L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer
21 septembre 2008. Par Marc Bonnant
« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)
Il n’est pas une page de Schopenhauer qu’on ne lise sans opiner du bonnet, avec force résignation, consterné par la vérité originale, parfois cruelle, qu’on y découvre, et d’emblée, à la joie que l’on éprouve de se faire encore surprendre par un « classique », tout iconoclaste qu’il fût déjà en son temps, on conçoit aisément que ce penseur-là ait pu exaspérer ses pairs avec son impertinence chronique, son incoercible agressivité. Fichte, Hegel, Schelling… Postkantien comme eux, il préférait la première mouture de la Critique à sa version tardive, qu’il jugeait trop théiste à son gré. Schopenhauer l’athée, le « pessimiste de Francfort », se range dans un postkantisme singulier, loin des académismes : son tour incisif et son goût du paradoxe le distinguent de ces « philosophrastes » qu’il exècre au point de les agonir sans relâche. Que discerner dans cette saine détestation sinon l’expression d’une convoitise légitime ? Les susnommés ne lui ont-ils pas, injustement, dérobé sa chaire et son auditoire ? Celui que son époque tarde à accueillir en philosophe ne connaîtra le succès qu’en 1853, à la parution de ses fantaisistes Parerga et Paralipomena.
L’extrema ratio du maître, trente-huitième et dernier argument de son bréviaire oublié (2), c’est l’injure, ultime recours pour obvier à la débâcle. Évidemment, il n’est pas meilleure prévention que la prudence aristotélicienne : esquiver les sophistes, les baratineurs, les chicaneurs de tout crin, prompts à vous déstabiliser. Et si malgré les précautions le conflit s’impose, alors tous les moyens peuvent être envisagés, jusqu’aux plus radicaux. Parmi eux, l’invective. La judicieuse compilation de Franco Volpi fera, certes, le bonheur des collectionneurs d’aphorismes qui, soucieux de briller dans les dîners, prendront à leur compte les joyaux d’infamie que recèlent ces pages. Imprudent, en outre, quiconque se hâterait de réduire l’immense Allemand à cet ouvrage distractif dont la vocation, à mon sens, est double. D’abord, s’évertue-t-il à souligner un trait reconnu du caractère de Schopenhauer : la méchanceté. Ensuite – et c’est là l’entreprise la plus intéressante – il tient qu’une injure bien frappée convoque avant toute chose une exigence de style et, conséquemment, une maîtrise du langage.
De quoi est faite l’insulte aujourd’hui ? Lapidaire, elle doit emprunter au registre familier, voire vulgaire. Trop savante, elle sera jugée pédante. Indirecte, on la dira molle. Qu’un Tapie fulminant assène à un Aphatie médusé quelque « Vous êtes un connard ! » (3) à l’issue d’une interview contrariante prouve qu’à l’évidence l’insulte publique ne nécessite pas toujours l’usage de la rhétorique pour atteindre son but. Qu’un Attali blessé dans son amour-propre pique Onfray d’un « Vous êtes nullissime… Humainement infréquentable ! » (4) démontre pareillement qu’il ne suffit pas d’être érudit pour manquer de vocables lorsque les attaques de l’adversaire se font trop mordicantes. N’est pas un bon insulteur qui veut. Pour être pleinement acquis, l’art de l’insulte exige de la pratique, de l’entraînement, de l’anticipation, mais aussi du renoncement, de la violence et de la mauvaiseté. « La grossièreté triomphe hélas toujours sur l’esprit » soupirait le philosophe de Dantzig.
Dans sa préface, Franco Volpi prend soin de nous rappeler que Borges achevait son Histoire de l’éternité (5) par une note sur « l’art d’injurier », et que Schopenhauer, à la suite naturelle d’Aristote qui voyait dans l’indignation une vertu, nous enseigne l’insulte comme les maîtres de l’Antiquité enseignaient la morale : par le cas concret (modus utens). L’exercice ne s’improvise guère : il réclame de la méthode. Le recueil de Volpi ne craint pas de faire l’apologie du préjugé, du paradoxe ou de la mauvaise foi. Le choix de son découpage recouvre une intention exégétique : confronter entre elles toutes les cibles identifiées, les corréler à un vaste ensemble d’indices, leur affecter enfin une cohérence utile à la compréhension de l’atrabilaire que fut Schopenhauer. Comment déchiffrer cette secrète félicité d’être méchant ? Comment interpréter ce goût presque inné de la raillerie, du juron, de l’offense, de la diatribe, de l’ironie et du sarcasme ? Toute cette ire exprimée par le verbe est-elle inhumaine ? Bien au contraire : elle n’est que trop humaine. Le misanthrope de Gdańsk n’incarne pas seulement le monstre d’arrogance dénoncé par sa propre mère, ni le semeur d’avanie tant redouté de ses détracteurs ; il est d’abord un homme, plus humain que tous les hommes, agité de stupeurs, de révoltes et d’indignations. Ce Schopenhauer colérique et véhément, rassemblé par la main de Volpi, se distance quelque peu du pessimiste nourri aux Upanishad védiques préfigurant déjà le Nietzsche anti-académique des Considérations inactuelles – le même Nietzsche qui, avant de s’en détourner nûment, défendra l’auguste ancêtre avec révérence.
