Marc Bonnant

Le blog : triomphe de la médiocratie

7 février 2009. Par Marc Bonnant

Le blog : triomphe de la médiocratie (par Marc Bonnant)Avec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n’en finit plus de s’observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé d’interconnexion et d’interactivité, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, OPML, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS !

Existe-t-il une écriture « pour le web » ? Si oui, à quoi ressemble-t-elle et en quoi se distingue-t-elle d’une écriture traditionnelle ? Cet article par exemple, qui se propose de modérer les arguments d’un chroniqueur trop optimiste à mon gré, (1) relèverait-il d’un aspect si contraint, si spécial, qu’on doive d’emblée le ranger dans une catégorie de textes exclusivement réservée à l’Internet ? En bref, apparaîtrait-il différemment s’il faisait l’objet d’une publication papier ? Bien sûr que non, mais mon exemple est probablement contestable. Le texte que vous me faites d’honneur de lire a été rédigé de la manière la plus conventionnelle qui soit, comme les trois quarts du contenu des sites personnels constellant la toile, c’est-à-dire avec l’envie incoercible, revendiquée ou non, de se plaire à soi-même.

Narcissisme et vanité préludent à toute entreprise rédactionnelle (oserais-je dire : à toute entreprise littéraire), quelles qu’en soient l’importance et l’ambition. Les initiatives dialectiques, fondées sur l’idée respectable du partage, les envolées laudatives ou diatribales, alibis d’un égarement passionnel, sont, je crois, tout à fait subalternes en circonstance. Peu importe l’écrit, seul compte le procès de l’écriture. Or, plus l’on offre à écrire, et moins vaut l’écrit. Avec la banalisation des blogs, domaine d’expression privilégié du vulgum pecus, l’acte d’écrire est devenu sujet à caution car il ne procède d’aucune modestie : en évoluant vers la facilité, le web donne à ses usagers le sentiment que l’excellence ne leur est plus interdite. Telles sont les blandices de la virtualité ; le retour au réel promet des réveils douloureux. La maintenance d’un blog est avant tout un exercice d’autosatisfaction, une tentative comme une autre d’approcher un petit prestige domestique à défaut de mieux.

En terme de proportions, qu’en est-il vraiment ? Sur près d’un milliard d’internautes, on estime qu’environ 20% d’entre eux ont une page personnelle. (2) Parmi cette offre bigarrée, surabondante, on recensera sans doute autant d’idiolectes, de manières d’écrire et de présenter les textes, mais surtout, hélas, autant de raisons de désespérer de l’usage que l’on fait du langage. Un simple coup d’œil aux blogs des 15-25 ans suffira à s’en faire une idée ; quant à leurs aînés, à peine plus doctes, de quelle gratitude font-ils preuve devant le privilège de parole dont on les nantit ? Se montrent-ils plus respectueux à l’égard des instruments mis à leur disposition ? Sans tomber dans le piège de l’amalgame, nous devons bien admettre que l’immense majorité des blogs en ligne reflète la misère de nos vies intérieures et la faiblesse de notre réflexion, quand réflexion il y a. Ils sont l’image d’un monde incapable de se renouveler, d’une scène dont les acteurs fatigués, repus de suffisance, puisent leurs dernières joies dans la récupération, la superficialité et le ragot.

Oui, cher Frédéric : lorsqu’un texte est jugé inutile, la bienséance prescrit qu’on ne le montre pas. C’est, raisonnablement, une courtoisie que l’on doit à son lecteur. Pour autant, sur quels critères fonder l’utilité d’un texte ? Ce qui semble, à l’abord, illusoire aux yeux des uns apparaît nécessaire au goût des autres, et quand bien même un texte ne fût pas nécessaire, au moins parût-il agréable parfois. Il m’arrive, pour mon seul plaisir, de parcourir des blogs de littérature, de poésie ou d’autres choses d’égale envergure, et aussitôt que mon attention est captée par la belle sonorité d’un vocable, par l’acuité térébrante d’une formule, j’en viens à bénir les poètes et les écrivains, ces artisans de l’inutile, et à les remercier de nous procurer tant de félicité avec si peu de moyens. La pléthore des sites personnels condamne de facto ces joyaux de futilité, elle les éclipse injustement avec la complicité fortuite des moteurs de recherche : les efforts permanents consentis au référencement favorisent les pages dont le contenu est régulièrement mis à jour et celles qui jouissent d’un taux de popularité important, (3) au détriment des sites de conception plus modeste. La course au positionnement, ouverte à tous les abus, nous donne à réfléchir sur l’inaptitude des outils de recherche à classer les informations selon leur valeur qualitative : aucune machine, aucun algorithme d’indexation, aussi sophistiqué soit-il, ne parviendra jamais à apprécier la part humaine d’un texte, autrement dit sa pertinence, sa contribution pondérable.

Mon blog, certes, observe peu vos préceptes ; j’en fais amende honorable séance tenante. Je tombe d’accord avec vous cependant : le web de l’écrit, quand il vise une audience large, réclame des formes brèves et une accessibilité accrue, ceci parce que l’internaute reste un piètre lecteur, hâté, vous l’avez dit, de s’approprier l’information qu’il recherche. Et je vous l’accorde aussi : la rédaction web nécessite des règles, tout comme l’Internet a connu sa normalisation avec le Web 2.0 et l’instauration des nouveaux standards sous l’autorité du W3C. Contrairement à vous, je demeure inquiet devant la capacité des internautes à accepter des contraintes supplémentaires, fussent-elles instituées dans un souci d’équité. Pourtant, je reconnais que la technologie apprend vite de ses manquements : les améliorations apportées au CSS et à l’AJAX permettent désormais des prodiges d’ergonomie, encore inconcevables naguère. Je regrette simplement que ces amendements ne servent qu’à rendre l’utilisateur plus paresseux qu’il ne l’est déjà.

