« Lire au Soleil » : Festival du Livre de Porto-Vecchio
5 juillet 2009. Par Marc Bonnant
Il était temps. Il était temps que l’envie revînt avant qu’on m’oubliât. À vrai dire, peu me chaut qu’on m’oublie, mais que l’envie ne revînt pas, c’eût été la mort avant l’heure. Me revoici donc, l’appétit intact, et comme souvent il fallut qu’un séisme se produisît pour que je remisse la plume à l’encrier. Cet article rend compte d’un bonheur rare. L’idée lumineuse d’un Festival du Livre de Porto-Vecchio est née de la rencontre entre une libraire dynamique et un enseignant passionné, tous deux convaincus du bien-fondé de leur intuition ; c’est dans le prolongement de cette heureuse conjonction que furent posées les bases de l’association « Lire au Soleil » qui devait prêter son nom à la circonstance. Fin mai dernier, la liste provisoire des auteurs invités donnait déjà toute la mesure de l’événement : Jean d’Ormesson, Frédéric Lenoir, Milena Agus… Il ne restait plus qu’à souhaiter que le soleil brillât.
De cette fête majeure, je n’évoquerai que les débats, le reste ayant déjà été richement commenté par ailleurs. Ce vendredi 26 juin, quelques auteurs devisent dans le hall de la Cinémathèque, tandis que les curieux se pressent au niveau inférieur pour assister à l’inauguration. Il est dix-sept heures trente. Gageure à l’ampleur mésestimée que celle relevée par Pascal Plat, modérateur d’une table ronde à l’intitulé aguicheur (« la modernité littéraire ») qui ouvrait le festival dans l’enceinte voluptueuse du Centre culturel (1). Ne nous mentons pas : le public clairsemant les travées de la grande salle attendait mieux de ce non-débat dans lequel, au désarroi des intervenants eux-mêmes, il fut peu question du sujet retenu. Échanges laborieux, digressions incongrues, questions ésotériques d’un animateur voulant trop bien faire, ce à quoi il fallut ajouter les gauloiseries inopportunes de Schifano venu jeter plus de trouble que n’en réclamait une discussion déjà difficultueuse. Les interventions pénétrantes de Ferrari et de Cannone n’auront pas su, hélas, dissiper la torpeur des jeunes invités dont l’embarras perceptible engourdissait les mots. Réjouissons-nous quand même d’avoir découvert les nouveaux talents en présence, puisqu’ils étaient là, avant tout, pour se faire connaître ; je songe, par exemple, à la lecture très enlevée d’une belle page de Broto. Quelle déception toutefois pour ceux qui escomptaient une joute oratoire plus déliée, moins chaotique que cette prestation si mal dirigée, car il y avait matière à dire, ô combien ! Dommage.
Le second débat de cette fin de journée, intitulé « Dieu, sa vie, son œuvre », (2) confiait l’auditoire aux bons soins de Jean d’Ormesson, Frédéric Lenoir et Christian Estèbe, devant, cette fois-ci, une salle quasi comble. Ce concerto pour trois orateurs appelle peu de commentaires, sinon qu’il fut remarquable en tous points. Sagacité malicieuse du président d’honneur, démonstration de savoir du professeur Lenoir, rusticité espiègle d’Estèbe… Un festin d’audaces spirituelles pour un public conquis. Pascal Plat, reconduit à son rôle de modérateur, n’aura presque pas eu à intervenir, tant la conversation fut courtoise et ordonnée.
Le lendemain réservait d’autres rendez-vous inédits à la fraîcheur du préau de l’école Joseph Pietri, pendant que, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, s’organisait la signature des auteurs sous la vigilance de Christelle Ébrard. Vers onze heures, Jean-Michel Verne prenait la parole pour nous présenter ses invités dans le cadre d’une table ronde au thème très attendu : « les journalistes et le livre ». (3) Quatre voix de la profession ont exposé tour à tour les critères qui distinguent journalisme et littérature, insistant sur la distance affective à laquelle tout journaliste doit s’astreindre. L’assistance aura particulièrement apprécié les arguments d’Ariane Chemin et de Jacques Follorou, prodigues en exemples circonstanciés. Nous noterons aussi la part active de Verne dans le cours des échanges, en sa double qualité d’animateur et de journaliste ; sa volonté évidente d’épuiser tous les ressorts du débat nous a gratifiés d’une conférence à la fois pertinente et exhaustive.
