étourdi par sa concision scrupuleuse, son vocabulaire choisi et aussi ce scientisme qui annonçait déjà l’émergence d’un fantastique « érudit ». Mais sans le savoir j’avais abordé le continent Ray par ses rives les moins attrayantes, car ce que j’allais découvrir, à la suite de cette frugale mise en bouche, n’avait de comparable qu’une immersion pétrifiante sous les glaces d’une banquise…
Lorsqu’il me fallut choisir un titre à présenter pour le rendez-vous littéraire de Musanostra du 28 janvier dernier à Siscu, deux ouvrages issus de la « littérature de l’imaginaire » m’avaient semblé convenir : Les Envoûtés de Gombrowicz (2) et Malpertuis de Ray. (3) Des deux, je retins celui où le fantastique s’exprime le plus sincèrement. En effet, si de vagues ombres hofmanniennes étreignent par endroits le roman de Gombrowicz, un irrationnel terrifiant et fécond explose à chacune des pages de Malpertuis. Cette histoire de monstres, qui revisite à sa manière l’inépuisable thème de la maison hantée, s’impose par une singularité que seul l’examen du portrait de son auteur permet de comprendre.
Jean Ray doit attendre la guerre et la fermeture des frontières avec la France pour trouver la faveur du public belge : dès 1942, ses livres rencontrent un certain succès. Malpertuis appartient à cette période. La Libération fera décroître cet intérêt soudain, mais la gloire se présente réellement en 1952 quand Robert Laffont décide de le rééditer. Ce Flamand francophone, qui n’avait d’estime que pour sa production française, (4) est alors considéré comme le porte-parole de la littérature fantastique belge. On lui doit une œuvre abondante exclusivement dévolue aux genres de l’imaginaire et constituée, pour l’essentiel, de contes et de nouvelles. Sa vie demeure méconnue, voire mystérieuse. La légende l’a dit marin, contrebandier, confondu pour abus de confiance et écroué pour cela ; on l’a dit coutumier des lieux où la malice et le crime s’exercent… En réalité, l’auteur des Contes du whisky (5) était sédentaire et sobre. (6) Il s’est éteint paisiblement en 1964 dans sa ville natale de Gand, à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Malpertuis (7) est à l’image de son auteur : roman ombreux et cryptique, complexe quant à la forme et au fond. Le lecteur ne doit pas crainte d’y être un peu bousculé, dès son amorce. Il s’agit d’une compilation polyphonique de récits enchâssés, de témoignages multiples offrant des points de vue différents sur un même faisceau de faits. La bizarrerie langagière qui s’en exhale n’est pas étrangère au « baroquisme » de Jean Ray, qui n’a de cesse de puiser à la source du lexique le plus précis, le plus circonstancié. Le soin apporté à la description de la demeure maudite en rend l’aspect avec exactitude : « Elle est là, avec ses énormes loges en balcon, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures grimaçantes de guivres et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. » (8)
L’argument sur lequel repose le roman est le suivant : les hommes conçoivent leurs dieux, qui meurent si l’on cesse de croire en eux. Deux cosmogonies, grecque et chrétienne, s’y confrontent ; le passage du polythéisme au monothéisme renvoie à l’intériorisation de la faute, au ressenti individuel du péché. Les occupants de Malpertuis, perdus entre ombre et clarté, entre déréliction et expiation, luttent en permanence contre leur propre nature, et ce combat intérieur coûte au récit des turbulences, des disjonctions : bientôt, le lecteur est confronté aux analepses et à la pluralité des voix. L’espace et le temps se troublent, les repères s’estompent. Nous découvrons que l’oncle Cassave, maître des lieux, n’est pas seulement riche et puissant : c’est aussi un redoutable thaumaturge, dont l’âge même est incertain. L’anormalité, ubiquitaire à Malpertuis, motive une étonnante intuition scientifique : le « pli dans l’espace » évoqué par l’abbé Doucedame (9) n’est pas sans rappeler les catastrophes de René Thom… (10)
Partisan d’un fantastique à « suggestion progressive », (11) Jean Ray jette ses indices parcimonieusement, grâce à l’onomastique par exemple. La monstruosité ou la prépotence de certains personnages est parfois signalée très tôt dans le récit. Sur son lit de mort, le vieux Cassave exhorte Euryale à ouvrir les yeux pour le libérer, et aussitôt ne s’exclame-t-il pas : « Mon cœur dans Malpertuis… pierre parmi les pierres… » (12) Mettre l’intelligence du lecteur à contribution : tel est le pari de Ray. Et toujours entretenir le doute quant au sens à donner aux faits. Dans le meilleur des cas, seule une lecture active conduit à la juste interprétation des événements, mais « qu’importe de comprendre » fera dire l’auteur à une de ses créatures, précipitant l’intrigue et les personnages dans les brumes d’un clair-obscur où la vérité compte moins que la charge des symboles.
Dans son œuvre, Jean Ray exprime souvent le « danger de dire », le péril mortel qui menace les locuteurs. Peut-être son passé judiciaire explique-t-il ce contentieux patent entre loi et parole. Du témoignage au blasphème, l’écart est ténu car réécrire la Parole divine constitue une infraction sévère. Dans Malpertuis, tous ceux qui s’y emploient connaissent le châtiment ; un seul, sans lequel l’histoire même de Malpertuis nous serait inconnue, y survit. Son statut presque démiurgique le rapproche de celui de l’auteur : « une sorte de nyctalope », (13) un être clairvoyant, d’abord simple narrateur parmi les narrateurs, puis acteur à part entière. En dérobant le marbre du dieu Terme, figure sacrale de la probité, le voleur nyctalope s’empare de la mort réifiée, supplantant Cassave lui-même dans sa quête d’immortalité.