L’application scrupuleuse d’un ensemble de dispositions (e.g. le triptyque élémentaire titre | chapeau | corpus), combinée au respect inconditionnel des règles de typographie en vigueur, conférerait aux articles une bien meilleure tenue. Les moteurs de recherche, très facilement, effectueraient un tamisage minutieux pour séparer le bon grain de l’ivraie, en classant préférentiellement les sites dits réguliers. (4) À ce stade, nous nous serions déjà acquittés de la moitié du travail. Mais une fois cette sélection réalisée, nous n’aurons pas résolu le problème du contenu pour autant : un site parfaitement équerré aux prescriptions d’un web plus exigeant offrirait-il davantage de garantie quant à la valeur de son discours ? Évidemment non. Cette solution apriorique est donc illusoire, pour peu qu’on l’applique un jour. L’essentiel réside ailleurs, loin de toute considération technique. Ni Google, ni Yahoo, ni les agrégateurs de contenus, ni les aides à la rédaction, ni même Dieu dans Sa toute-puissance oblative, ne rendra à l’internaute ce qui lui fait défaut dans la plupart des cas.


(1) Voir l’article de Frédéric Rauss (in  Chroniques merlines)
(2) La plupart des blogs personnels sont dormants. C’est ce que révèle une récente étude menée par l’organisme Pingtom : 94% des 133 millions de blogs démarrés en 2002 seraient aujourd’hui des blogs dormants, c’est-à-dire existants mais plus en activité. Seuls 7,4 millions de blogs auraient mis en ligne un nouveau post dans les 120 derniers jours. 1,5 millions dans les sept derniers jours. La fin de la blogosphère ? (source : Les Inrocks n°680)
(3) Voir les notions de PageRank et de TrustRank.
(4) Ce que Google fait déjà à partir de certains critères (xHTML, PageRank, etc.)

Prolégomènes à une phénoménologie de la douleur

2 février 2009. Par Marc Bonnant

Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre)Dans sa « Perspective sereine d’une prochaine paix perpétuelle », Kant relatait une étonnante technique mise en œuvre par le stoïcien Posidonius, lequel était parvenu, en la présence du grand Pompée, à triompher d’un violent accès de goutte par la seule force de la volonté. Lui-même de santé précaire, Kant appliquera cette méthode à son propre cas ; il la désignera sous le nom de « remède stoïque ». Ces expériences d’autosuggestion tendent à démontrer que le psychisme tient une part importante dans la rémission des maladies ou, à défaut, dans leur apaisement ; de toute évidence, chacun comprendra que ni Kant ni Posidonius n’aurait eu recours à un tel procédé s’ils avaient bénéficié en leurs temps d’une thérapeutique rationnelle…

Les pharmacopées d’aujourd’hui, toujours plus sélectives et plus efficaces, ont-elles pour autant sonné le glas d’une « sémiotique » de la douleur ? De nos jours, le phénomène « douleur » ne représente, tout au plus, qu’un dysfonctionnement de l’organisme, une gêne impondérable que l’on répare aussi facilement qu’une panne de machine. Idéalement, le médecin revêt l’habit du technicien ; l’hôpital est devenu son atelier. Cependant, en occultant le patient en tant que sujet souffrant, au profit du sujet tout court, la science étudie la douleur de façon abstraite, donc partielle sinon partiale.

La science, objective par essence, ne se préoccupe pas de la dimension humaine de la douleur, c’est-à-dire de son vécu, de son appréciation, de sa réalité intime. Créature imprégnée d’histoire, l’homme est capable de dialoguer avec la douleur, de l’interroger, mais l’histoire de sa douleur appartient à l’histoire de la souffrance humaine toute entière ; la diversité des regards que l’homme a, de tout temps, portés sur sa souffrance, tantôt l’affirmant tantôt la niant à seule fin de prêter un sens à sa vie, est fondatrice de notre connaissance actuelle de la douleur.

Cet aspect historique ne peut être appréhendé sans extraire la douleur de sa quiddité objective : en tant que sujet, elle s’empare de l’affectivité. Elle n’est pas celle « qui m’atteint » ; elle est celle « qui m’a atteint ». Elle n’est pas le réflexe convulsif du blessé ; elle est la position de l’être qui souffre et qui s’observe souffrant. « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais » disait Léon Bloy. Il s’agit là d’une dimension affective et gnostique qui recouvre toutes les formes de la souffrance, car la douleur, hégémonique, malmène la structure de l’être et défait l’unité entre l’âme et le corps.

Les critères individuels de la souffrance sont toujours subordonnés à des critères historiques, parce que la réalité de la douleur varie en fonction des époques, des communautés et des cultes. Les témoignages laissés par la littérature attestent que la douleur n’est pas interprétée avec univocité selon qu’on la met en scène dans l’Élée de Zénon ou dans l’Europe des Lumières, dans l’exil de Sénèque ou dans les névroses de Nerval. Chez les Anciens, elle était nécessaire à la construction du savoir (« souffrance est connaissance » lit-on dans la Bhagavad-Gîta) (1) ; elle apparaît au fondement du stoïcisme de Marc Aurèle ; elle est purificatoire dans la chrétienté ; métaphysique et destructrice chez Novalis ou Nietzsche ; enfin, dénigrée dans la modernité profane qui l’a dépossédée de tout sens mélioratif.

Algophobie et pathophobie, affections modernes nées avec l’ère industrielle, ont détourné un péché ancien : l’abus des drogues, quelles qu’elles soient. La sécularisation de la douleur a enfanté des moyens de souffrir moins et mieux. Des agents chimiques sont devenus les succédanés de la lutte pour la survie. Visionnaire, Max Scheler nous offre cette sentence admirable : « Une existence sans douleur conduit à la frivolité métaphysique. » Au sein de nos sociétés occidentales, indolentes et frileuses, la douleur n’est plus admise ; les débats passionnés autour de l’euthanasie et de l’accompagnement s’inscrivent, en partie, dans ce constat. L’algophilie quant à elle, « folie misérable » aux yeux de saint Augustin, passe pour être une perversion : « On peut accepter bien des douleurs, mais il n’en est pas qu’on puisse aimer. »

Rapprochons-nous à présent d’une définition phénoménologique de la douleur, et invoquons Husserl et Kant pour ce faire. Face aux limites de l’intuition, Kant croit en l’existence d’une déduction transcendantale qui, toute eccéité du phénomène écartée, servirait à inférer des concepts par la sensibilité dans les conditions de l’épochè (2). C’est l’entendement qui figure cette faculté de produire les concepts ; il est objectivant et son domaine d’application est l’empirisme. En regard, Kant lui oppose le jugement, dont le rôle est de distinguer plaisir et déplaisir ; il est subjectivant et son domaine d’application est l’esthétique. Plaisir et déplaisir sont donc au jugement ce que la déduction est à l’entendement. Seule cette bipartition entendement / jugement permet de comprendre la science comme indépendante du sensible.

