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L’île de désamour

L'île de désamourQuel embarras devant le flot sans fin de commentaires suscités par la question du racisme anti-corse… Il semble que la gravité du propos ait délié les langues au point de confronter l’injure à l’injure, la bêtise à la bêtise et, en fin de compte, l’absurde à l’absurde. Parfois, quand le réquisitoire ne sert plus la cause qu’il défend, parce qu’il en a oublié les ressorts, l’intérêt du dialogue de sourds s’amenuise et se perd. L’insulte est une fleur des sables, qui jaillit de rien et se nourrit de peu ; là où elle éclot, l’esprit n’a pas cours. L’employer est illusoire, sinon contreproductif, n’en déplaise à Schopenhauer. (1) À tout racisme ses causes. Aussi, plutôt que de répondre à la violence par la violence, peut-être vaudrait-il mieux se concentrer sur les origines du problème et dresser une étiologie du mal. Pour ceux auxquels cette mise en matière aura déjà coûté un bâillement, je suggère la lecture de trois sources roboratives qui les remettront sur pied séance tenante : la Petite anthologie du racisme anti-corse de Jean-Pierre Santini, (2) la Petite anthologie du racisme pro-corse de François de Negroni (3) et la Lettre aux anti-corses de Gabriel-Xavier Culioli. (4)

Posons un postulat qui ne dérangera personne : la haine de l’autre a pour corollaire immédiat la subsumption. (5) Le racisme, par définition même, ce n’est pas le conflit d’un individu contre un autre, mais celui d’une communauté contre une autre. Par le mépris et la haine, le raciste entend démontrer que la race à laquelle il appartient est supérieure à celle(s) qu’il calomnie. Si l’expression individuelle du racisme nous alarme par sa récurrence, c’est parce que les médias (et Internet en particulier) ont offert trop d’espace à des oligophrènes qui ne le méritaient pas. Évidemment, il suffirait de priver ces derniers de leur parole pour éviter la contagion : museler l’imbécile avant qu’il ne nuise, voilà l’issue ! Cette mesure, imparable mais policière, n’aurait de crédit qu’en contexte totalitaire puisqu’elle s’attaque frontalement à la liberté d’expression ; autant dire qu’à de rares exceptions près elle ne trouverait aucun partisan sous nos tropiques. Il nous faut donc assumer cet encombrant héritage humaniste qu’est le paradoxe de la tolérance et nous accommoder du droit de chacun à dire ce qu’il pense… même s’il pense à tort et à travers.

Jusqu’où tolérer l’intolérance ? Comment définir les limites de l’acceptable ? En France, le droit y répond depuis 1881 en inscrivant la diffamation raciste à l’ordre des délits pénaux. (6) Affirmer qu’il s’applique dans tous les cas serait mentir ; pour y parvenir, il faudrait idéalement poster un cyber-gendarme derrière chaque blogueur, lequel soutiendrait à raison qu’il s’agit d’une répression déguisée en prévention. Mais pourquoi un propos diffamant semé dans le pseudo-anonymat d’Internet (7) échapperait-il aux sanctions prévues par le code pénal, quand par ailleurs celui d’une célébrité déchaînera les foudres sous prétexte que son audience est plus large ? Grâce à l’identification par IP, n’importe quel usager du web peut faire l’objet de poursuites si son infraction est reconnue. Hélas, les condamnations sont insuffisantes ou inadaptées : quand un délit surabonde, il perd de sa valeur pénale et sa modicité résulte expressément de sa répétition. Toute invective raciste non punie ouvre une brèche qui menace de faire céder l’édifice de la loi. Le seuil de tolérance, rendu alors imprécis par l’absence de contour légal, ne relève plus du juridique, ni même de l’éthique, et lorsque l’abus échappe à tout contrôle, il conduit presque toujours vers ce que l’on sait.

La corsophobie s’apparente-t-elle à du racisme ? Un examen sémantique s’impose. D’expérience, nous savons que le discours identitaire, parce qu’il est passionné, ne craint pas de recourir à l’emphase. L’expression « racisme anti-corse » ne vaut que si l’on accorde à la race corse une existence objective ; au terme anthropologiquement incorrect de race, nous préférerons celui d’ethnie et par extension celui de peuple. Or, la réalité d’un peuple corse étant incompatible avec la République, une et indivisible, nous concevons que, du point de celle-ci, la diffamation raciale ne peut s’appliquer qu’au peuple français et non à ses variétés régionales. (8) En revanche, du point de vue adverse, la même notion est agréée au motif que la Corse est une nation, dotée d’un peuple comme toutes les nations. De l’importance dans le choix des mots dépend ici de savoir si la condamnation d’un « racisme anti-corse » recouvre une intention militante ou non. Qu’importe de lire « racisme » parmi les imprécations d’un quidam, nul ne prendra la peine de vérifier sa couleur politique ; qu’on le lise dans les lignes d’un intellectuel insulaire, et aussitôt le soupçon surgit. Cette ambiguïté tend à montrer que la contre-offensive est souvent d’inspiration séparatiste. Comment pourrait-il en être autrement ? La mauvaise foi de ceux qui nient la réalité d’une corsophobie, en alléguant qu’il ne peut y avoir de racisme s’il n’y a pas de race, (9) n’attise-t-elle pas les inimitiés à moindres frais ?

Notre tentative d’étiologie achoppe sur les problèmes de définition. De la brimade à la diffamation, les nuances sont déclinables à l’infini, ce qui complique la tâche du législateur. Il est tout un monde, en effet, entre un calembour d’Alphonse Allais et une provocation du Club positiviste. Il n’y a pas commune mesure entre la petite méchanceté d’un Ruquier et les grands égarements d’un BHL. La graduation du délit impose un nivellement par seuils de gravité, une axiologie que le droit seul, sans le recours à la sociolinguistique, ne saurait établir pertinemment. La relaxe d’Eddy Mitchell, après ses propos tenus dans Paris-Match en 2003, illustre les imperfections d’une loi très amendable. À cette aporie définitionnelle s’ajoute, incoercible, une propension presque naturelle à l’amalgame dont le racisme se délecte. Les Corses eux-mêmes, dans leur ensemble, ont été accusés de racisme, payant pour les actes d’une poignée d’inconscients. (10) Et identifiés aux assassins de Claude Érignac, ne sont-ils pas tous devenus préfeticides ? (11) Les exemples sont légion. Statistiques de la criminalité défavorables ? Les Corses sont des truands. Gabegies dans la gestion des fonds publics ? Les Corses sont mafieux. Augmentation du racket dans les écoles ? Les Corses sont génétiquement violents, etc. Il en va ainsi de tous les préjugés : induction et amplification. Face aux chimères dont on l’abreuve, la doxa voit des ombres là où elle croit voir des hommes ; au lieu d’apprendre, elle désapprend et lorsqu’on la prive de son discernement, elle ne sait plus douter.

Lors d’un récent dîner chez des amis, mon voisin de table, un continental en vacances dans la région, me tient ex abrupto les propos suivants : « La culture corse est exempte de génie, de cohérence, elle est conçue de bric et de broc, d’emprunts picorés çà et là au gré de ses errances… » [propos rapportés dans l’esprit, mais enjolivés pour la circonstance] Devant mon absence de réaction, le contrevenant renchérit complaisamment, croyant reconnaître dans mon silence médusé quelque approbation. J’ai alors droit à un inventaire exhaustif des clichés les plus éculés, ceux-là même dont la vieille littérature regorge, (12) auxquels s’ensuit un lot de sottises bien contemporaines issues, pour l’essentiel, de l’imaginaire métropolitain. J’apprendrai quelques jours plus tard, avec effarement, que mon interlocuteur était en fait un enseignant francilien… originaire du Fiumorbu ! Ce comportement m’a interrogé : les plus ardents promoteurs de la corsophobie seraient-ils corses ? Nos exilés, nos frusteri, s’arrogeaient-ils le droit de condamner la Corse en vertu d’un statut d’émigrés qui les qualifierait mieux que les anti-corses eux-mêmes dans leur rôle de contempteurs ? Soutenir une telle absurdité, c’est faire l’économie du bon sens en cédant, une fois de plus, à la subsumption. Cet exemple provocatoire a valeur d’avertissement : personne n’est à l’abri d’une facilité de l’esprit. Les pièges du raccourci peuvent avoir des conséquences dévastatrices, comme ici opposer deux groupes d’une même communauté à la faveur d’une simple allégation. Mon voisin de table avait-il suffisamment de bonnes raisons pour dire son rejet ? Peu importe. Il avait ses raisons, bonnes ou non, et ce jour-là j’étais trop accablé pour oser le contredire.