Les rencontres ont repris à partir de seize heures par une table ronde sur le thème des « écritures méditerranéennes » (4) qui réunissait autour de son animateur, Marc-Gérard Osmakoff, une sélection de plumes méridionales parmi lesquelles Milena Agus. Il était question ici de définir les caractères récurrents d’une écriture soumise à l’attraction de la terre natale. Les évocations convergentes d’Agus et de Ferrari, tous deux nés et élevés hors de leur région d’origine, nous permirent de mesurer les conséquences de la dualité qui oppose, en pareil cas, l’autochtone et l’exilé au sein d’une même conscience – opposition dans laquelle l’écriture, hypostase de ce combat pour l’identité, est souvent le résultat d’un renoncement ou d’une acceptation. En outre, d’aucuns se souviendront de l’émotion suscitée par la lecture d’un texte de Biancarelli, admirablement servie par le comédien Christian Ruspini. Moment clef d’un festival placé sous le signe du soleil, ce débat important a touché au but : démontrer que tout écrivain d’ascendance latine inscrit son appartenance à la diversité syncrétique du Mare nostrum.
S’en est suivie une confrontation passionnante sous couvert du thème « réalité et écriture noire », (5) l’occasion d’une passe d’armes entre deux tempéraments sanguins : les atrabilaires Loi et Simsolo. L’équanimité idoine de Philippe Olivier, animateur d’exception, ne fut pas de trop pour éviter le départ prématuré d’un Simsolo furieux, surpris par son confrère en flagrant délit de ratiocination… Les arguments du savant chauve, étayés par un historique astucieux quoique dépourvu d’objectivité, étaient pourtant de bonne tenue jusqu’à ce que l’enfant terrible des Lettres françaises ne les foule aux pieds ! Incident mineur dans un débat qui a prouvé à qui l’ignorait encore que la « noire » est l’affaire d’individus de caractère(s). On regrettera peut-être l’effacement immérité de Philip Le Roy que j’aurais souhaité, personnellement, entendre davantage. Partie remise.
Ce samedi littéraire devait se clore aux dernières lueurs du jour avec un rendez-vous de charme intitulé « voix de femmes du sud », (6) laissant à Milena Agus le soin de revenir sur les rapports entre terre et identité. Pour lui donner la réplique, Alonso, très en verve, crut bien faire en déployant le féminisme hargneux qu’on lui connaît ; ne pouvait-on plus efficacement dévoyer la voix des femmes en suggérant qu’on la fît passer pour inférieure ? Sa démonstration, au demeurant alerte, apparut ici maladroite car hors propos dans une discussion où le militantisme n’avait, à mon sens, aucune place raisonnable. Contraste singulier entre la frêle enseignante sarde, monstre de retenue et d’humilité, et la furie hispano-médiatique, toujours prête à en découdre avec le mâle dominant… Prévenant, Philippe Olivier a distribué la parole harmonieusement, donnant à Marie-Hélène Ferrari l’occasion de souligner la sollicitude de son éditeur lorsqu’on l’interrogea sur les difficultés d’être femme dans un milieu réputé phallocrate. On apprécia pareillement le témoignage de Simonetta Greggio, romancière d’origine italienne mais d’expression française, appelée à s’exprimer sur la complexité de ses affects, partagés entre le pays natal et l’idiome d’élection. Les quatre intervenantes sont finalement tombées d’accord pour condamner l’idée d’une écriture féminine – notion infondée et dangereuse car, selon elles, discriminante. Une manière de rappeler que la littérature, parce qu’elle est universelle, concourt à rendre les êtres plus égaux à défaut de les faire identiques.
Ainsi nous faut-il conclure, même si l’exercice me semble quelque peu paradoxal puisque nous célébrons un commencement ! À l’heure du bilan, le constat est flatteur : abstraction faite d’une défection très remarquée (celle de Luc Ferry), peu d’imprévus sont venus contrarier l’organisation de ce jeune festival, ce qui nous autorise dès aujourd’hui à entériner son incontestable succès, eu égard à l’enthousiasme unanime du public et des invités. Les inquiétudes d’hier enfin dissipées, nous devinons déjà que cette édition est la première d’une longue suite et que « Lire au Soleil » deviendra, à n’en point douter, un rendez-vous de référence à l’attention de tous les auteurs que l’aventure d’un face à face avec leurs destinataires ne rebutera pas.
• Lien connexe : http://www.lireausoleil.com
(1) Table ronde « La modernité littéraire » (26/06/2009). Animateur : Pascal Plat. Intervenants : Julie Mazzieri, Catherine Locandro, Jean-Noël Schifano, Belinda Cannone, Jérôme Ferrari, Antoine Broto.
(2) Table ronde « Dieu, sa vie, son œuvre » (26/06/2009). Animateur : Pascal Plat. Intervenants : Jean d’Ormesson, Frédéric Lenoir, Christian Estèbe.
(3) Table ronde « Les journalistes et le livre » (27/06/2009). Animateur : Jean-Michel Verne. Intervenants : François Gorin, Ariane Chemin, Jacques Follorou, Vincent Nouzille.
(4) Table ronde « Écritures méditerranéennes » (27/06/2009). Animateur : Marc-Gérard Osmakoff. Intervenants : Jérôme Ferrari, Milena Agus, Jean-Noël Schifano, Marcu Biancarelli.
(5) Table ronde « Réalité et écriture noire » (27/06/2009). Animateur : Philippe Olivier. Intervenants : Emmanuel Loi, Marie-Hélène Ferrari, Noël Simsolo, Philip Le Roy.