Les notions de plaisir et de déplaisir embarrassent Kant, car elles troublent l’organisation de son système ; il les assimile à des énigmes. Elles lui valent de reconnaître des transitions entre les champs de sa bipartition. Elles peuvent, par exemple, intervenir à un niveau inférieur de l’activité de l’entendement, notamment quand elles concernent des contenus réduits (au sens husserlien). Corrélativement, un principe inductif peut s’imposer au-delà de la faculté de juger : « Le jugement nécessite un principe supérieur qui subsume l’empirisme. » Les deux sphères ne sont donc pas hermétiques l’une à l’autre.

Cependant, chaque domaine a son contenu propre. Pour l’entendement : le monde sensible. Pour le jugement : les sens, traduits par les variations du plaisir et du déplaisir. Aux extrêmes des sens, à leur paroxysme, nous identifions l’orgastique d’une part, la douleur d’autre part ; nous admettrons que l’une et l’autre se situent hors de portée de toute conceptualisation. En physiologie classique, la douleur était reléguée au contenu des sens (on y a vu un « sens de la douleur »). Elle y apparaît pure et apodictique ; c’est un « phénomène fondamental », à l’instar des objets de la sensibilité pour le domaine de l’entendement. Entre facultés kantiennes et réduction husserlienne, elle incarne la « peine originelle », affranchie de toute affectation de plaisir ou de déplaisir.

Pour conclure, il nous faut établir deux constats. D’abord, nous noterons l’absence totale de relation de la douleur avec tout concept (en opposition à la relation qui lie les contenus de l’entendement et les concepts sensibles). Ensuite, nous accepterons la conformité de la douleur à une fin (le maintien de l’intégrité de l’organisme, par son rôle de signal). Douleur et orgasme représentent donc les facultés les plus originelles de toutes les facultés, en cela qu’elles s’accordent à la même finalité du maintien de la vie. Conceptuellement aveugles et néanmoins indispensables à la survie de l’homme, elles défendent à la fois l’intégrité de l’individu et la préservation de l’espèce.


(1) Voir aussi l’analogie entre le schéma du corps humain et l’Arbre de vie des Kabbalistes. L’étymologie du mot « souffrance » en hébreu renvoie au symbole de l’arbre, qui lui-même évoque la croix du supplice, vecteur entre terre et ciel, passage de l’ignorance à la connaissance.
(2) L’épochè des Pyrrhoniens correspond à la « suspension du jugement ». Voir la notion de réduction phénoménologique chez Husserl.

Les peurs de Maupassant

6 octobre 2008. Par Marc Bonnant

Guy de Maupassant« Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. […] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)

Tout récemment, le 4ème Festival francophone de Philosophie nous convoquait autour du thème très actuel de la peur, lequel n’a pas manqué de susciter des passions parmi un public aussi avide qu’impavide. Rapprocher Maupassant de ce thème roboratif me semblait aller de soi. Je n’annoncerai rien, je crois, qui n’ait déjà été dit par ailleurs, mais j’espère que cet article, pour synthétique qu’il soit, concourra à démonter quelques poncifs tenaces. Sans attendre, il en est un que l’on peut d’ores et déjà écarter : si le fantastique maupassantien avait puisé, comme le pense Castex (2), à l’anamnèse d’un état psychotique, ce que l’on nomme commodément les contes de l’angoisse eussent été illisibles de bout en bout, car exprimer la folie ne va pas sans un délitement du langage. (3) Or, la narration de Maupassant emprunte ses moyens discursifs à l’orthodoxie du réalisme flaubertien – au grand regret de Sartre qui déplorera les pudeurs inutiles d’un style trop contraint.

L’approche du Maupassant fantastique commence par l’observation des portraits dus à Nadar. L’homme est robuste, prêtant ses apparences rustiques aux Canotiers de Manet, mais son regard est voilé d’un imperceptible trouble – un regard de « taureau triste », selon Taine. À la ville, l’écrivain cultive les contrastes : il court les salons mondains, s’y ennuie toutefois et se réfugie à Médan où la fréquentation de l’élite le stimule. Lutineur de soubrettes impénitent, il plait aux femmes ; pourtant, il ne rencontrera jamais l’amour qu’il idéalise. Le Paris dans lequel il évolue est gorgé de spleen et de lassitude. Très tôt, Maupassant exprime un pessimisme tourmenté où l’influence de Schopenhauer est perceptible : il exècre cette existence « empoignante, sinistre, empestée d’infamies, tramée d’égoïsme, semée de malheurs, sans joies durables » (in Le Gaulois, oct. 1881). Le mal-être de sa génération naît de l’ennui, corollaire funeste d’un quotidien peinant à se réinventer. Sa « nausée des habitudes » (4) fait écho à ces lignes du Vice suprême de Péladan : « Vivre est si nauséeux qu’on s’abandonne sous le martèlement de l’habitude à ce lent suicide : l’ivresse de l’inertie. » (5) Tous les récits de Maupassant, contes ou non, sont imprégnés du malaise qui étreint la société « fin de siècle », entre la défaite de 1870 et le désastre collectif de la Grande Guerre. On y pressent ce désespoir inengendré, cette angoisse endogène et multiple, héritière du « vague des passions ». Au chevet d’une France spleenétique et désabusée, Maupassant livre une œuvre binaire, duelle : l’une diurne, est celle de l’auteur solaire de Bel-Ami, l’autre nocturne, sélène, rassemble les contes fantastiques.