Souvent rudimentaires et balbutiés, les discours de haine surgissent au moment où les arguments s’épuisent. La source du mal réside dans le langage : une langue pauvre traduit toujours une pensée indigente. Au dialogue des différences se substitue le soliloque des frustrations. Internet, au lieu d’ouvrir les esprits, en a conçu les geôles ; bruissant de petites paroles recluses et vireuses, les forums deviennent des laboratoires où chacun, au gré de ses formules, s’ingénie à distiller le meilleur poison, l’outrage absolu, l’insulte parfaite. Une collection de souffrances individuelles frappées de cécité.

La langue corse compte dans son lexique un vocable savoureux, a macagna, qui porte le sens de raillerie, moquerie, mais aussi plus largement celui de plaisanterie. Son étymologie est moins heureuse : le bas latin mahanium (offense) donnera en vieux français méhaigne (blessure), méhaigner (mutiler), et en italien magagna (tare). L’origine des mots révèle la vraie nature des choses. Une boutade mal exploitée peut devenir une arme mortelle. La dialectique du racisme emprunte souvent à l’humour parce qu’en parant l’injure d’un nez rouge on feint de la rendre bénigne ; son dessein n’en demeure pas moins intact. Quand Yves Lecocq appelle à « l’euthanasie des Corses », le sous-entendu est sans mystère, l’humour bon marché, la manière prosaïquement brutale.

Pour autant, le principe de vigilance (13) a ses limites. Exténuées de guetter l’orée du bois, les sentinelles finissent par ne plus distinguer entre le chien et le loup. Le Jeu des 7 familles corses de Delambre, éminemment drolatique, offrait une belle opportunité d’autodérision dont les Corses se seraient réjouis — avant que le collectif Avà Basta n’en dénonce le prétendu caractère diffamant. Dommage. Toute obsession fait le lit de la paranoïa et pour s’en prémunir, il faut parfois contrarier ses intuitions. Nous ne serons jamais assez circonspects devant cet ennemi protéiforme qu’est le langage de la haine : un excès de complaisance précipiterait la loi vers l’inanité, un excès de prudence causerait des préjudices inutiles. L’immense gageure du droit consiste à définir une juste mesure dans tous les cas où un arbitrage s’impose. Si l’on prend garde à ne céder ni au syllogisme ni à l’amalgame, si l’on sait rester vigilants sans sombrer dans la névrose, si l’on accepte la réalité du racisme contre toute dénégation, alors peut-être que la mauvaise foi des uns et la violence des autres disparaîtront, cédant du champ à un débat plus apaisé. Rien ni personne n’empêchera la Corse de susciter les passions les plus brûlantes, mais comme le disait si justement Paul Giacobbi en conclusion de Corse, l’île sur le feu (14) : « La Corse ne mérite ni [cet] excès d’honneur, ni [cette] indignité. »


(1) Cf. L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer
(2) J.-P. Santini, Petite anthologie du racisme anti-corse, éditions Christian Lacour, Nîmes, 2001.
(3) François de Negroni, Petite Anthologie du racisme pro-corse, éditions DCL, Ajaccio, 2004.
(4) Gabriel-Xavier Culioli, Lettre aux anti-corses, éditions DCL, Ajaccio, 1999.
(5) Cf. Marc Biancarelli, Vae Victis, éd. Materia Scritta, Calvi, 2010, p. 28.
(6) Cf. Wikipedia : Lois contre le racisme et les discours de haine en France
(7) Par exemple : http://bonbonze.net/v2/img1/vrac/index.php?num=25
(8) Argument soutenu en 2004 par Dominique Sopo, à l’époque président de SOS Racisme, sur l’antenne de RCFM : « Le peuple corse n’existe pas. »
(9) Il revient au même d’affirmer qu’aucun racisme n’existe.
(10) Entre mai et octobre 1982, vingt-quatre attentats racistes ont été commis en Corse. En 1986, deux ressortissants tunisiens tombent sous les armes du FLNC qui les soupçonnait de trafic de drogue. En 2004, une série d’actions xénophobes perpétrées à Bastia portent la signature d’un groupuscule autonomiste (voir notamment l’article afférent sur le site de l’ICARE).
(11) « Nous étions devenus le peuple préfeticide » : phrase prononcée par Me Antoine Sollacaro lors de sa plaidoirie au premier procès d’Yvan Colonna (2007).
(12) Tous les préjugés sur les Corses, caricatures, poncifs, clichés, stéréotypes rencontrés de nos jours trouvent leur écho dans la littérature française de ces trois derniers siècles. Voir document PDF ci-dessous.
(13) Voir, à titre d’exemple, le blog I Scumpienti dont la richesse inspire tout à la fois la stupeur et l’effroi.
(14) Corse, l’île sur le feu, documentaire de Daniel Peressini, Saint-Louis Productions, 2001.

Document : Chronique non exhaustive de la corsophobie

Liens connexes :
• Article de C. Pégard, « Mais que faire avec la Corse ? » (Le Point, 01/06/1996)
Éditorial de C. Barbier, « Rage et pitié » (L’Express, 09/04/2009)
• Article de J. Ferrari, « Sous les clichés, la Corse » (Libération, 04/04/2011)
• Article de L. d’Orazio, « Une île de violence : le traitement médiatique du problème corse (1965-2007) » (Rives Méditerranée, 06/2011)
• Article de F. Hauter, « L’île où le pardon n’existe pas » (Le Figaro, 08/07/2011)
• Article d’A. Sereni, « Racisme ordinaire » (Journal de la Corse, 07/2011)

 

Édition : autopsie d’un contrat faisandé

Prenons un inconnu, que nous nommerons pour la circonstance monsieur Niquedouille. Choisissons-le enjoué et laborieux. Une lubie opiniâtre l’habite depuis l’enfance : il rêve de devenir écrivain. Son éducation équilibrée et une grande consommation de livres l’ont doté d’une certaine facilité d’expression, aussi estime-t-il que son travail et sa détermination finiront par le mener là où il souhaite. Comme beaucoup, il croit qu’il suffit d’écrire pour être lu, que l’on naît auteur et que cette innéité ne peut être pertinemment contrariée. Alors, tout à son projet, il couche sur le papier une historiette de son cru qui, au fil des pages, devient un roman. Hélas ! le récit est replet et pataud ; il réunit tous les défauts d’une première œuvre. Qu’importe. Une fois le texte achevé et relu, (1) monsieur Niquedouille dresse une liste d’éditeurs en renom et leur expédie son manuscrit. (2) L’ un après l’autre, les exemplaires lui reviennent, accompagnés de lettres de refus. (3)

Quelques mois s’écoulent mollement. Le roman repose et décante, tandis que son auteur se fait à l’idée qu’il n’est pas goucourable en l’état. Des retouches s’imposent. Révision exhaustive, relecture, puis second envoi. Cette fois, le choix des destinataires est plus raisonnable et mieux dressé, priorité étant donnée aux maisons dont la ligne éditoriale se rapproche des critères de l’objet. (4) À nouveau, invariablement, les colis reviennent et les lettres ne sont pas plus loquaces. Le doute s’empare de monsieur Niquedouille. Son texte est-il si faible qu’il ne parvienne pas à intéresser jusqu’aux éditeurs les plus modestes ? D’ailleurs, l’ont-ils seulement lu ? (5) Il est sur le point de faire le deuil de ses illusions — lorsqu’un deus ex machina se manifeste. Appelons-le pour l’occasion monsieur Margoulin. L’individu dirige une maison d’édition en province. L’espoir renaît dans le cœur de notre héros : l’éditeur lui laisse entendre qu’une collaboration est possible à la condition de retenir l’exclusivité sur l’ouvrage le temps que son comité de lecture prenne une décision.

