5 octobre 2007. Par Marc Bonnant
Depuis la ligne de crête qui part de l’Ursellu en remontant vers le col, mon regard glisse sur la courbe de cette vallée profonde qu’un camaïeu de jade et d’émeraude ourle au fil d’une rivière mussée sous les yeuses. Le chemin qui mène à la prise de Caracutu épouse les caprices d’un adret pentu, dégradé par l’ouvrage des pluies. J’ai laissé là, jadis, un peu de nous. Un peu de mon chagrin, de ma tristesse hiémale. Et tandis que j’approche du grand bassin, les ombres s’entremêlent, la forêt se referme, les eaux sourdent, l’air se corrompt. C’est ici que le sentier expire, au bord de la rivière. Derrière la crête, là-haut, je devine la chaleur du soleil sur Cruellari, je devine le silence sélène de Pulgeri, les anciens chaufours et la chapelle en ruine, la strada cavadaghja de Faria Catena, je devine la sainte croix de laquelle on aperçoit la mer, entre deux arbres morts. Ce paysage n’est pas visible depuis l’endroit où je suis. Il s’impose au souvenir de qui s’en souvient, il s’offre entier à qui en éprouve le manque. J’ai ouvert le vallon de Caracutu comme on ouvre un coffre à jouets, avec l’impatience maladroite d’un enfant. Dans l’eau noire du bassin, un peu de nous repose.
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10 septembre 2007. Par Marc Bonnant
Nous sommes faits de la douleur de nos souvenirs. La mémoire nous abîme. L’amnésique est-il heureux ? J’ai dévidé des nuits entières à refaire ma vie, à relire de vieilles correspondances, m’empoisonnant de leur emprise vireuse. J’ai fait la comptabilité de mes joies et de mes peines, scrupuleusement, parvenant au constat d’une formidable déconvenue : la permanence des peines ouvre des plaies septiques, tandis que les joies révolues creusent les gouffres de la mélancolie. Inutile de déconstruire son passé si l’on souhaite l’oblitérer, et lui faire face est une gageure périlleuse. Le laisser fermenter au fond de l’oubli, c’est prendre le risque de le faire sourdre inopportunément, fulgurant, dévastateur, et de le voir prendre corps dans les ombres. Nous sommes notre passé. Le socle de notre avenir roule sur les billots qui servent à le faire avancer et que nous récupérons derrière nous, inlassablement.
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5 septembre 2007. Par Marc Bonnant

L’obscurité a enrobé la ville. Le parking est vide, mais je le traverse néanmoins car nous n’avons plus guère d’endroits où aller. Nous sommes égarés. C’est au milieu de cette place que je décide d’arrêter le véhicule. J’aurais pu rouler vers ce bâtiment verdâtre jusqu’au pied duquel le parking s’étend, mais non : je choisis de m’arrêter là. Je sors de la voiture, je referme précautionneusement la portière et je marche en direction de l’immeuble. A mi-parcours, je me retourne : depuis l’intérieur du véhicule, tu m’observes en silence. Sur tes lèvres, un sourire ? une ombre de regret ? un trait d’inquiétude ? Je sais, et tu sais également, que ce sera le dernier regard que nous échangerons. Cette conviction-là, aberrante dans le cadre du réel, est rendue infrangible par le rêve. Je poursuis ma marche. Un large escalier s’ouvre sur l’entrée d’un sous-sol. Je m’y engage. Je m’y perds et j’y meurs. Il est des nuits dont on ne sort pas indemne. En fait, on ne sort indemne d’aucune nuit.
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4 septembre 2007. Par Marc Bonnant
Pourquoi prendre la peine de parler bien ? Pourquoi, en effet, se résoudre à cet effort inutile quand notre langue permet d’exprimer l’essentiel à l’aide d’interjections et d’onomatopées ? Une collection de borborygmes suffira bientôt à nos besoins, sans les contraintes de la grammaire ou de l’orthographe. Certains mettront la réduction du lexique et la disparition des mots sur le compte d’une nécessité sociale. Mais ce sont les dernières chances du français qui se jouent dans les bouches les plus doctes, ces bouches surannées dont l’engeance des sots se rit ; car dans celles des aventuriers qui affectent les barbarismes et les solécismes, les “malgré que” éhontés, les subjonctifs sacrilèges suivant “après que” et les hideux conditionnels flanqués après “si”, l’idiome se corrompt, il tourne au vinaigre. Aujourd’hui manque à l’enseignement de la langue un réel esprit de compétition : apprendre à nos jeunes que celui qui maîtrise le langage s’approprie non seulement de l’intelligence, mais aussi du pouvoir. Le pouvoir d’agir par les mots.
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1 septembre 2007. Par Marc Bonnant

Être misanthrope relève de cette détestation universelle que l’on se croit en droit d’éprouver un jour où, distraitement, on oublie son appartenance au genre honni. Le plus égaré des hommes celui qui, revenu de son dégoût des autres, n’a pas vu que l’autre n’est qu’une projection de soi ; le plus éclairé en revanche celui que la conscience de s’être haï lui-même à travers l’autre aura sauvé de l’exécration. La misanthropie éclairée n’est pas tant la constatation torpide du désastre humain que l’inquiétude du devenir de l’homme. Et c’est un devoir moral, presque civique, que de se préoccuper de l’avenir de la communauté humaine. La misanthropie, un acte civique : a-t-on lu syllogisme plus douloureux ? Chaque instant perdu à côtoyer nos semblables nous instruit sur l’inéluctabilité du sort de l’homme. La colonie des derniers hommes s’éloigne dans un lent cortège carnavalesque : ils concélèbrent leur disparition, en rires et en chansons.
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