Malgré le désir univoque de reconnaître dans la prolixité de Maupassant une manière de thérapie, une catharsis, (6) on se résignera à admettre que les frontières entre lucidité et désordre mental (critère de classification chez certains exégètes) sont aussi imprécises que la distinction des espaces maupassantiens entre eux : ville/campagne, dedans/dehors, réel/irréel, etc. Transversale et plurielle, la peur pénètre son œuvre entière, plus ou moins déguisée. Le « frisson de l’inconnu voilé » évoqué par Tourgueniev est le principe par lequel le fantastique s’interpose. Les manifestations de ce fantastique de l’âme sont aussi subtiles qu’insidieuses, et d’autant plus versatiles que l’auteur se cramponne à la raison, comme en témoigne la tenue du style : à l’exception de La Nuit, l’écriture n’est structurellement jamais bouleversée. Le narrateur de La Peur (7) rappelle avec nostalgie les croyances populaires qui inspirent le surnaturel, notamment la crainte liée au retour des morts ; ainsi faisant, il entend asseoir sa conviction d’un monde rationnel. Quand l’étrange infiltre le récit, il s’immisce presque à notre insu sur le mode de la contingence ; le plus souvent, il est induit par la comparaison ou le conditionnel, de sorte que le doute subsiste quant à la pertinence de son ressenti. Sous cet aspect, le conte chez Maupassant revendique sa parenté directe avec le conte hoffmannien, dont Gautier avait dûment ausculté les rouages : « Vous voyez un intérieur allemand, (…) tout ce qu’il y a de plus simple et de plus uni au monde ; mais une corde de clavecin se casse toute seule avec un son qui ressemble à un soupir de femme, et la note vibre longtemps dans la caisse émue ; la tranquillité du lecteur est déjà troublée et il prend en défiance cet intérieur si calme et si bon. » (8) L’univers de Maupassant est pareillement constitué : objectivité sans faille, banalité des lieux et des circonstances, scientisme à l’appui de la négation du surnaturel… Nous avons affaire à un fantastique réaliste, pour oxymorique que paraisse cette formulation d’Antonia Fonyi. Un fantastique proche de la tragédie également, où les héros sont malmenés par leurs passions : « Ce qu’on aime avec violence finit toujours par nous tuer » (in La Nuit). Le constructeur de fatalité chez Maupassant, c’est le thème du piège – plus exactement : l’enfermement. Une fois piégées, les victimes mesurent en toute impuissance le fatum qui se déchaînera sur leur sort. À l’acmé de cet enfer, les forces chtoniennes présidant aux destinées des hommes s’incarnent dans le dédoublement et l’autoscopie. L’Invisible, (9) le Horla (hors-là ou hors-soi ?), double négatif du héros, émerge des affres de la solitude et n’offre aucun répit. Depuis Narcisse, nous savons que croiser son propre reflet est préjudiciable ; depuis Hoffmann, une cohorte de doubles maléfiques a déferlé sur le genre fantastique. (10)

La hantise de la claustration chez Maupassant conduit Antonia Fonyi à avancer une interprétation psychanalytique de Sur l’eau, mettant en évidence un « vécu fantasmatique » de la naissance (franchissement nuit/jour, turpidité des eaux ubiquistes) où le piège serait le ventre maternel et l’Invisible la mère elle-même. La haine de la mère contre l’enfant reste un sujet tabou, sciemment éludé par Maupassant, mais il surgit au moins une fois explicitement dans son œuvre (in L’Enfant, 1883). Tandis qu’un syllogisme baudelairien fait de la Nature et de la femme des principes mêmement néfastes (« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable »), Maupassant affecte au féminin un continuum ésotérique destiné à enrôler ses héroïnes dans d’inquiétants sortilèges (Cf. Apparition, La Chevelure, L’Inconnue). Que dire de ce maléfice dormant aux lèvres exsangues de la jeune fille que Le Tic nous présente : « Elle était assez jolie, cette enfant, d’une beauté diaphane d’apparition. » Assurément, Aurélia n’est pas loin. La Mère-Nature, geôlière persécutrice, instigatrice de la claustration universelle, retient la progéniture dans le maillage de ses liens inextricables. Piégé dans le monde comme il fut piégé dans l’utérus maternel, l’homme devine au-delà de sa peur du monde le prolongement de son Œdipe. Réclusion à perpétuité de l’âme mâle dans la matrice du corps.

L’angoissé poussé au délire glisse dans l’horreur d’un enfermement définitif, comprenant enfin qu’il n’est qu’une conscience emmurée dans un corps aux sens faussés. Et au-delà de la raison qui défaille, au-delà de la vie elle-même, l’enfermement s’impose encore : l’asile ou la tombe. L’avancée vers l’inconnaissable est lente et progressive, étant entendu que la particularité du fantastique maupassantien réside dans la continuité du rationnel à l’irrationnel. Comme nous l’avons dit, les frontières entre le surnaturel et la réalité sont ténues, d’abord signalées par de minces embrasures, avant de s’ouvrir tout à fait sans crier gare. À l’instar de Maupassant, Nodier exploite le fantastique à une époque où pourtant le genre n’a plus de raison d’être. Après avoir vécu la Révolution, l’Empire, la Restauration, Nodier voit en 1830 le capital accéder au pouvoir ; la noblesse coudoie la bourgeoisie sur les bancs de l’État, scellant la réconciliation entre ancien et nouveau régime. Postromantique et présymboliste, le temps de Maupassant est au matérialisme, à l’argent, aux sciences, laissant peu de place à la fantaisie : « Nous avons rejeté le mystérieux qui n’est plus pour nous que l’inexploré » écrit-il, amer, dans Adieu mystères (1881). Alors pourquoi adopte-il, à la suite de ce bon Nodier, l’écriture fantastique en plein règne du réalisme triomphant ? Sans doute par goût, par inclination personnelle, mais aussi par réaction. Le réel est insipide et de nouveaux ingrédients sont nécessaires pour l’exhausser : « Les choses ne parlent plus, ne chantent plus, elles ont des lois ! » Grâce au fantastique, Maupassant poursuit un objectif en apparence contradictoire : élever la peur au rang de vertu, mais une vertu à la portée de chacun. Il sait néanmoins que le genre réclame une participation subjective de son lecteur. Pas de fantastique sans lecture active !