Monsieur Margoulin, qui est aussi rusé que monsieur Niquedouille est naïf, excelle dans la chasse aux pigeons. Il s’en est fait une spécialité. C’est ainsi qu’en obtenant la signature de l’auteur, il séquestre son projet pour une libre durée sans risquer de se le faire dérober. (6) Dès lors, une longue attente commence. Aucune nouvelle de l’éditeur au terme du délai convenu. Notre écrivain laisse courir un mois supplémentaire avant de se rappeler à son bon souvenir. L’homme est tendu ; d’autres affaires l’absorbent. (7) Au motif que « le volume de l’ouvrage fait frein à une décision rapide », il propose à l’auteur d’en étudier la réduction et de proroger l’accord initial. Sur les deux points, monsieur Niquedouille s’exécute avec discipline. Il s’empresse de signer la prorogation et reprend son texte de fond en comble ; il l’émonde, l’excave, l’ampute de son superflu, le déleste de l’inutile, jusqu’à lui soustraire, comme demandé, un tiers de sa substance première. (8) L’automutilation coûte à monsieur Niquedouille une immense souffrance, mais après tout, concède-t-il de bon cœur, n’est-ce pas pour le bien de l’œuvre ? Exténué mais confiant, il remet son travail à monsieur Margoulin qui, désormais, peut le confier à son comité pour examen.

Une poignée de semaines plus tard, monsieur Niquedouille est contacté par le directeur du comité, à qui le roman plaît. Louanges quant au style, mais l’excipit semble poser problème : la fin est obscure et mérite d’être repensée. L’auteur sait, par expérience, qu’il ne suffit pas de réécrire un excipit pour rendre la fin plus efficace ; c’est tout le maillage de l’intrigue qu’il faut revoir ! Son courage n’ayant d’égal que sa pugnacité, il s’attèle à la tâche et remet à son éditeur, après un mois de démêlage frénétique, une nouvelle monture digne d’être lue. Le texte est enfin agréé. Cauteleux par nature, monsieur Margoulin attendra l’ultime limite de validité du compromis pour présenter à son auteur les termes d’un contrat d’édition. (9) Monsieur Niquedouille le parcourt à la hâte, sans tout comprendre, et machinalement il le signe sans toutefois le retourner. Dans le même temps, le maquettiste lui adresse par mail les épreuves à corriger. (10) Estimant judicieux de retourner le double du contrat et les corrections dans une seule enveloppe, l’auteur se hâte d’effectuer la dernière révision. Cette énième relecture, qu’il entreprend d’abord avec équanimité, tourne vite au calvaire : les heures s’allongent, la fatigue s’installe, l’agacement s’insinue. Le contrat, posé bien en vue, le toise avec défiance et finit par brouiller sa concentration… C’en est trop : monsieur Niquedouille s’en saisit et décide d’en inspecter les détails. Ce qui suit tend à démontrer qu’il a agi sagement.

Le document semble irréprochable sous un angle strictement formel. Il se montre en conformité avec les préconisations en vigueur : tous les articles nécessaires à sa bonne intelligence y apparaissent dans l’ordre. (11) Une lecture hâtive le ferait donc passer pour un accord honnête et régulier. Examinons-le de plus près. Le tirage prévoit mille cinq cents unités susceptibles d’être imprimées en plusieurs fois et numériquement. (12) Les droits d’auteur sont fixés à sept pour cent jusqu’à trois mille exemplaires vendus, (13) mais le contrat précise que ce taux ne s’applique qu’à la condition d’atteindre les sept cents ventes, seuil en deçà duquel l’auteur n’est pas rétribué. (14) Au-delà des trois mille, les droits d’auteur sont valorisés par paliers jusqu’à atteindre dix pour cent à partir de dix mille ventes. (15) Parmi les exemplaires n’ouvrant aucun droit à la rémunération de l’auteur figurent les « ouvrages perdus ou dégradés ». (16) Quant au contexte de mévente, il est défini comme tel : passé deux ans, si la vente est inférieure à soixante pour cent du tirage (soit neuf cents unités), (17) l’éditeur peut soumettre les invendus à la liquidation totale ou partielle (par mise en solde ou destruction). (18) Monsieur Niquedouille, dont l’ingénuité est parfois touchante, se dit pour lui-même : « Dans ces conditions, pourquoi ne pas mettre mon livre en solde dès sa parution ? » Ce qui le heurte, en effet, c’est le peu de crédit accordé à son projet malgré les efforts qu’il a consentis pour l’amender. Cet excès de prudence le blesse, car il ne peut se résoudre à croire que monsieur Margoulin lui ait expédié un contrat bancal à seules fins de le décourager… En plus de se prémunir dans tous les cas, l’éditeur donne à penser qu’il fournira le service minimum pour assurer son revenu sur la liquidation des invendus !

Ce contrat n’est pas, à proprement parler, un contrat véreux. (19) Il est juste faisandé ; il sent la disette, l’indigence, le gagne-petit. En un mot, il est misérable. Il incarne à lui seul la mauvaise santé d’une maison aux abois. Ce témoignage n’entend pas faire le procès d’une profession, cela va de soi ; il a simplement pour but de mettre en garde le jeune gibier contre les ruses du prédateur. Une pleine année s’est écoulée entre le jour où monsieur Niquedouille reçoit le premier appel de monsieur Margoulin et celui où il décide de mettre un terme à leur collaboration. Dans cet intervalle, l’auteur a hypothéqué son projet contre la signature d’un compromis abusif et au détriment de toute autre sollicitation, il a réécrit son texte à deux reprises et l’a réduit d’un tiers sur demande expresse — pour en fin de compte se voir proposer une caricature de contrat dont les précautions saugrenues dénoncent la mesquinerie. Peut-il prétendre à des dommages et intérêts, eu égard au temps qu’il a perdu et aux opportunités qu’il a manquées ? Où situer les limites de l’abus de confiance en pareil cas ? Puisse ce billet rendre service aux auteurs qu’un excès d’enthousiasme rendrait trop captifs.