(6) Table ronde « Voix de femmes du sud » (27/06/2009). Animateur : Philippe Olivier. Intervenantes : Marie-Hélène Ferrari, Isabelle Alonso, Milena Agus, Simonetta Greggio.
« Qui critique les autres travaille à son propre amendement. » (1)
« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »
L’aventure mescalinienne durera près de dix ans. Quatre ouvrages en retracent le parcours : Misérable miracle (1956), L’Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961) et Les grandes épreuves de l’esprit (1966). Cioran, l’ami expert en abîmes, voyait en Michaux « un ermite qui connaît l’heure des trains », raillant sa manie de la préparation, sa prudente méticulosité. En effet, avant de s’aventurer en mescaline, Michaux a dévoré une abondante documentation scientifique (Lewin, Rouhier, Lumolz), ainsi qu’une littérature connexe et désormais classique (Confessions d’un mangeur d’opium de De Quincey, Les Portes de la perception d’Huxley, Le Voyage au pays des Tarahumaras d’Artaud). L’auteur s’est fixé un double objectif : susciter du texte, bien sûr, mais aussi offrir une observation scientifique pertinente. Doit-on y voir le déni d’une poésie incurieuse, celle qui récuse toute démarche heuristique ? Pour Michaux, dont chaque livre va de l’expérimentation à l’exorcisme, il va de soi que l’écriture ne vaut d’exister que si elle consent à prendre certains risques.



« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »
L’ombre oppressante du père plane sur l’œuvre d’Antonia, comme elle avait plané sur sa courte existence. On le soupçonnera d’avoir réécrit ou amendé selon son goût quelques pièces qu’il jugea « excessives », indignes de la fille modèle. Les dédicaces pour « AMC », notamment, disparaissent. Les anciens camarades, les rares à être encore de ce monde, évoquent une jeune fille au visage noble, mélancolique et solitaire. La philologue et critique littéraire Maria Corti, amie d’Antonia à la Faculté, se la remémorait en ces termes : « Son esprit faisait penser à ces plantes de montagne qui croissent au bord des crevasses et des gouffres. […] Elle fut la proie innocente d’une censure paternelle presque paranoïaque, attentant à sa vie comme à sa poésie. Sans doute était-elle en conflit avec le huis clos religieux imposé par sa famille. La terre lombarde adorée, la nature de fleurs et de rivières la consolaient certainement davantage que ses semblables. » En se donnant la mort, Antonia met un terme à une insupportable somme de regrets. Quels vers incarnent mieux la douleur de cette vie à peine esquissée : « Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents | où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, | comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu. » (Rilke) La blessure de la femme non mère, « fleur du renoncement », est symbolisée par cet enfant non né, sacrifié à l’Art contre toute espérance de plénitude. À défaut de mère, Antonia fut poétesse, préposée à la délicate conciliation de l’Éthique et de l’Esthétique. « Je vis de poésie comme les veines vivent de sang. » Décelant toute la culpabilité de l’égérie meurtrie, Alessandra Cenni voit en Antonia Pozzi une icône tragique, « une Antigone moderne, avec l’ombre de l’inachevé, avec son rêve d’amour et d’enfant, avec la voix de ses fantômes, dans un monde de silence et d’abîmes, fait de brumes, de fosses et de croix. » L’obsession de la faute domine une écriture déjà assombrie par les affres de la dépression. Eugenio Borgna, penché sur les rouages de cette souffrance morbide qui magnifie l’Art au détriment de l’Être, confessera dans ses Intermittences du Cœur : « Le Journal d’Antonia Pozzi se lit au rythme des battements du cœur : il est traversé d’une cascade d’émotions et de réflexions percutantes, téméraires, ancrées aux thèmes existentiels d’hier et d’aujourd’hui. D’une telle lecture, nous sortons interdits, bouleversés. » Peut-être aussi plus humains – au sens où les poètes l’entendent.
On songe à Borges, à la minutie malicieuse qu’il mettait à l’élaboration de ses apocryphes. On pense, notamment, au Quichotte de Ménard ou à l’édition princeps de The Approach to Al-Mu’tasim. Pour l’un comme pour l’autre de ces ouvrages imaginaires, nous savons qu’il faudrait, à toute fin de croire, nous convaincre non seulement de la parole de l’écrivain, ingénieur de l’histoire, mais aussi de celle du narrateur, personnage dans le récit. Chez le mage argentin, auteur et narrateur cohabitent dans l’illusion, telles les mains du dessin d’Escher, indissociables protagonistes d’une même scène. Et parce que les univers de Borges finissent toujours par nous posséder, nous nous ébahissons d’admiration, pris pour dupes, captifs d’une démonstration trop savante, trop documentée, pour être sujette à caution.
Il est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’un mésaise sournois, durable. C’est le cas de l’incommodant Monsieur Caraco.