Les différentes versions des contes montrent de nombreuses disparités entre elles. Peu enclin à la relecture des épreuves, leur auteur lui-même a sans doute voulu que son texte demeurât fluctuant. Il n’avait pas, au contraire du maître Flaubert, l’obsession du style, de la finitude, ce qui explique aussi les maladresses successives des éditeurs qui ont cru reconnaître dans telle ou telle variante un signe d’une importance cardinale. C’est ici que l’argument clinique, au demeurant spécieux, tend à se fonder : le terrain prépsychotique révélé par l’hérédité de Maupassant constitue une piste de choix pour qui se hâterait de corréler l’aspect labile du corpus à l’origine pathologique des thèmes qui s’y confrontent. En vérité, si le texte s’amende ou se déforme au fil du temps, c’est tout simplement parce qu’il est trop souvent reproduit, eu égard au succès que lui vaut sa séduisante modernité. Alberto Savinio aime à comparer la lecture de ces contes à un voyage en train durant lequel le lecteur, retenu contre son gré, suffoque dans l’attente du terminus – jusqu’à la libération finale du dénouement. (11) Littérature ferroviaire, fragmentaire, fermée, fatale. Le « soleil noir de la mélancolie » entrevu par Nerval darde ses rais funestes sur l’œuvre tardive de Maupassant, cette œuvre instable qui aurait pu se perdre en glossolalies et en galimatias pour mimer les convulsions d’un esprit candidat à la démence, et qui, à l’inverse, ne déroge jamais au modèle réaliste dont elle revendique la filiation.


(1) G. de Maupassant, Lui ?, in Apparition et autres contes d’angoisse, éd. GF Flammarion, n° 417, Paris, 1984.
(2) P.-G. Castex, Le conte fantastique de Nodier à Maupassant, éd. Corti, Paris, 1951. Cf. Chap. VIII, « Maupassant et son mal. »
(3) Cf. J. Rigoli, Lire le délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle, éd. Fayard, Paris, 2001. Voir aussi la recension afférente de Nicole Edelman.
(4) in Suicides.
(5) Idée reprise par Huysmans dans À Vau-l’eau : « La vie de l’homme oscille comme un pendule entre douleur et ennui… Il n’y a qu’à croiser les bras et à tâcher de dormir. » L’habitude, dont Sully Prudhomme dira aussi : « Et tous ceux que sa force obscure | A touchés insensiblement | Sont des hommes par la figure | Des choses par le mouvement. » (in Stances et Poèmes, 1865)
(6) L’aliéniste Émile Blanche, dont la clinique de Passy avait accueilli Nerval et, près de quarante ans plus tard, Maupassant lui-même, encourageait ses patients à tenir un journal. Aurélia (1853), notamment, avait résulté de cette initiative thérapeutique. Voir aussi l’étude du docteur Lagriffe (1913).
(7) La peur (lien vers l’œuvre lue).
(8) in Étude sur les contes fantastiques d’Hoffmann, éd. Charpentier, Paris, 1874.
(9) L’Invisible est l’objet d’une étude remarquable de Laurent Dubreuil intitulée Maupassant et la vision fantastique.
(10) E.T.A. Hoffmann : « J’imagine mon moi comme dans un prisme ; tous les personnages qui tournent autour de moi sont des moi qui m’agacent par leurs agissements. »
(11) A. Savinio, Maupassant et l’Autre, éd. Gallimard, Paris, 1977.

• Pour aller plus loin : visitez Maupassantinia, l’excellent site de Noëlle Benhamou consacré à Maupassant et à son œuvre.

Liberté d’expression : état des lieux

30 août 2008. Par Marc Bonnant

© Eric DrookerParis, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?

Cette scénette est librement inspirée du témoignage d’un auteur québécois, responsable de ses propos. (1) Il est loisible à chacun d’y porter ou non du crédit, mais la circonstance évoquée – un fait flagrant de censure – est aisément crédible. La collection Gore du Fleuve Noir (lequel est constitutif du groupe de la Cité depuis 1963) ne devait jamais atteindre les cent vingt volumes, quand bien même elle survécut près de cinq ans sans être inquiétée. Sa disparition définitive n’a suscité aucun émoi, parce qu’on jugea la sanction à l’aune des valeurs cardinales que ces livres vireux et insanes foulaient aux pieds.

Faut-il priver certaines œuvres de fictions de leur public sous prétexte qu’elles nuisent au confort moral d’aucuns ? La question s’est posée à la rentrée littéraire 2002 avec deux ouvrages sulfureux dont le destin fut intrinsèquement lié à la mauvaise presse qu’on en fit. Il s’agit, en l’occurrence, de Il entrerait dans la légende (2) et de Rose bonbon (3). Les procès divers entourant la vie publique et commerciale de ces œuvres ont occulté de facto leur probable qualité littéraire, car il s’est avéré peu intéressant finalement qu’on se penchât sur la noblesse de style d’auteurs montrant pour seul dessein, presque revendiqué, de heurter leur lectorat et, à travers lui, l’opinion toute entière. De nombreuses associations de défense de l’enfance ont saisi la justice pour juguler le phénomène naissant, produisant à leur grand dam l’effet contraire à celui escompté, puisqu’au lieu de les neutraliser, les ventes desdites œuvres ont inespérément explosé. À défaut d’obtenir l’interdiction péremptoire réclamée en audience, les parties civiles ont obtenu que les exemplaires en distribution fussent conditionnés sous cellophane. La préservation de l’enfance était alors placée sous l’œil d’argus des libraires…

Contrairement aux idées reçues, les Français ne sont pas hostiles à la censure, dès lors qu’elle ne restreint pas le champ des libertés fondamentales retenues par les textes de référence. (4) Ils se déclarent même largement favorables à une intervention des pouvoirs publics en terme de contrôle. (5) Chacun mesure la perniciosité de ces sondages quand ils sont pratiquées de façon trop imprécise. Bien vite, aux représentants de l’opinion s’opposent ceux de la classe politique : sur quels critères distinguer une œuvre moralement nocive à une œuvre institutionnellement dangereuse ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le clergé faisait encore figure d’arbitre en pareil cas ; désormais, l’opinion semble être seule face à elle-même. Si les autorités sont capables de juger de l’immoralité d’une œuvre, pourquoi se priveraient-elles d’écarter un texte suffisamment subversif pour qu’il mît les institutions en péril ? Doit-on réserver le même sort à un pamphlet séditieux et à une apologie du crime ? À la censure répond la réaction, à la punition l’indignation. Les conservateurs de droite qui, en 1981, croyaient percevoir l’ombre du bolchevisme derrière les amendements portés au droit du travail annoncèrent malgré eux l’hystérie d’une gauche réactionnaire prompte à hurler au fascisme dès la mise sous blister d’un ouvrage licencieux.