(1) Il va sans dire que monsieur Niquedouille a effectué une mise en page soignée de son texte, conformément aux préceptes édictés par l’usage, car il sait que le format ne tolère aucune fantaisie.
(2) Monsieur Niquedouille feint d’ignorer que les grandes maisons publient uniquement les grands noms ou, à défaut, les auteurs dûment cooptés. La cooptation en milieu littéraire est un sujet passionnant, mais nous ne l’aborderons pas ici.
(3) Le plus souvent rédigées par des lampistes et des tailleurs de plumes, ces lettres-types laconiques sont ornées de coquilles et de fautes de français.
(4) Le choix de l’éditeur est un point crucial dans la stratégie de l’auteur. C’est aussi le point le plus négligé. Or chacun peut comprendre qu’il est inutile de solliciter une maison qui ne commercialise pas le genre pour lequel on a opté.
(5) Le plus souvent, les éditeurs ne lisent pas les manuscrits qu’on leur envoie. Leur attention se porte sur la synopsis à la lecture de laquelle ils supputent la valeur marchande du texte. N’oublions pas que ce sont des commerçants avant tout.
(6) Il conviendrait de s’interroger sur la portée légale de cet accord, puisqu’il n’engage qu’une seule partie. En l’approuvant, monsieur Niquedouille promet d’éconduire quiconque se proposerait de publier son manuscrit ; l’éditeur, quant à lui, reste libre de refuser le projet. Il y a tout lieu de penser que ce procédé sert à jauger l’angélisme des auteurs les plus confiants…
(7) Monsieur Niquedouille apprendra plus tard qu’à l’époque de cette conversation l’établissement de monsieur Margoulin traversait de graves difficultés.
(8) Il n’est pas rare qu’un éditeur réclame à l’auteur jusqu’à cinquante pour cent de coupes sur son œuvre.
(9) Monsieur Margoulin expédie sous pli ordinaire deux exemplaires déjà paraphés et signés. Aucune négociation n’est consentie à l’auteur avant cet envoi.
(10) Ultime étape avant le « bon à tirer ».
(11) Voir les excellents modèles commentés de la SGDL et de la SCAM.
(12) Autant dire que la prise de risque est nulle en termes de production.
(13) Ce taux est inférieur à la rémunération moyenne accordée pour l’édition d’une œuvre de littérature générale, a fortiori en l’absence d’à-valoir.
(14) L’application d’un taux de rétribution à zéro pour cent est un cas de pratique illicite que la jurisprudence connaît sous le nom de « contrat L’Harmattan » (cf. TGI Paris, 30 novembre 1999, SNAC-SGDL-Benhaddou c/ L’Harmattan).
(15) Si l’intérêt de l’éditeur est préservé en cas de mévente, celui de l’auteur n’est pas assuré en cas de succès, puisque aucune valorisation de taux n’est prévue au-delà des dix mille ventes.
(16) Licite jusqu’en 1981, puis abrogée par le Code des usages, la pratique de la « passe » permettait à l’éditeur de soustraire des droits d’auteur jusqu’à dix pour cent du tirage pour compenser les éventuels défets constatés sur le stock.
(17) La notion de mévente n’est définie par aucun texte, si bien que tout éditeur l’interprète à sa guise. Notons cependant que l’usage préconise la formulation suivante : « …lorsque cinq ans après la mise en vente, la vente annuelle sera inférieure à cinq pour cent des volumes en stock… »
(18) Rappelons que le produit des ventes d’une mise en solde totale ou partielle des stocks reste entièrement acquis à l’éditeur.
(19) Il eût été véreux s’il s’était agi, comme on le voit souvent, d’un contrat dissimulant une prestation à compte d’auteur (cf. article L.132-2 du Code de la propriété intellectuelle) sous les aspects d’un contrat d’édition.

 

Le blog : triomphe de la médiocratie

Le blog : triomphe de la médiocratieAvec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n’en finit plus de s’observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé de liens et d’interconnexions, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS !

Existe-t-il une écriture « pour le web » ? Si oui, à quoi ressemble-t-elle et en quoi se distingue-t-elle d’une écriture traditionnelle ? Cet article par exemple relèverait-il d’un aspect si contraint, si spécial, qu’on doive d’emblée le ranger dans une catégorie de textes exclusivement réservée à l’Internet ? En bref, apparaîtrait-il différemment s’il faisait l’objet d’une publication papier ? Bien sûr que non, mais mon exemple est probablement contestable. Le texte que vous me faites d’honneur de lire a été rédigé de la manière la plus conventionnelle qui soit, comme les trois quarts du contenu des sites personnels constellant la toile, c’est-à-dire avec l’envie incoercible, revendiquée ou non, de se plaire à soi-même.

Narcissisme et vanité préludent à toute entreprise rédactionnelle (oserais-je dire : à toute entreprise littéraire), quelles qu’en soient l’importance et l’ambition. Les initiatives dialectiques, fondées sur l’idée respectable du partage, les envolées laudatives ou diatribales, alibis d’un égarement passionnel, sont, je crois, tout à fait subalternes en circonstance. Peu importe l’écrit, seul compte le procès de l’écriture. Or, plus on offre à lire, et moins vaut l’écrit. Avec la banalisation des blogs, domaine d’expression privilégié du vulgum pecus, l’acte d’écrire est devenu sujet à caution car il ne procède d’aucune modestie : en évoluant vers la facilité, le web donne à ses usagers le sentiment que l’accès à l’excellence ne leur est plus interdit. Telles sont les blandices de la virtualité ; le retour au réel promet des réveils douloureux. La maintenance d’un blog est avant tout un exercice d’autosatisfaction, une tentative comme une autre d’approcher un petit prestige domestique à défaut de mieux.

En termes de proportions, qu’en est-il vraiment ? Sur près d’un milliard d’internautes, on estime qu’environ 20% d’entre eux ont une page personnelle. (1) Parmi cette offre bigarrée, surabondante, on recensera sans doute autant d’idiolectes, de manières d’écrire et de présenter les textes, mais surtout, hélas, autant de raisons de désespérer de l’usage que l’on fait du langage. Un simple coup d’œil aux blogs des 15-25 ans suffit à s’en faire une idée ; quant à leurs aînés, à peine plus doctes, de quelle gratitude font-ils preuve devant le privilège de parole dont on les nantit ? Se montrent-ils plus respectueux à l’égard des instruments mis à leur disposition ? Sans tomber dans le piège de l’amalgame, nous devons bien admettre que l’immense majorité des blogs reflète la misère de nos vies intérieures et la faiblesse de notre réflexion, quand réflexion il y a. Ils sont l’image d’un monde incapable de se renouveler, d’une scène dont les acteurs fatigués, repus de suffisance, puisent leurs dernières joies dans la récupération, la superficialité et le ragot.

Lorsqu’un texte est jugé inutile, la bienséance prescrit qu’on ne le montre pas. C’est, raisonnablement, une courtoisie que l’on doit à son lecteur. Pour autant, sur quels critères fonder l’utilité d’un texte ? Ce qui semble, à l’abord, illusoire aux yeux des uns apparaît nécessaire au goût des autres, et quand bien même un texte ne fût pas nécessaire, au moins parût-il agréable parfois. Il m’arrive, pour mon seul plaisir, de parcourir des blogs de littérature, de poésie ou d’autres choses d’égale envergure, et aussitôt que mon attention est captée par la belle sonorité d’un vocable, par l’acuité térébrante d’une formule, j’en viens à bénir les poètes et les écrivains, ces artisans de l’inutile, et à les remercier de nous procurer tant de félicité avec si peu de moyens. La pléthore des sites personnels condamne de facto ces joyaux de futilité, elle les éclipse injustement avec la complicité fortuite des moteurs de recherche : les efforts permanents consentis au référencement favorisent les pages dont le contenu est régulièrement mis à jour et celles qui jouissent d’un taux de popularité important, (2) au détriment des sites de conception plus modeste. La course au positionnement, ouverte à tous les abus, nous donne à réfléchir sur l’inaptitude des outils de recherche à classer les informations selon leur valeur qualitative : aucune machine, aucun algorithme d’indexation, aussi sophistiqué soit-il, ne parviendra jamais à apprécier la part humaine d’un texte, autrement dit sa pertinence, sa contribution pondérable.

Le web de l’écrit, quand il vise une audience large, réclame des formes brèves et une accessibilité accrue, ceci parce que l’internaute reste un piètre lecteur, hâté, vous l’avez dit, de s’approprier l’information qu’il recherche. La rédaction web nécessite des règles, tout comme l’Internet a connu sa normalisation avec le Web 2.0 et l’instauration de nouveaux standards sous l’autorité du W3C. On peut être inquiet devant la capacité des internautes à accepter des contraintes supplémentaires, fussent-elles instituées dans un souci d’équité, mais reconnaissons que la technologie apprend vite de ses manquements : les améliorations apportées au code permettent désormais des prodiges d’ergonomie, encore inconcevables naguère. Je regrette simplement que ces amendements ne servent qu’à rendre l’utilisateur plus paresseux qu’il ne l’est déjà.