Schopenhauer ne doit son isolement qu’à lui-même. Suite à ses maladresses obstinées, l’ostracisme exercé par ses contemporains n’a fait qu’accroître son humeur hargneuse. Soyons sincères : nous eussions regretté que l’ogre allemand s’affadît dans la gloire et le renom, car un rebut bougon passionne toujours davantage qu’une idole louée. D’ailleurs, ses ricanements narquois n’annoncent-ils pas une prestigieuse postérité ? Nous pressentons Weininger et Montherlant derrière le misogyne, nous devinons Klíma et Cioran sous chacun de ses diasyrmes, nous percevons son pessimisme chez les héros désespérés du décadentisme, puis de l’existentialisme, de des Esseintes à Bardamu… S’il n’avait pas été excessif et provocateur, aurait-il séduit la cohorte frileuse des profanes que la seule évocation de la German metaphysics pétrifiait d’effroi ?
La circonstance de cet article m’offre l’occasion d’évoquer un ouvrage du trop méconnu Samuel Johnson, intitulé L’Art de l’insulte et autres effronteries (6). Le rapprochement avec l’initiative de Franco Volpi ne me semble pas vain. On y appréciera quelques perles d’une truculence dédaigneuse : « Traiter votre adversaire avec respect, c’est lui donner un avantage auquel il n’a pas droit… Sachez, Monsieur, que traiter votre adversaire avec respect, c’est frapper mou au combat. » Johnson, lui aussi, choisissait soigneusement ses cibles : les whigs, les Écossais, les Français… Ses brocards, désormais surannés quant au fond, brillent toutefois des mêmes ressorts stylistiques dont La Rochefoucault avait constellé ses Maximes (ressorts dans le maniement desquels Schopenhauer excellera à son tour), tels que l’antiphrase, la contradiction, le persiflage et tous les procédés déconcertants en général. Et puisque l’insulte fleurit souvent sur le terreau d’une pensée paradoxale, laissons Johnson nous interroger avec une ultime ambiguïté : « Il se peut que moins nous nous querellons, plus nous nous haïssons. »
(1) A. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, éd. Félix Alcan, Paris, 1887.
(2) Id., L’Art de toujours avoir raison. Schopenhauer y dresse l’inventaire des expédients oratoires indispensables à ceux qui souhaitent sortir victorieux de n’importe quel débat, parfois au prix du bon sens ou de la vérité.
(3) Altercation au sortir du plateau de RTL, le mardi 9 septembre dernier.
(4) Émission « Esprits libres » sur France 2, le 2 novembre 2007.
(5) J. L. Borges, Histoire de l’éternité, éd. Christian Bourgeois, Paris, 1999.
(6) S. Johnson, L’Art de l’insulte et autres effronteries, trad. Béatrice Vierne, éd. Anatolia Libella, Paris, 2007.
• Arthur Schopenhauer, L’Art de l’insulte, textes réunis et présentés par Franco Volpi, éd. du Seuil, Paris, 2004. (188p., ISBN: 2-02-056255-3)
« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »
L’aventure mescalinienne durera près de dix ans. Quatre ouvrages en retracent le parcours : Misérable miracle (1956), L’Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961) et Les grandes épreuves de l’esprit (1966). Cioran, l’ami expert en abîmes, voyait en Michaux « un ermite qui connaît l’heure des trains », raillant sa manie de la préparation, sa prudente méticulosité. En effet, avant de s’aventurer en mescaline, Michaux a dévoré une abondante documentation scientifique (Lewin, Rouhier, Lumolz), ainsi qu’une littérature connexe et désormais classique (Confessions d’un mangeur d’opium de De Quincey, Les Portes de la perception d’Huxley, Le Voyage au pays des Tarahumaras d’Artaud). L’auteur s’est fixé un double objectif : susciter du texte, bien sûr, mais aussi offrir une observation scientifique pertinente. Doit-on y voir le déni d’une poésie incurieuse, celle qui récuse toute démarche heuristique ? Pour Michaux, dont chaque livre va de l’expérimentation à l’exorcisme, il va de soi que l’écriture ne vaut d’exister que si elle consent à prendre certains risques.



« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »
L’ombre oppressante du père plane sur l’œuvre d’Antonia, comme elle avait plané sur sa courte existence. On le soupçonnera d’avoir réécrit ou amendé selon son goût quelques pièces qu’il jugea « excessives », indignes de la fille modèle. Les dédicaces pour « AMC », notamment, disparaissent. Les anciens camarades, les rares à être encore de ce monde, évoquent une jeune fille au visage noble, mélancolique et solitaire. La philologue et critique littéraire Maria Corti, amie d’Antonia à la Faculté, se la remémorait en ces termes : « Son esprit faisait penser à ces plantes de montagne qui croissent au bord des crevasses et des gouffres. […] Elle fut la proie innocente d’une censure paternelle presque paranoïaque, attentant à sa vie comme à sa poésie. Sans doute était-elle en conflit avec le huis clos religieux imposé par sa famille. La terre lombarde adorée, la nature de fleurs et de rivières la consolaient certainement davantage que ses semblables. » En se donnant la mort, Antonia met un terme à une insupportable somme de regrets. Quels vers incarnent mieux la douleur de cette vie à peine esquissée : « Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents | où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, | comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu. » (Rilke) La blessure de la femme non mère, « fleur du renoncement », est symbolisée par cet enfant non né, sacrifié à l’Art contre toute espérance de plénitude. À défaut de mère, Antonia fut poétesse, préposée à la délicate conciliation de l’Éthique et de l’Esthétique. « Je vis de poésie comme les veines vivent de sang. » Décelant toute la culpabilité de l’égérie meurtrie, Alessandra Cenni voit en Antonia Pozzi une icône tragique, « une Antigone moderne, avec l’ombre de l’inachevé, avec son rêve d’amour et d’enfant, avec la voix de ses fantômes, dans un monde de silence et d’abîmes, fait de brumes, de fosses et de croix. » L’obsession de la faute domine une écriture déjà assombrie par les affres de la dépression. Eugenio Borgna, penché sur les rouages de cette souffrance morbide qui magnifie l’Art au détriment de l’Être, confessera dans ses Intermittences du Cœur : « Le Journal d’Antonia Pozzi se lit au rythme des battements du cœur : il est traversé d’une cascade d’émotions et de réflexions percutantes, téméraires, ancrées aux thèmes existentiels d’hier et d’aujourd’hui. D’une telle lecture, nous sortons interdits, bouleversés. » Peut-être aussi plus humains – au sens où les poètes l’entendent.
On songe à Borges, à la minutie malicieuse qu’il mettait à l’élaboration de ses apocryphes. On pense, notamment, au Quichotte de Ménard ou à l’édition princeps de The Approach to Al-Mu’tasim. Pour l’un comme pour l’autre de ces ouvrages imaginaires, nous savons qu’il faudrait, à toute fin de croire, nous convaincre non seulement de la parole de l’écrivain, ingénieur de l’histoire, mais aussi de celle du narrateur, personnage dans le récit. Chez le mage argentin, auteur et narrateur cohabitent dans l’illusion, telles les mains du dessin d’Escher, indissociables protagonistes d’une même scène. Et parce que les univers de Borges finissent toujours par nous posséder, nous nous ébahissons d’admiration, pris pour dupes, captifs d’une démonstration trop savante, trop documentée, pour être sujette à caution.
Il est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’un mésaise sournois, durable. C’est le cas de l’incommodant monsieur Caraco.
L’œuvre de György Ligeti a bien souvent célébré l’heureuse rencontre entre la musique et les mathématiques. D’aucuns se souviennent de son Requiem comme d’une pièce trop sépulcrale, mais n’oublions pas que Ligeti a voulu en faire l’exemple d’un compromis entre art et science : l’usage des chiffres n’y est pas seulement expérimental et ludique, il participe du processus de création. Sous les doigts ingénieux du musicien scientifique, l’émotion prend corps, subrepticement, et se cristallise. Mais où se situe l’homme dans cette démiurgie glaciale ? On le trouvera plus présent dans le Concerto roumain, datant de 1951. Cette œuvre résonne comme la rémanence d’un vieux souvenir, remontant à une époque où l’occupation magyar s’étend encore jusqu’aux pieds des Carpates. Ligeti découvre les mystères du folklore valaque, avec sa curiosité d’enfant. Des chamans survoltés et grimés jouent du violon, du “cimpoi” (cornemuse) et surtout du “bucium”, sorte d’alphorn. Magique et troublante, l’anomalie tonale du bucium correspond à une acoustique logique, naturelle. Ligeti étudiera la musique populaire roumaine jusqu’à la livraison de son Concerto, qui fut interdit d’exécution à Budapest, ne répondant pas aux canons esthétiques imposés par le régime. Un dissident est né : contre l’ordre et l’harmonie, György Ligeti érige un style radicalement chromatique. La dictature stalinienne a fortuitement fait de ce beau Concerto roumain le point d’achoppement de deux revendications connexes : le droit à la dissonance et le refus de l’avilissement.