En 2002, parmi les fervents défenseurs de la libre expression, quelques-uns ont fait preuve d’une étonnante mollesse face à des cas de censure tout aussi contestables que les procès intentés à l’encontre de Skerecki et de Jones-Gorlin, notamment lors de l’affaire Houellebecq. (6) Les carrosses antifascistes, dressés contre la censure des œuvres, deviendraient-ils citrouilles fascistes quand la censure ne concerne plus la fiction mais la brûlante actualité du réel ? Hypocrisie et couardise ont toujours été l’apanage des gourmandeurs de la société, dénonciateurs duels et versatiles, les mêmes qui avaient, en leur temps, conduit Flaubert devant les juges (7) et, en des âges plus reculés, brûlé les hérétiques sur les bûchers de l’Inquisition. Les époques se succèdent en faisant avancer ou régresser les règles de la convenance au gré de l’évolution des mœurs, mais il demeurera toujours au sein de l’opinion une engeance de sycophantes impatients de démasquer les contempteurs de l’ordre moral. Ces vigies, anges ou démons selon les avis, incarnent, quoi qu’on dise, les derniers garde-fous de notre civilisation exténuée.

Madame Bovary fait aujourd’hui les honneurs des manuels scolaires, Sade est réédité en Poche et rencontre un fort succès commercial, Le Jardin des Supplices de Mirbeau et Les Onze mille verges d’Apollinaire font un tabac pareillement… Cet été, l’Express a publié un dossier haut en couleur consacré aux œuvres dont la route croisa celle de la censure. (8) De nos jours, les augures semblent favorables à la liberté d’expression ; la lasciveté annoncée des ouvrages de cette rentrée littéraire 2008 en témoigne. Pourtant, certains remparts survivent aux assauts des plus audacieux : nous devinons, par exemple, le tollé que susciterait la publication en Poche de « Bagatelles pour un massacre » de Céline ou celle de « Suicide, mode d’emploi » de Guillon. Bien à raison, cela va de soi. Nonobstant ces réserves patentes, les éditeurs ont compris qu’il était infiniment plus rentable de saisir le lecteur par ses plus bas instincts que d’essayer de flatter son intelligence supposée. Encourager la provocation facile laisse à penser que le lecteur est jugé trop falot pour qu’on lui serve autre chose qu’un étouffe-chrétien nauséeux avec lequel on espère le régaler. Rappelons, à cet égard, que l’excès d’intelligence nuit à la création ; il suffit d’observer les aboiements martiaux de la critique, si souvent empreints de mauvaise foi, lorsqu’ils s’ingénient à qualifier d’extrémiste toute expression suspecte de l’art contemporain.

Les vrais extrémismes, les seuls qu’on doive redouter, qu’ils soient libertaires (dans la revendication inconditionnelle de la libre expression) ou libéraux (dans le mercantilisme outrancier des consortia de presse), s’accordent au même intérêt de vendre. Gaver le lecteur-consommateur à l’envi, jusqu’à l’écœurement s’il le faut, flagorner son panurgisme servile ou, au contraire, son indocilité de façade – pourvu qu’il consente à acheter, même un colombin échu à la Blanche (le « bas de soie », Angelo Rinaldi dixit). Quant aux partisans déclarés de la censure, héritiers d’un rigorisme maurassien, puissent-ils feindre de s’offusquer en adoptant une posture commode : offrir le sentiment de l’action morale en se donnant bonne conscience à moindres frais. Et qu’ils se rassurent, les ciseaux d’Anastasie ne rouilleront pas de si tôt.


(1) Cf. Interview de Gilbert Gallerne, par André Lejeune.
(2) Louis Skerecki, Il entrerait dans la légende, Éd. Léo Scheer, Paris, 2002.
(3) Nicolas Jones-Gorlin, Rose bonbon, Coll. Blanche, Éd. Gallimard, Paris, 2002.
(4) Cf.
Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), Article 17 de la Déclaration des droits de l’homme (1948), Article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (1980).
(5) Sondage CSA-Marianne (octobre 2002).
(6) Michel Houellebecq a été poursuivi pour « injure raciale et incitation à la haine religieuse » sur plainte des grandes mosquées de Paris et de Lyon et de la Ligue islamique mondiale, à la suite de ses propos reportés par la revue Lire (septembre 2001). Voir, à toutes fins utiles, l’article de Jean-Marie Marchal.
(7) Cf. Réquisitoire du ministère public contre Flaubert à son procès pour offenses à la morale publique et à la religion. (février 1857) Le procureur fustige l’auteur du livre mais aussi ses promoteurs directs : « En cette matière, il n’y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui ont concouru à la publicité doivent être également atteints. » Le tribunal les acquittera.
(8) Dossier de l’Express, « Cent ans d’Enfer » (été 2008).


Liens connexes
• La liberté d’expression, sur Wikipédia et sur Wikibéral.

Petra Funtana

28 mars 2008. Par Marc Bonnant

Quand le dernier soleil empourpre l’air de Petra Funtana, déposant sur le pré sa moire violine, les bêtes lentement se rassemblent sous la ramure d’un grand tilleul où, soucieuses, elles broderont la prochaine aube. Le jour succombe entre mes mains comme une braise qui expire, pendant que l’ombre avance et avance encore, gagnant bientôt les jardins. J’ai retrouvé sous le lacis d’un roncier la vieille Aronde dans laquelle, enfant déjà, je m’exerçais à partir. Les racines d’un pin désormais l’enlacent et la retiennent. Une part de mon étrangeté, mêmement retenue là, bruisse en rumeurs noctambules : le battement d’aile d’un oiseau de proie, la litanie exténuée de la tramontane, le rire d’une stryge égarée, et cette manière de soupir dolent que le portail me livre en se refermant… Le soleil empourpre l’air, les bêtes se rassemblent. Je divague, éparpillé. Au rivage des hiers, jeté en îlots murmurés, mon archipel dérive jusqu’à l’orée de la clairière. Je n’irai plus loin, car c’est ici mon logis. Ma maison-rêve, mon athanor. Sur son piédestal de porphyre, un ange marmoréen veille en silence. La lèpre noire d’une verrucaire dévore sa figure virginale et une bryone entrave ses chevilles. Le voilà, le gardien de ma perpétuité, perclus de froid et prisonnier des prières qui l’ont pétrifié ! Et moi, pâtre confié à la vigilance de cet hôte cacochyme, j’aligne des pas abouliques, attendant que l’aurore insatiable ne disperse le troupeau dans les scintillements du nouveau jour, parmi les éclats du givre, les houlques à demi foulées et le friselis des eaux résurgentes. Petra Funtana, asile de ma souvenance en réclusion, geôle orphique où même les anges tombent malades…

Lettre à un ami lointain

25 février 2008. Par Marc Bonnant

Pour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.

Dans sa Lettre à un ami lointain, il s’exprime sur la liberté en ces termes : « Pour vous qui ne l’avez plus, elle est tout ; pour nous qui la possédons, elle n’est qu’illusion, parce que nous la perdrons, et que, de toute manière, elle est faite pour être perdue. » Oracle crépusculaire d’un heimatlos qui récuse jusqu’à sa propre vie, présente ou passée.

Le passage du roumain au français date de 1947. L’écriture du Précis de décomposition est un chemin de croix. Simone Boué se souvient : un jour, au Collège de France, elle audite avec Cioran un professeur de mathématiques. Celui-ci est tchèque, il ne parle pas le français et se contente de produire ses formules au tableau. « Il vaudrait mieux écrire des opérettes que d’écrire dans une langue que personne ne connaît. » Ainsi le choix du français s’imposait-il moins par élection affective que par stratégie de communication ? Peu probable : Cioran a toujours témoigné un amour oblatif, sacrificiel, pour son idiome d’adoption. Tel fut le prix de la rédemption pour l’exilé renégat.

Le génie incontesté du Valaque, c’est d’avoir épousé le français en virtuose, en joaillier, puisant dans la littérature de nos XVIIe et XVIIIe siècles la quintessence de son expression. Ce qui conduira Simone Boué à confesser : « Souvent, je pense que c’est Cioran qui m’a appris le français. »



Lecture de “Lettre à un ami lointain”, in Histoire et Utopie (Gallimard, 1960).
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L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?

20 janvier 2008. Par Marc Bonnant

La curiosité du linguiste est piquée dès le potron-minet, lorsque, d’un geste encore engourdi, il allume son poste de radio. Sur les ondes, un journaliste commente l’actualité dans le style que réclame la radiophonie, autrement dit celui que l’on prépare par écrit et dont on exige le meilleur de l’expression (l’elocutio). Sans attendre, les premières perles apparaissent, éclatantes, et notre spécialiste, passé de la somnolence à la prédation, n’a qu’à tendre son filet à papillons pour que les premières merveilles se prennent aussitôt dans les mailles. « La note qu’il a écrit », « après qu’il ait contacté », « ils élirent leur délégué », et ainsi de suite. Bientôt, la stupeur cède la place à l’indulgence : qui est plus exposé à la faute qu’un journaliste abreuvé à la source du langage populaire ? On lui pardonnera de poursuivre un objectif d’audience au prix de quelques infractions vénielles.

L’incursion en terre barbare se poursuit avec la découverte d’un spot publicitaire vantant les mérites d’un produit de bricolage ; n’y entend-on pas « tour de main » là où un « tournemain » eût mieux convenu ? Aucune erreur selon l’usage (Cf. Robert), quand toutefois la première acception évoque l’agilité et la seconde la promptitude. (1) Employer l’un pour l’autre permet-il de signifier les deux, soit la prestesse ? Extrapolons par l’absurde : si j’emplois l’anglicisme « réaliser » au lieu de « prendre conscience », ai-je à dessein de réifier ma pensée ? Ce paralogisme sans conséquence permet au moins d’entrevoir le lien équivoque qui unit les mots aux choses, et corrélativement de comprendre que les « hoquets » du langage correspondent souvent à un mésaise de dire (2) – encore nous faudrait-il démontrer lequel, du langage ou de la pensée, précède l’autre dans l’interprétation objective du monde. (3)

La journée du linguiste s’écoule gaiement. Son oreille attentive intercepte, au gré des rencontres, une nuée de pléonasmes volatiles (« au grand maximum », « le plus absolu », « un monopole exclusif »), un essaim de solécismes colorés (« loin s’en faut », « il s’en est suivi », « je témoigne de ma peine »), deux ou trois barbarismes follets (*infractus et autre *rénumérer), une paire d’impropriétés mutines (« conséquent » pour « important », « naguère » pour « autrefois »). Incidemment, il se remémore un slogan ou une maxime empruntant à la tautologie, et se récite un mot d’humour : « Ni pour, ni contre, bien au contraire… Quoique ! », saillie d’un célèbre enfoiré qui avait déjà ridiculisé, entre autres vices langagiers, le pendable « quelque part » francilien que l’on surprend aujourd’hui dans toutes les bouches, même les plus doctes…

Et ainsi évolue la langue : ce qui était proscrit hier est toléré aujourd’hui, non pas parce que l’Académie l’indique, mais parce que les usagers, dans leur majorité pléthorique, l’imposent par une diffusion massive, avec la complicité des médias. C’est la récurrence qui fait la norme, et non plus la grammaire. Un exemple d’emploi abusif : « malgré que » dans le sens de « bien que » reste critiqué dans l’édition 2007 du Robert, mais je fais volontiers le pari avec vous, aimables lecteurs, qu’il sera entériné dans une prochaine édition et que personne ne s’en émouvra. Idem pour le pléonastique « voire même », aussi disgracieux que répandu. Pourtant, s’il fallait croire les plus conciliants de nos littérateurs, la faute, en tant qu’écart à la norme, n’est pas le cancer de l’idiome, car elle participe de son évolution naturelle ; elle est la preuve, selon eux, d’une pratique abondante, ce qui est le propre de toute langue vivante. (4) L’ennemi juré de la langue, c’est la carence de parole, le défaut d’usage. La pénurie des mots préfigure le déclin de l’intelligence. Langage et luxe n’ont pas le même destin : le rare est cher, dit-on, mais un vocable rare n’en devient pas moins un vocable en déshérence.