L’application scrupuleuse d’un ensemble de dispositions, combinées au respect inconditionnel des règles de typographie en vigueur, conférerait aux articles une bien meilleure tenue. Les moteurs de recherche, très facilement, effectueraient un tamisage minutieux pour séparer le bon grain de l’ivraie, en classant préférentiellement les sites dits réguliers. (3) À ce stade, nous nous serions déjà acquittés de la moitié du travail. Mais une fois cette sélection réalisée, nous n’aurons pas résolu le problème du contenu pour autant : un site parfaitement équerré aux prescriptions d’un web plus exigeant offrirait-il davantage de garantie quant à la valeur de son discours ? Évidemment non. Cette solution apriorique est donc illusoire, pour peu qu’on l’applique un jour. L’essentiel réside ailleurs, loin de toute considération technique. Ni Google, ni Yahoo, ni les agrégateurs de contenus, ni les aides à la rédaction, ni même Dieu dans Sa toute-puissance oblative, ne rendra à l’internaute ce qui lui fait défaut dans la plupart des cas.


(1) La plupart des blogs personnels sont dormants. C’est ce que révèle une récente étude menée par l’organisme Pingtom : 94% des 133 millions de blogs démarrés en 2002 seraient aujourd’hui des blogs dormants, c’est-à-dire existants mais plus en activité. Seuls 7,4 millions de blogs auraient mis en ligne un nouveau post dans les 120 derniers jours. 1,5 millions dans les sept derniers jours. La fin de la blogosphère ? (source : Les Inrocks n°680)
(2) Voir les notions de PageRank et de TrustRank.
(3) Ce que Google fait déjà à partir de certains critères (validation W3C, PageRank, etc.)

 

Prolégomènes à une phénoménologie de la douleur

Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre)Dans sa « Perspective sereine d’une prochaine paix perpétuelle », Kant relatait une étonnante technique mise en œuvre par le stoïcien Posidonius, lequel était parvenu, en la présence du grand Pompée, à triompher d’un violent accès de goutte par la seule force de la volonté. Lui-même de santé précaire, Kant appliquera cette méthode à son propre cas ; il la désignera sous le nom de « remède stoïque ». Ces expériences d’autosuggestion tendent à démontrer que le psychisme tient une part importante dans la rémission des maladies ou, à défaut, dans leur apaisement ; de toute évidence, chacun comprendra que ni Kant ni Posidonius n’aurait eu recours à un tel procédé s’ils avaient bénéficié en leurs temps d’une thérapeutique rationnelle…

Les pharmacopées d’aujourd’hui, toujours plus sélectives et plus efficaces, ont-elles pour autant sonné le glas d’une « sémiotique » de la douleur ? De nos jours, le phénomène « douleur » ne représente, tout au plus, qu’un dysfonctionnement de l’organisme, une gêne impondérable que l’on répare aussi facilement qu’une panne de machine. Idéalement, le médecin revêt l’habit du technicien ; l’hôpital est devenu son atelier. Cependant, en occultant le patient en tant que sujet souffrant, au profit du sujet tout court, la science étudie la douleur de façon abstraite, donc partielle sinon partiale.

La science, objective par essence, ne se préoccupe pas de la dimension humaine de la douleur, c’est-à-dire de son vécu, de son appréciation, de sa réalité intime. Créature imprégnée d’histoire, l’homme est capable de dialoguer avec la douleur, de l’interroger, mais l’histoire de sa douleur appartient à l’histoire de la souffrance humaine toute entière ; la diversité des regards que l’homme a, de tout temps, portés sur sa souffrance, tantôt l’affirmant tantôt la niant à seule fin de prêter un sens à sa vie, est fondatrice de notre connaissance actuelle de la douleur.

Cet aspect historique ne peut être appréhendé sans extraire la douleur de sa quiddité objective : en tant que sujet, elle s’empare de l’affectivité. Elle n’est pas celle « qui m’atteint » ; elle est celle « qui m’a atteint ». Elle n’est pas le réflexe convulsif du blessé ; elle est la position de l’être qui souffre et qui s’observe souffrant. « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais » disait Léon Bloy. Il s’agit là d’une dimension affective et gnostique qui recouvre toutes les formes de la souffrance, car la douleur, hégémonique, malmène la structure de l’être et défait l’unité entre l’âme et le corps.

Les critères individuels de la souffrance sont toujours subordonnés à des critères historiques, parce que la réalité de la douleur varie en fonction des époques, des communautés et des cultes. Les témoignages laissés par la littérature attestent que la douleur n’est pas interprétée avec univocité selon qu’on la met en scène dans l’Élée de Zénon ou dans l’Europe des Lumières, dans l’exil de Sénèque ou dans les névroses de Nerval. Chez les Anciens, elle était nécessaire à la construction du savoir (« souffrance est connaissance » lit-on dans la Bhagavad-Gîta) (1) ; elle apparaît au fondement du stoïcisme de Marc Aurèle ; elle est purificatoire dans la chrétienté ; métaphysique et destructrice chez Novalis ou Nietzsche ; enfin, dénigrée dans la modernité profane qui l’a dépossédée de tout sens mélioratif.

Algophobie et pathophobie, affections modernes nées avec l’ère industrielle, ont détourné un péché ancien : l’abus des drogues, quelles qu’elles soient. La sécularisation de la douleur a enfanté des moyens de souffrir moins et mieux. Des agents chimiques sont devenus les succédanés de la lutte pour la survie. Visionnaire, Max Scheler nous offre cette sentence admirable : « Une existence sans douleur conduit à la frivolité métaphysique. » Au sein de nos sociétés occidentales, indolentes et frileuses, la douleur n’est plus admise ; les débats passionnés autour de l’euthanasie et de l’accompagnement s’inscrivent, en partie, dans ce constat. L’algophilie quant à elle, « folie misérable » aux yeux de saint Augustin, passe pour être une perversion : « On peut accepter bien des douleurs, mais il n’en est pas qu’on puisse aimer. »

Rapprochons-nous à présent d’une définition phénoménologique de la douleur, et invoquons Husserl et Kant pour ce faire. Face aux limites de l’intuition, Kant croit en l’existence d’une déduction transcendantale qui, toute eccéité du phénomène écartée, servirait à inférer des concepts par la sensibilité dans les conditions de l’épochè (2). C’est l’entendement qui figure cette faculté de produire les concepts ; il est objectivant et son domaine d’application est l’empirisme. En regard, Kant lui oppose le jugement, dont le rôle est de distinguer plaisir et déplaisir ; il est subjectivant et son domaine d’application est l’esthétique. Plaisir et déplaisir sont donc au jugement ce que la déduction est à l’entendement. Seule cette bipartition entendement / jugement permet de comprendre la science comme indépendante du sensible.

Les notions de plaisir et de déplaisir embarrassent Kant, car elles troublent l’organisation de son système ; il les assimile à des énigmes. Elles lui valent de reconnaître des transitions entre les champs de sa bipartition. Elles peuvent, par exemple, intervenir à un niveau inférieur de l’activité de l’entendement, notamment quand elles concernent des contenus réduits (au sens husserlien). Corrélativement, un principe inductif peut s’imposer au-delà de la faculté de juger : « Le jugement nécessite un principe supérieur qui subsume l’empirisme. » Les deux sphères ne sont donc pas hermétiques l’une à l’autre.

Cependant, chaque domaine a son contenu propre. Pour l’entendement : le monde sensible. Pour le jugement : les sens, traduits par les variations du plaisir et du déplaisir. Aux extrêmes des sens, à leur paroxysme, nous identifions l’orgastique d’une part, la douleur d’autre part ; nous admettrons que l’une et l’autre se situent hors de portée de toute conceptualisation. En physiologie classique, la douleur était reléguée au contenu des sens (on y a vu un « sens de la douleur »). Elle y apparaît pure et apodictique ; c’est un « phénomène fondamental », à l’instar des objets de la sensibilité pour le domaine de l’entendement. Entre facultés kantiennes et réduction husserlienne, elle incarne la « peine originelle », affranchie de toute affectation de plaisir ou de déplaisir.