Sans conteste, Malpertuis est une œuvre importante, tant novatrice que fondatrice dans le paysage fantastique « moderne ». Affranchi des entraves du réalisme et du possible, Jean Ray s’en est servi pour transmettre, en l’espace d’un récit déroutant mais superbe, sa perception de la loi, du péché, du remords face à la faute et surtout du rôle de la création littéraire dans un système de valeurs (celui de l’Imaginaire) où les équilibres et les forces ne souffrent aucune règle conventionnelle.
(1) J. Ray, Le Carrousel des maléfices, Nouvelles Éd. Oswald, Paris, 1985.
(2) W. Gombrowitz, Les Envoûtés, trad. du polonais par Albert Mailles et Hélène Wlodarczyk, préface de Paul Kalinine, Paris, Stock/Est, 1977.
(3) J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006.
(4) Ray signait ses livres néerlandais du pseudonyme de John Flanders.
(5) J. Ray, Les Contes du whisky, coll. Bibliothèque Marabout – Géant n° G237, Éd. Marabout-Gérard, 1965.
(6) Cf. U. Thiry, « Jean Ray vu par son médecin », in Médecine de France, n° 164, Paris, 1965, pp. 36-40.
(7) Que l’on pourrait traduire par « sale tanière ».
(8) J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006, p. 61.
(9) Ibid., p. 95.
(10) R. Thom, Paraboles et catastrophes, Éd. Champs Flammarion n° 186, 1983.
(11) Cf. R. Trousson, « Jean Ray et le discours fantastique », in Études de littérature française de Belgique, Bruxelles, J. Antoine, 1978.
(12) J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006, p. 54.
(13) Ibid., p. 255.
Liens connexes
• Site Internet des Amis de Jean Ray
• Malpertuis a fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Le film du même nom, réalisé par Harry Kümel, fut nommé pour la Palme d’or au Festival de Cannes en 1972. Un différend concernant le montage a donné lieu à deux versions distinctes.

Pour quel idéal le cœur de Sully Prudhomme bat-il ? Parnasse, romantisme : où va sa préférence ? Sans doute n’a-t-il jamais souhaité choisir. Il réside dans cet entre-deux de la poésie où Dierx, Banville, Mendès et d’autres ont séjourné aussi, un espace intermédiaire partagé entre raison et passion, entre l’amour des hommes et celui de la nature, comme si toute inféodation à un genre, tout enfermement, s’avérait contraire à la vocation du poète dont la vacillation permanente, si elle n’exclut pas l’engagement, n’arrête jamais aucune conviction décisive. Révélé par Sainte-Beuve en 1865 avec Stances et Poèmes, Sully Prudhomme n’a que vingt-six ans et déjà son élégiaque « Vase brisé » est récité partout. Gloire discrète et précoce pour ce fils de bourgeois se rêvant un autre destin que celui qu’on lui propose. Une mère veuve et rigide, une santé précaire qui lui ferme les portes de Polytechnique, un cursus juridique qu’il achève dans la fadeur des études notariales, une brève carrière d’ingénieur chez Schneider, des amours contrariées et douloureuses : tel est le bois dont Sully Prudhomme est fait, une essence à la saveur un peu âpre mais au cœur recelant une infinie richesse de nuances.
Celui qu’Alfred Knopf refusera d’éditer parce qu’il était, selon lui, « intraduisible » (1) deviendra l’un des plus grands écrivains de son temps. Borges s’éteint à Genève en 1986 après avoir illuminé les lettres latines de son immense culture pendant près d’un demi-siècle, et ce en dépit d’une cécité progressive accueillie avec une stoïque résignation. Claude Mauriac, s’accordant à l’unanime hommage que la critique et le public lui ont rendu, dira de lui : « Après l’avoir lu, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. » L’amour des lecteurs pour cet illustre Argentin, que certains ont prétendu excentrique, bien à tort, récompense les objectifs atteints d’une œuvre profondément originale dont la science facétieuse n’a pourtant jamais entravé l’accessibilité. Pour en comprendre le paradoxe, cet article se propose de synthétiser et de commenter les arguments de Roger Caillois publiés chez Fata Morgana en 2009. (2)
« Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. […] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)
« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)
« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »
En 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l’impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), l’auteure de La Bêtise s’améliore briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C’est à souhaiter. Il est certain que l’aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu’au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l’avouer : ceux qui, à mon instar, ont l’heur de connaître Belinda Cannone n’en seront guère surpris. Voici offerte l’occasion d’une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l’opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir gaiementd’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n’avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.
Je me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures pittoresques. Ce ravissement préludait à un autre : il y a deux jours, tandis que je fourrageais entre les rayonnages de mon libraire, je suis tombé sur le livre de Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, lequel était injustement dissimulé derrière un ouvrage de moindre importance, présenté de face pour lui assurer meilleure promotion et condamnant de fait les pauvres merveilles qu’il obombrait de toute son arrogante envergure.
« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »