L’île de désamour
- Lundi 5 septembre 2011
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Quel embarras devant le flot sans fin de commentaires suscités par la question du racisme anti-corse… Il semble que la gravité du propos ait délié les langues au point de confronter l’injure à l’injure, la bêtise à la bêtise et, en fin de compte, l’absurde à l’absurde. Parfois, quand le réquisitoire ne sert plus la cause qu’il défend, parce qu’il en a oublié les ressorts, l’intérêt du dialogue de sourds s’amenuise et se perd. L’insulte est une fleur des sables, qui jaillit de rien et se nourrit de peu ; là où elle éclot, l’esprit n’a pas cours. L’employer est illusoire, sinon contreproductif, n’en déplaise à Schopenhauer. (1) À tout racisme ses causes. Aussi, plutôt que de répondre à la violence par la violence, peut-être vaudrait-il mieux se concentrer sur les origines du problème et dresser une étiologie du mal. Pour ceux auxquels cette mise en matière aura déjà coûté un bâillement, je suggère la lecture de trois sources roboratives qui les remettront sur pied séance tenante : la Petite anthologie du racisme anti-corse de Jean-Pierre Santini, (2) la Petite anthologie du racisme pro-corse de François de Negroni (3) et la Lettre aux anti-corses de Gabriel-Xavier Culioli. (4)
Posons un postulat qui ne dérangera personne : la haine de l’autre a pour corollaire immédiat la subsumption. (5) Le racisme, par définition même, ce n’est pas le conflit d’un individu contre un autre, mais celui d’une communauté contre une autre. Par le mépris et la haine, le raciste entend démontrer que la race à laquelle il appartient est supérieure à celle(s) qu’il calomnie. Si l’expression individuelle du racisme nous alarme par sa récurrence, c’est parce que les médias (et Internet en particulier) ont offert trop d’espace à des oligophrènes qui ne le méritaient pas. Évidemment, il suffirait de priver ces derniers de leur parole pour éviter la contagion : museler l’imbécile avant qu’il ne nuise, voilà l’issue ! Cette mesure, imparable mais policière, n’aurait de crédit qu’en contexte totalitaire puisqu’elle s’attaque frontalement à la liberté d’expression ; autant dire qu’à de rares exceptions près elle ne trouverait aucun partisan sous nos tropiques. Il nous faut donc assumer cet encombrant héritage humaniste qu’est le paradoxe de la tolérance et nous accommoder du droit de chacun à dire ce qu’il pense… même s’il pense à tort et à travers.
Jusqu’où tolérer l’intolérance ? Comment définir les limites de l’acceptable ? En France, le droit y répond depuis 1881 en inscrivant la diffamation raciste à l’ordre des délits pénaux. (6) Affirmer qu’il s’applique dans tous les cas serait mentir ; pour y parvenir, il faudrait idéalement poster un cyber-gendarme derrière chaque blogueur, lequel soutiendrait à raison qu’il s’agit d’une répression déguisée en prévention. Mais pourquoi un propos diffamant semé dans le pseudo-anonymat d’Internet (7) échapperait-il aux sanctions prévues par le code pénal, quand par ailleurs celui d’une célébrité déchaînera les foudres sous prétexte que son audience est plus large ? Grâce à l’identification par IP, n’importe quel usager du web peut faire l’objet de poursuites si son infraction est reconnue. Hélas, les condamnations sont insuffisantes ou inadaptées : quand un délit surabonde, il perd de sa valeur pénale et sa modicité résulte expressément de sa répétition. Toute invective raciste non punie ouvre une brèche qui menace de faire céder l’édifice de la loi. Le seuil de tolérance, rendu alors imprécis par l’absence de contour légal, ne relève plus du juridique, ni même de l’éthique, et lorsque l’abus échappe à tout contrôle, il conduit presque toujours vers ce que l’on sait.