Pour conclure, il nous faut établir deux constats. D’abord, nous noterons l’absence totale de relation de la douleur avec tout concept (en opposition à la relation qui lie les contenus de l’entendement et les concepts sensibles). Ensuite, nous accepterons la conformité de la douleur à une fin (le maintien de l’intégrité de l’organisme, par son rôle de signal). Douleur et orgasme représentent donc les facultés les plus originelles de toutes les facultés, en cela qu’elles s’accordent à la même finalité du maintien de la vie. Conceptuellement aveugles et néanmoins indispensables à la survie de l’homme, elles défendent à la fois l’intégrité de l’individu et la préservation de l’espèce.


(1) Voir aussi l’analogie entre le schéma du corps humain et l’Arbre de vie des Kabbalistes. L’étymologie du mot « souffrance » en hébreu renvoie au symbole de l’arbre, qui lui-même évoque la croix du supplice, vecteur entre terre et ciel, passage de l’ignorance à la connaissance.
(2) L’épochè des Pyrrhoniens correspond à la « suspension du jugement ». Voir la notion de réduction phénoménologique chez Husserl.

 

Liberté d’expression : état des lieux

Liberté d’expression : état des lieuxParis, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?

Cette scénette est librement inspirée du témoignage d’un auteur québécois, responsable de ses propos. (1) Il est loisible à chacun d’y porter ou non du crédit, mais la circonstance évoquée – un fait flagrant de censure – est aisément crédible. La collection Gore du Fleuve Noir (lequel est constitutif du groupe de la Cité depuis 1963) ne devait jamais atteindre les cent vingt volumes, quand bien même elle survécut près de cinq ans sans être inquiétée. Sa disparition définitive n’a suscité aucun émoi, parce qu’on jugea la sanction à l’aune des valeurs cardinales que ces livres vireux et insanes foulaient aux pieds.

Faut-il priver certaines œuvres de fictions de leur public sous prétexte qu’elles nuisent au confort moral d’aucuns ? La question s’est posée à la rentrée littéraire 2002 avec deux ouvrages sulfureux dont le destin fut intrinsèquement lié à la mauvaise presse qu’on en fit. Il s’agit, en l’occurrence, de Il entrerait dans la légende (2) et de Rose bonbon (3). Les procès divers entourant la vie publique et commerciale de ces œuvres ont occulté de facto leur probable qualité littéraire, car il s’est avéré peu intéressant finalement qu’on se penchât sur la noblesse de style d’auteurs montrant pour seul dessein, presque revendiqué, de heurter leur lectorat et, à travers lui, l’opinion toute entière. De nombreuses associations de défense de l’enfance ont saisi la justice pour juguler le phénomène naissant, produisant à leur grand dam l’effet contraire à celui escompté, puisqu’au lieu de les neutraliser, les ventes desdites œuvres ont inespérément explosé. À défaut d’obtenir l’interdiction péremptoire réclamée en audience, les parties civiles ont obtenu que les exemplaires en distribution fussent conditionnés sous cellophane. La préservation de l’enfance était alors placée sous l’œil d’argus des libraires…

Contrairement aux idées reçues, les Français ne sont pas hostiles à la censure, dès lors qu’elle ne restreint pas le champ des libertés fondamentales retenues par les textes de référence. (4) Ils se déclarent même largement favorables à une intervention des pouvoirs publics en terme de contrôle. (5) Chacun mesure la perniciosité de ces sondages quand ils sont pratiquées de façon trop imprécise. Bien vite, aux représentants de l’opinion s’opposent ceux de la classe politique : sur quels critères distinguer une œuvre moralement nocive à une œuvre institutionnellement dangereuse ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le clergé faisait encore figure d’arbitre en pareil cas ; désormais, l’opinion semble être seule face à elle-même. Si les autorités sont capables de juger de l’immoralité d’une œuvre, pourquoi se priveraient-elles d’écarter un texte suffisamment subversif pour qu’il mît les institutions en péril ? Doit-on réserver le même sort à un pamphlet séditieux et à une apologie du crime ? À la censure répond la réaction, à la punition l’indignation. Les conservateurs de droite qui, en 1981, croyaient percevoir l’ombre du bolchevisme derrière les amendements portés au droit du travail annoncèrent malgré eux l’hystérie d’une gauche réactionnaire prompte à hurler au fascisme dès la mise sous blister d’un ouvrage licencieux.

En 2002, parmi les fervents défenseurs de la libre expression, quelques-uns ont fait preuve d’une étonnante mollesse face à des cas de censure tout aussi contestables que les procès intentés à l’encontre de Skerecki et de Jones-Gorlin, notamment lors de l’affaire Houellebecq. (6) Les carrosses antifascistes, dressés contre la censure des œuvres, deviendraient-ils citrouilles fascistes quand la censure ne concerne plus la fiction mais la brûlante actualité du réel ? Hypocrisie et couardise ont toujours été l’apanage des gourmandeurs de la société, dénonciateurs duels et versatiles, les mêmes qui avaient, en leur temps, conduit Flaubert devant les juges (7) et, en des âges plus reculés, brûlé les hérétiques sur les bûchers de l’Inquisition. Les époques se succèdent en faisant avancer ou régresser les règles de la convenance au gré de l’évolution des mœurs, mais il demeurera toujours au sein de l’opinion une engeance de sycophantes impatients de démasquer les contempteurs de l’ordre moral. Ces vigies, anges ou démons selon les avis, incarnent, quoi qu’on dise, les derniers garde-fous de notre civilisation exténuée.

Madame Bovary fait aujourd’hui les honneurs des manuels scolaires, Sade est réédité en Poche et rencontre un fort succès commercial, Le Jardin des Supplices de Mirbeau et Les Onze mille verges d’Apollinaire font un tabac pareillement… Cet été, l’Express a publié un dossier haut en couleur consacré aux œuvres dont la route croisa celle de la censure. (8) De nos jours, les augures semblent favorables à la liberté d’expression ; la lasciveté annoncée des ouvrages de cette rentrée littéraire 2008 en témoigne. Pourtant, certains remparts survivent aux assauts des plus audacieux : nous devinons, par exemple, le tollé que susciterait la publication en Poche de « Bagatelles pour un massacre » de Céline ou celle de « Suicide, mode d’emploi » de Guillon. Bien à raison, cela va de soi. Nonobstant ces réserves patentes, les éditeurs ont compris qu’il était infiniment plus rentable de saisir le lecteur par ses plus bas instincts que d’essayer de flatter son intelligence supposée. Encourager la provocation facile laisse à penser que le lecteur est jugé trop falot pour qu’on lui serve autre chose qu’un étouffe-chrétien nauséeux avec lequel on espère le régaler. Rappelons, à cet égard, que l’excès d’intelligence nuit à la création ; il suffit d’observer les aboiements martiaux de la critique, si souvent empreints de mauvaise foi, lorsqu’ils s’ingénient à qualifier d’extrémiste toute expression suspecte de l’art contemporain.

Les vrais extrémismes, les seuls qu’on doive redouter, qu’ils soient libertaires (dans la revendication inconditionnelle de la libre expression) ou libéraux (dans le mercantilisme outrancier des consortia de presse), s’accordent au même intérêt de vendre. Gaver le lecteur-consommateur à l’envi, jusqu’à l’écœurement s’il le faut, flagorner son panurgisme servile ou, au contraire, son indocilité de façade – pourvu qu’il consente à acheter, même un colombin échu à la Blanche (le « bas de soie », Angelo Rinaldi dixit). Quant aux partisans déclarés de la censure, héritiers d’un rigorisme maurassien, puissent-ils feindre de s’offusquer en adoptant une posture commode : offrir le sentiment de l’action morale en se donnant bonne conscience à moindres frais. Et qu’ils se rassurent, les ciseaux d’Anastasie ne rouilleront pas de si tôt.


(1) Cf. Interview de Gilbert Gallerne, par André Lejeune.
(2) Louis Skerecki, Il entrerait dans la légende, Éd. Léo Scheer, Paris, 2002.
(3) Nicolas Jones-Gorlin, Rose bonbon, Coll. Blanche, Éd. Gallimard, Paris, 2002.
(4) Cf.
Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), Article 17 de la Déclaration des droits de l’homme (1948), Article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (1980).
(5) Sondage CSA-Marianne (octobre 2002).
(6) Michel Houellebecq a été poursuivi pour « injure raciale et incitation à la haine religieuse » sur plainte des grandes mosquées de Paris et de Lyon et de la Ligue islamique mondiale, à la suite de ses propos reportés par la revue Lire (septembre 2001). Voir, à toutes fins utiles, l’article de Jean-Marie Marchal.
(7) Cf. Réquisitoire du ministère public contre Flaubert à son procès pour offenses à la morale publique et à la religion. (février 1857) Le procureur fustige l’auteur du livre mais aussi ses promoteurs directs : « En cette matière, il n’y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui ont concouru à la publicité doivent être également atteints. » Le tribunal les acquittera.
(8) Dossier de l’Express, « Cent ans d’Enfer » (été 2008).

Liens connexes • La liberté d’expression, sur Wikipédia et sur Wikibéral.

 

Lettre à un ami lointain

Lettre à un ami lointainPour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.

Dans sa Lettre à un ami lointain, il s’exprime sur la liberté en ces termes : « Pour vous qui ne l’avez plus, elle est tout ; pour nous qui la possédons, elle n’est qu’illusion, parce que nous la perdrons, et que, de toute manière, elle est faite pour être perdue. » Oracle crépusculaire d’un heimatlos qui récuse jusqu’à sa propre vie, présente ou passée.

Le passage du roumain au français date de 1947. L’écriture du Précis de décomposition est un chemin de croix. Simone Boué se souvient : un jour, au Collège de France, elle audite avec Cioran un professeur de mathématiques. Celui-ci est tchèque, il ne parle pas le français et se contente de produire ses formules au tableau. « Il vaudrait mieux écrire des opérettes que d’écrire dans une langue que personne ne connaît. » Ainsi le choix du français s’imposait-il moins par élection affective que par stratégie de communication ? Peu probable : Cioran a toujours témoigné un amour oblatif, sacrificiel, pour son idiome d’adoption. Tel fut le prix de la rédemption pour l’exilé renégat.

Le génie incontesté du Valaque, c’est d’avoir épousé le français en virtuose, en joaillier, puisant dans la littérature de nos XVIIe et XVIIIe siècles la quintessence de son expression. Ce qui conduira Simone Boué à confesser : « Souvent, je pense que c’est Cioran qui m’a appris le français. »

 

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Aqua in bocca

Le crépuscule des Corses18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a joint depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de Pedigrisgiu, à l’ombre d’un boqueteau où j’aimais me perdre, pour qu’aussitôt ma mémoire refasse le contexte de cette année 1997 durant laquelle Le Crépuscule des Corses est paru en frappant la société insulaire d’une gifle tonique. Ce livre rigoureux et dense paraissait quelques mois seulement après le roboratif Pour en finir avec la Corse de Jean-Marc Fombonne-Bresson, refusé par nombre d’éditeurs français par crainte de représailles, et finalement publié aux éditions Favre (Lausanne). Une question demeure : qui avait intérêt à faire taire Giudici ? L’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’abord, il semblait si commode d’accabler les clandestins, à la lecture des pages vireuses que le polémiste avait distillées à leur charge. Lors d’un communiqué, un dignitaire du FLNC s’était empressé de démentir toute implication : « Giudici n’était pas un ennemi ». Certes, l’auteur du Crépuscule avait savamment distribué ses attaques, fustigeant les « caciques » dans leur ensemble, et non seulement les nationalistes. Son amour blessé pour la tarra materna n’en faisait pas un adversaire de la Corse, ni des Corses – bien au contraire. La vérité se trouverait-elle au fond d’un autre dossier, à l’égard duquel le journaliste eût fait preuve d’un peu trop de curiosité ? Je doute qu’on le sache un jour, mais apparemment, Nicolas Giudici a eu affaire à des nervis auxquels son bref séjour en Corse fournissait une belle occasion de brouiller les pistes.

GomorraDécembre 2007. Gomorra atteint le million d’exemplaires vendus dans la seule Péninsule ; l’inquiétude avait déjà gagné son auteur au cent millième. Il vit désormais à Rome, sous surveillance policière. Roberto Saviano le sait mieux que quiconque : si nul ne majuscule plus camorra à l’initiale, c’est parce que l’entité maffieuse est devenue trop familière à l’esprit des Campaniens pour qu’on la rehausse en nom propre. La camorra, précise-t-il, n’existe pas ; c’est « un mot de flics », une chimère de la conscience collective, une abstraction. Elle compte pourtant cinq fois plus de membres que la Cosa Nostra, dans un territoire deux fois moins vaste que la Sicile. Médiatiquement, les padroni de Casal di Principe ou du Secondigliano tolèrent les généralités, tant que les chroniqueurs confortent leur image d’intouchables ; un article sur un fait d’armes a toujours offert de la publicité à peu de frais. Gomorra, en revanche, foule aux pieds une règle d’or : l’omerta. Devenu l’homme à abattre, le Salman Rushdie italien ne doit sa survie qu’à la pusillanimité des parrains dont il a décati la réputation et diffusé les coordonnées. Son sursit dérisoire ne tient qu’à un fil : tout écart au code doit être puni, et l’exécution du châtiment reste le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir. Le pouvoir de sanctionner.

Écartons tout malentendu : ce n’est pas la prédiction macabre de l’élimination qui inspire un rapprochement entre Saviano et Giudici, c’est la connexion récurrente et documentée que Giudici établit méthodiquement entre la Corse et le Mezzogiorno. Mises en regard par leur structure, leur composition et leur fonctionnement, les vieilles sociétés du mare nostrum semblent indissociables d’un même système de cohérence. Prépondérance des liens de sang, légitimité de la prébende, éréthisme affectif, tout cela existe de part et d’autre de la Tyrrhénienne sous une forme commune, au sein d’une aire culturelle où la préservation obsessionnelle de l’identité (protectionnisme) s’oppose à la quête perpétuelle des alliances nouvelles (libéralisme). Érigé en unité de mesure sociale, le clan doit faire face à un double péril : l’affaiblissement s’il s’isole, la compromission s’il s’allie. Giudici et Saviano constatent pareillement, à l’aune de leurs visées respectives, que les grands conglomérats familiaux vivent dans l’autarcie et la paranoïa, comme des citadelles assiégées. La suprématie reviendra au clan qui saura mettre en œuvre la poliorcétique la plus astucieuse.

Sous l’angle politique, la réflexion de Giudici rejoint également celle de Saviano : comment impulser du mouvement dans une société où les forces d’inertie neutralisent toute volonté de progrès, où le clientélisme vaut loi, où l’élu, préférant la fidélité à la compétence, troque l’ingénieur, brillant mais insoumis, contre le caudataire, falot mais docile ? Bien sûr, on pourrait alléguer qu’il n’existe plus un gouvernement au monde où l’on n’agit pas de la sorte ; la pénurie de probité dans l’administration devient chose si banale qu’elle confine au truisme. Nonobstant l’évidence, Giudici et Saviano parviennent à la même conclusion : les maffias naissent là où l’État est rare. Ce n’est pas une gouvernance corrompue qui a enfanté de la camorra, de la Cosa Nostra, de la ‘ndrangheta calabraise ou de la « Brise de Mer » bastiaise ; c’est une gouvernance démissionnaire, bercée d’insouciance et de procrastination. En Corse comme dans le Mezzogiorno, la mise en rapport entre la pléthore de la fonction publique et la faillite de l’État de droit donne à penser que l’État n’est pas nécessairement plus présent, ni plus efficace, là où ses représentants sont plus nombreux.