La corsophobie s’apparente-t-elle à du racisme ? Un examen sémantique s’impose. D’expérience, nous savons que le discours identitaire, parce qu’il est passionné, ne craint pas de recourir à l’emphase. L’expression « racisme anti-corse » ne vaut que si l’on accorde à la race corse une existence objective ; au terme anthropologiquement incorrect de race, nous préférerons celui d’ethnie et par extension celui de peuple. Or, la réalité d’un peuple corse étant incompatible avec la République, une et indivisible, nous concevons que, du point de celle-ci, la diffamation raciale ne peut s’appliquer qu’au peuple français et non à ses variétés régionales. (8) En revanche, du point de vue adverse, la même notion est agréée au motif que la Corse est une nation, dotée d’un peuple comme toutes les nations. De l’importance dans le choix des mots dépend ici de savoir si la condamnation d’un « racisme anti-corse » recouvre une intention militante ou non. Qu’importe de lire « racisme » parmi les imprécations d’un quidam, nul ne prendra la peine de vérifier sa couleur politique ; qu’on le lise dans les lignes d’un intellectuel insulaire, et aussitôt le soupçon surgit. Cette ambiguïté tend à montrer que la contre-offensive est souvent d’inspiration séparatiste. Comment pourrait-il en être autrement ? La mauvaise foi de ceux qui nient la réalité d’une corsophobie, en alléguant qu’il ne peut y avoir de racisme s’il n’y a pas de race, (9) n’attise-t-elle pas les inimitiés à moindres frais ?
Notre tentative d’étiologie achoppe sur les problèmes de définition. De la brimade à la diffamation, les nuances sont déclinables à l’infini, ce qui complique la tâche du législateur. Il est tout un monde, en effet, entre un calembour d’Alphonse Allais et une provocation du Club positiviste. Il n’y a pas commune mesure entre la petite méchanceté d’un Ruquier et les grands égarements d’un BHL. La graduation du délit impose un nivellement par seuils de gravité, une axiologie que le droit seul, sans le recours à la sociolinguistique, ne saurait établir pertinemment. La relaxe d’Eddy Mitchell, après ses propos tenus dans Paris-Match en 2003, illustre les imperfections d’une loi très amendable. À cette aporie définitionnelle s’ajoute, incoercible, une propension presque naturelle à l’amalgame dont le racisme se délecte. Les Corses eux-mêmes, dans leur ensemble, ont été accusés de racisme, payant pour les actes d’une poignée d’inconscients. (10) Et identifiés aux assassins de Claude Érignac, ne sont-ils pas tous devenus préfeticides ? (11) Les exemples sont légion. Statistiques de la criminalité défavorables ? Les Corses sont des truands. Gabegies dans la gestion des fonds publics ? Les Corses sont mafieux. Augmentation du racket dans les écoles ? Les Corses sont génétiquement violents, etc. Il en va ainsi de tous les préjugés : induction et amplification. Face aux chimères dont on l’abreuve, la doxa voit des ombres là où elle croit voir des hommes ; au lieu d’apprendre, elle désapprend et lorsqu’on la prive de son discernement, elle ne sait plus douter.
Lors d’un récent dîner chez des amis, mon voisin de table, un continental en vacances dans la région, me tient ex abrupto les propos suivants : « La culture corse est exempte de génie, de cohérence, elle est conçue de bric et de broc, d’emprunts picorés çà et là au gré de ses errances… » [propos rapportés dans l’esprit, mais enjolivés pour la circonstance] Devant mon absence de réaction, le contrevenant renchérit complaisamment, croyant reconnaître dans mon silence médusé quelque approbation. J’ai alors droit à un inventaire exhaustif des clichés les plus éculés, ceux-là même dont la vieille littérature regorge, (12) auxquels s’ensuit un lot de sottises bien contemporaines issues, pour l’essentiel, de l’imaginaire métropolitain. J’apprendrai quelques jours plus tard, avec effarement, que mon interlocuteur était en fait un enseignant francilien… originaire du Fiumorbu ! Ce comportement m’a interrogé : les plus ardents promoteurs de la corsophobie seraient-ils corses ? Nos exilés, nos frusteri, s’arrogeaient-ils le droit de condamner la Corse en vertu d’un statut d’émigrés qui les qualifierait mieux que les anti-corses eux-mêmes dans leur rôle de contempteurs ? Soutenir une telle absurdité, c’est faire l’économie du bon sens en cédant, une fois de plus, à la subsumption. Cet exemple provocatoire a valeur d’avertissement : personne n’est à l’abri d’une facilité de l’esprit. Les pièges du raccourci peuvent avoir des conséquences dévastatrices, comme ici opposer deux groupes d’une même communauté à la faveur d’une simple allégation. Mon voisin de table avait-il suffisamment de bonnes raisons pour dire son rejet ? Peu importe. Il avait ses raisons, bonnes ou non, et ce jour-là j’étais trop accablé pour oser le contredire.
Souvent rudimentaires et balbutiés, les discours de haine surgissent au moment où les arguments s’épuisent. La source du mal réside dans le langage : une langue pauvre traduit toujours une pensée indigente. Au dialogue des différences se substitue le soliloque des frustrations. Internet, au lieu d’ouvrir les esprits, en a conçu les geôles ; bruissant de petites paroles recluses et vireuses, les forums deviennent des laboratoires où chacun, au gré de ses formules, s’ingénie à distiller le meilleur poison, l’outrage absolu, l’insulte parfaite. Une collection de souffrances individuelles frappées de cécité.
La langue corse compte dans son lexique un vocable savoureux, a macagna, qui porte le sens de raillerie, moquerie, mais aussi plus largement celui de plaisanterie. Son étymologie est moins heureuse : le bas latin mahanium (offense) donnera en vieux français méhaigne (blessure), méhaigner (mutiler), et en italien magagna (tare). L’origine des mots révèle la vraie nature des choses. Une boutade mal exploitée peut devenir une arme mortelle. La dialectique du racisme emprunte souvent à l’humour parce qu’en parant l’injure d’un nez rouge on feint de la rendre bénigne ; son dessein n’en demeure pas moins intact. Quand Yves Lecocq appelle à « l’euthanasie des Corses », le sous-entendu est sans mystère, l’humour bon marché, la manière prosaïquement brutale.
Pour autant, le principe de vigilance (13) a ses limites. Exténuées de guetter l’orée du bois, les sentinelles finissent par ne plus distinguer entre le chien et le loup. Le Jeu des 7 familles corses de Delambre, éminemment drolatique, offrait une belle opportunité d’autodérision dont les Corses se seraient réjouis — avant que le collectif Avà Basta n’en dénonce le prétendu caractère diffamant. Dommage. Toute obsession fait le lit de la paranoïa et pour s’en prémunir, il faut parfois contrarier ses intuitions. Nous ne serons jamais assez circonspects devant cet ennemi protéiforme qu’est le langage de la haine : un excès de complaisance précipiterait la loi vers l’inanité, un excès de prudence causerait des préjudices inutiles. L’immense gageure du droit consiste à définir une juste mesure dans tous les cas où un arbitrage s’impose. Si l’on prend garde à ne céder ni au syllogisme ni à l’amalgame, si l’on sait rester vigilants sans sombrer dans la névrose, si l’on accepte la réalité du racisme contre toute dénégation, alors peut-être que la mauvaise foi des uns et la violence des autres disparaîtront, cédant du champ à un débat plus apaisé. Rien ni personne n’empêchera la Corse de susciter les passions les plus brûlantes, mais comme le disait si justement Paul Giacobbi en conclusion de Corse, l’île sur le feu (14) : « La Corse ne mérite ni [cet] excès d’honneur, ni [cette] indignité. »
(1) Cf. L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer
(2) J.-P. Santini, Petite anthologie du racisme anti-corse, éditions Christian Lacour, Nîmes, 2001.
(3) François de Negroni, Petite Anthologie du racisme pro-corse, éditions DCL, Ajaccio, 2004.
(4) Gabriel-Xavier Culioli, Lettre aux anti-corses, éditions DCL, Ajaccio, 1999.
(5) Cf. Marc Biancarelli, Vae Victis, éd. Materia Scritta, Calvi, 2010, p. 28.
(6) Cf. Wikipedia : Lois contre le racisme et les discours de haine en France
(7) Par exemple : http://bonbonze.net/v2/img1/vrac/index.php?num=25
(8) Argument soutenu en 2004 par Dominique Sopo, à l’époque président de SOS Racisme, sur l’antenne de RCFM : « Le peuple corse n’existe pas. »
(9) Il revient au même d’affirmer qu’aucun racisme n’existe.
(10) Entre mai et octobre 1982, vingt-quatre attentats racistes ont été commis en Corse. En 1986, deux ressortissants tunisiens tombent sous les armes du FLNC qui les soupçonnait de trafic de drogue. En 2004, une série d’actions xénophobes perpétrées à Bastia portent la signature d’un groupuscule autonomiste (voir notamment l’article afférent sur le site de l’ICARE).
(11) « Nous étions devenus le peuple préfeticide » : phrase prononcée par Me Antoine Sollacaro lors de sa plaidoirie au premier procès d’Yvan Colonna (2007).