• Nicolas Giudici, Le Crépuscule des Corses, Éditions Grasset, Paris, 1997. (376p., ISBN : 2-246-53861-0)
• Jean-Marc Fombonne-Bresson, Pour en finir avec la Corse, Enquête sur une dérive politique, économique et mafieuse, Éditions Favre, Lausanne, 1997. (184p., ISBN : 2-8289-0511-X)
• Roberto Saviano, Gomorra, Dans l’empire de la camorra, Éditions Gallimard, Paris, 2007. (357p., ISBN : 978-2-07-078289-5)

 

L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?

La curiosité du linguiste est piquée dès le potron-minet, lorsque, d’un geste encore engourdi, il allume son poste de radio. Sur les ondes, un journaliste commente l’actualité dans le style que réclame la radiophonie, autrement dit celui que l’on prépare par écrit et dont on exige le meilleur de l’expression (l’elocutio). Sans attendre, les premières perles apparaissent, éclatantes, et notre spécialiste, passé de la somnolence à la prédation, n’a qu’à tendre son filet à papillons pour que les premières merveilles se prennent aussitôt dans les mailles. « La note qu’il a écrit », « après qu’il ait contacté », « ils élirent leur délégué », et ainsi de suite. Bientôt, la stupeur cède la place à l’indulgence : qui est plus exposé à la faute qu’un journaliste abreuvé à la source du langage populaire ? On lui pardonnera de poursuivre un objectif d’audience au prix de quelques infractions vénielles.

L’incursion en terre barbare se poursuit avec la découverte d’un spot publicitaire vantant les mérites d’un produit de bricolage ; n’y entend-on pas « tour de main » là où un « tournemain » eût mieux convenu ? Aucune erreur selon l’usage (Cf. Robert), quand toutefois la première acception évoque l’agilité et la seconde la promptitude. (1) Employer l’un pour l’autre permet-il de signifier les deux, soit la prestesse ? Extrapolons par l’absurde : si j’emplois l’anglicisme « réaliser » au lieu de « prendre conscience », ai-je à dessein de réifier ma pensée ? Ce paralogisme sans conséquence permet au moins d’entrevoir le lien équivoque qui unit les mots aux choses, et corrélativement de comprendre que les « hoquets » du langage correspondent souvent à un mésaise de dire (2) – encore nous faudrait-il démontrer lequel, du langage ou de la pensée, précède l’autre dans l’interprétation objective du monde. (3)

La journée du linguiste s’écoule gaiement. Son oreille attentive intercepte, au gré des rencontres, une nuée de pléonasmes volatiles (« au grand maximum », « le plus absolu », « un monopole exclusif »), un essaim de solécismes colorés (« loin s’en faut », « il s’en est suivi », « je témoigne de ma peine »), deux ou trois barbarismes follets (*infractus et autre *rénumérer), une paire d’impropriétés mutines (« conséquent » pour « important », « naguère » pour « autrefois »). Incidemment, il se remémore un slogan ou une maxime empruntant à la tautologie, et se récite un mot d’humour : « Ni pour, ni contre, bien au contraire… Quoique ! », saillie d’un célèbre enfoiré qui avait déjà ridiculisé, entre autres vices langagiers, le pendable « quelque part » francilien que l’on surprend aujourd’hui dans toutes les bouches, même les plus doctes…

Et ainsi évolue la langue : ce qui était proscrit hier est toléré aujourd’hui, non pas parce que l’Académie l’indique, mais parce que les usagers, dans leur majorité pléthorique, l’imposent par une diffusion massive, avec la complicité des médias. C’est la récurrence qui fait la norme, et non plus la grammaire. Un exemple d’emploi abusif : « malgré que » dans le sens de « bien que » reste critiqué dans l’édition 2007 du Robert, mais je fais volontiers le pari avec vous, aimables lecteurs, qu’il sera entériné dans une prochaine édition et que personne ne s’en émouvra. Idem pour le pléonastique « voire même », aussi disgracieux que répandu. Pourtant, s’il fallait croire les plus conciliants de nos littérateurs, la faute, en tant qu’écart à la norme, n’est pas le cancer de l’idiome, car elle participe de son évolution naturelle ; elle est la preuve, selon eux, d’une pratique abondante, ce qui est le propre de toute langue vivante. (4) L’ennemi juré de la langue, c’est la carence de parole, le défaut d’usage. La pénurie des mots préfigure le déclin de l’intelligence. Langage et luxe n’ont pas le même destin : le rare est cher, dit-on, mais un vocable rare n’en devient pas moins un vocable en déshérence.

Le dernier journal du soir est parsemé de friandises : un cinglant « basé sur », un pataquès chuintant sur une liaison imaginaire, et aussi une inoubliable relative impliquant « dont » dans le pire des solécismes. La moisson est inespérée. C’est à peine si notre linguiste parvient à se concentrer sur les nouvelles : le florilège de fautes l’obsède. Sitôt que l’une est prononcée, il pressent la suivante. Le sommeil l’emportera finalement, avec la certitude que cette journée n’aura été qu’un jour de plus dans le cours des choses. Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur la carcasse agonisante de la grammaire normative.


(1) Un communiqué de presse de la marque utilise « tournemain » pour la même gamme de produits, ce qui me conduit à penser qu’on emploiera tel ou tel registre de langue selon le public auquel on s’adresse. En l’occurrence : registre familier pour le grand public et plus soutenu pour une audience professionnelle. Il y a bien, dans notre français, plusieurs langues en une seule, indépendamment du critère géographique.

(2) Dans son Tractatus, Wittgenstein constate l’inaptitude du langage à rendre compte de certains états de choses. En traçant de l’intérieur les limites du langage, il entend aussi définir celles de l’éthique. Le langage, dans sa forme logique, est le reflet de la structure du monde, mais ce que langage et monde partagent dans leur forme, le langage est incapable de le dire : il peut seulement le montrer. (Cf. Gorgias, sur la formulation de l’être)
(3) À rapprocher du concept « d’innéité syntaxique » défendu par Chomsky. En revanche, Sapir pense que c’est la pratique sociale du langage qui construit l’intelligence collective du réel. Si tel est le cas, chaque langue constitue une interprétation subjective d’une même réalité objective. Les difficultés rencontrées en traduction notamment confortent cette idée. (Cf. Hypothèse Sapir-Whorf)

(4) Selon Henri Frei (La Grammaire des Fautes, 1929), « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées. À la notion pénalisante de faute, il préférera « proposition individuelle ». Un pas vers la légitimité de l’idiolecte ?

 

Les derniers hommes

Les derniers hommes

Être misanthrope relève de cette détestation universelle que l’on se croit en droit d’éprouver un jour où, distraitement, on oublie son appartenance au genre honni. Le plus égaré des hommes celui qui, revenu de son dégoût des autres, n’a pas vu que l’autre n’est qu’une projection de soi ; le plus éclairé en revanche celui que la conscience de s’être haï lui-même à travers l’autre aura sauvé de l’exécration. La misanthropie éclairée n’est pas tant la constatation torpide du désastre humain que l’inquiétude du devenir de l’homme. Et c’est un devoir moral, presque civique, que de se préoccuper de l’avenir de la communauté humaine. La misanthropie, un acte civique : a-t-on lu syllogisme plus douloureux ? Chaque instant perdu à côtoyer nos semblables nous instruit sur l’inéluctabilité du sort de l’homme. La colonie des derniers hommes s’éloigne dans un lent cortège carnavalesque : ils concélèbrent leur disparition, en rires et en chansons.

 
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Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.