(12) Tous les préjugés sur les Corses, caricatures, poncifs, clichés, stéréotypes rencontrés de nos jours trouvent leur écho dans la littérature française de ces trois derniers siècles. Voir document PDF ci-dessous.
(13) Voir, à titre d’exemple, le blog I Scumpienti dont la richesse inspire tout à la fois la stupeur et l’effroi.
(14) Corse, l’île sur le feu, documentaire de Daniel Peressini, Saint-Louis Productions, 2001.
Document : Chronique non exhaustive de la corsophobie
Liens connexes :
• Article de C. Pégard, « Mais que faire avec la Corse ? » (Le Point, 01/06/1996)
• Éditorial de C. Barbier, « Rage et pitié » (L’Express, 09/04/2009)
• Article de J. Ferrari, « Sous les clichés, la Corse » (Libération, 04/04/2011)
• Article de L. d’Orazio, « Une île de violence : le traitement médiatique du problème corse (1965-2007) » (Rives Méditerranée, 06/2011)
• Article de F. Hauter, « L’île où le pardon n’existe pas » (Le Figaro, 08/07/2011)
• Article d’A. Sereni, « Racisme ordinaire » (Journal de la Corse, 07/2011)

Avec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n’en finit plus de s’observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé de liens et d’interconnexions, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS ! ![Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre) Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre)](http://www.marcbonnant.com/blog/wp-content/uploads/2012/01/douleur.jpg)
Paris, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?
Pour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.
18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a joint depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de Pedigrisgiu, à l’ombre d’un boqueteau où j’aimais me perdre, pour qu’aussitôt ma mémoire refasse le contexte de cette année 1997 durant laquelle Le Crépuscule des Corses est paru en frappant la société insulaire d’une gifle tonique. Ce livre rigoureux et dense paraissait quelques mois seulement après le roboratif Pour en finir avec la Corse de Jean-Marc Fombonne-Bresson, refusé par nombre d’éditeurs français par crainte de représailles, et finalement publié aux éditions Favre (Lausanne). Une question demeure : qui avait intérêt à faire taire Giudici ? L’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’abord, il semblait si commode d’accabler les clandestins, à la lecture des pages vireuses que le polémiste avait distillées à leur charge. Lors d’un communiqué, un dignitaire du FLNC s’était empressé de démentir toute implication : « Giudici n’était pas un ennemi ». Certes, l’auteur du Crépuscule avait savamment distribué ses attaques, fustigeant les « caciques » dans leur ensemble, et non seulement les nationalistes. Son amour blessé pour la tarra materna n’en faisait pas un adversaire de la Corse, ni des Corses – bien au contraire. La vérité se trouverait-elle au fond d’un autre dossier, à l’égard duquel le journaliste eût fait preuve d’un peu trop de curiosité ? Je doute qu’on le sache un jour, mais apparemment, Nicolas Giudici a eu affaire à des nervis auxquels son bref séjour en Corse fournissait une belle occasion de brouiller les pistes.
Décembre 2007. Gomorra atteint le million d’exemplaires vendus dans la seule Péninsule ; l’inquiétude avait déjà gagné son auteur au cent millième. Il vit désormais à Rome, sous surveillance policière. Roberto Saviano le sait mieux que quiconque : si nul ne majuscule plus camorra à l’initiale, c’est parce que l’entité maffieuse est devenue trop familière à l’esprit des Campaniens pour qu’on la rehausse en nom propre. La camorra, précise-t-il, n’existe pas ; c’est « un mot de flics », une chimère de la conscience collective, une abstraction. Elle compte pourtant cinq fois plus de membres que la Cosa Nostra, dans un territoire deux fois moins vaste que la Sicile. Médiatiquement, les padroni de Casal di Principe ou du Secondigliano tolèrent les généralités, tant que les chroniqueurs confortent leur image d’intouchables ; un article sur un fait d’armes a toujours offert de la publicité à peu de frais. Gomorra, en revanche, foule aux pieds une règle d’or : l’omerta. Devenu l’homme à abattre, le Salman Rushdie italien ne doit sa survie qu’à la pusillanimité des parrains dont il a décati la réputation et diffusé les coordonnées. Son sursit dérisoire ne tient qu’à un fil : tout écart au code doit être puni, et l’exécution du châtiment reste le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir. Le pouvoir de sanctionner.