Le dernier journal du soir est parsemé de friandises : un cinglant « basé sur », un pataquès chuintant sur une liaison imaginaire, et aussi une inoubliable relative impliquant « dont » dans le pire des solécismes. La moisson est inespérée. C’est à peine si notre linguiste parvient à se concentrer sur les nouvelles : le florilège de fautes l’obsède. Sitôt que l’une est prononcée, il pressent la suivante. Le sommeil l’emportera finalement, avec la certitude que cette journée n’aura été qu’un jour de plus dans le cours des choses. Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur la carcasse agonisante de la grammaire normative.


(1) Un communiqué de presse de la marque utilise « tournemain » pour la même gamme de produits, ce qui me conduit à penser qu’on emploiera tel ou tel registre de langue selon le public auquel on s’adresse. En l’occurrence : registre familier pour le grand public et plus soutenu pour une audience professionnelle. Il y a bien, dans notre français, plusieurs langues en une seule, indépendamment du critère géographique.


(2) Dans son Tractatus, Wittgenstein constate l’inaptitude du langage à rendre compte de certains états de choses. En traçant de l’intérieur les limites du langage, il entend aussi définir celles de l’éthique. Le langage, dans sa forme logique, est le reflet de la structure du monde, mais ce que langage et monde partagent dans leur forme, le langage est incapable de le dire : il peut seulement le montrer. (Cf. Gorgias, sur la formulation de l’être)

(3) À rapprocher du concept « d’innéité syntaxique » défendu par Chomsky. En revanche, Sapir pense que c’est la pratique sociale du langage qui construit l’intelligence collective du réel. Si tel est le cas, chaque langue constitue une interprétation subjective d’une même réalité objective. Les difficultés rencontrées en traduction notamment confortent cette idée. (Cf. Hypothèse Sapir-Whorf)

(4) Selon Henri Frei (La Grammaire des Fautes, 1929), « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées. À la notion pénalisante de faute, il préférera « proposition individuelle ». Un pas vers la légitimité de l’idiolecte ?

Les Présocratiques, inventeurs de la modernité

27 décembre 2007. Par Marc Bonnant

Approcher la pensée présocratique, c’est accepter de reconnaître une méprise. Les épistémologues, bien qu’ayant souligné l’avancée décisive des Présocratiques sur le chemin qui eut mené le génie antique du muthos au logos, n’ont pas toujours obvié à faire croire que ces obscurs barbons, inaptes à la Raison, devisaient du cosmos et d’autres choses de moindre conséquence, en attendant pieusement l’avènement du grand Socrate. Le lieu commun est contenu tout entier dans ce qualificatif étriqué qu’on leur prête à défaut de mieux, Présocratiques, lequel aura longtemps perpétué une double commodité : d’abord référentielle (en présumant un avant et un après, à l’instar de la datation christique), puis catégorielle (en subsumant au sein d’une même classe une large variété d’individualités). La première de ces commodités promeut Socrate au rang de dieu et Platon à celui de messie. La seconde aplanit les particularismes antésocratiques au bénéfice d’une lecture platonicienne de l’histoire de la philosophie. Quand la scolastique collationnera les textes antiques en jugeant de leur recevabilité religieuse, le platonisme, apologie de l’ascèse, sortira vainqueur de cet épurement, au détriment des courants antérieurs et de l’hédonisme. N’oublions pas que les théologiens chrétiens considéraient les philosophies présocratiques comme des hérésies.

Si nous parcourions l’Histoire à rebours, les Présocratiques nous apparaîtraient, singulièrement, comme les contempteurs de l’idéalisme de Platon. Cette opposition inepte conforte l’idée d’un schisme où Socrate, philosophe de la rupture, trône en prophète. Pour comprendre — et admettre — que Socrate fut un fils légitime des Présocratiques, il est indispensable de mesurer l’importance des filiations scolastiques. Combien dut être dissonante, plurielle, contradictoire, la pensée présocratique dans une Grèce polythéiste et syncrétique ! À l’aube du savoir, la physique milésienne poursuivait un but dont elle ne mesurait pas encore l’enjeu : confronter les causalités théologiques aux forces de la Raison. Sortir du Mythe, tel fut le défi de Xénophane, chassé d’Athènes pour avoir récusé les discours d’Homère et d’Hésiode sur les dieux. De Milet à Abdère, les sciences de la nature naissent à mi-chemin entre l’empyrée céleste et la terre des mortels, par la voix oraculaire des thaumaturges. Au sein de la secte pythagoricienne, où l’on célèbre le culte du Nombre, la connaissance se transmet au moyen d’une parlure cryptique dont le symbolisme est l’apanage des seuls initiés. Héraclite, dit l’Obscur, soutient que le langage doit être employé d’une manière contrainte, dénaturée, pour se rapprocher au plus près de la nature des choses. Bien sûr, cet hermétisme n’est pas sans rapport avec la tradition poétique d’Ionie, mais il permet surtout de comprendre que la concurrence entre les écoles astreint les disciples au secret : la parole du maître, escarboucle de sapience, est un bien précieux, convoité, dont le ressort, s’il était rendu public, souffrirait de modicité. Aristote, lui-même, laissa une « œuvre ésotérique ». Probablement est-ce dans ce contexte de défiance que les arts du discours apparaissent. Si l’on adjuge à Zénon la paternité de la dialectique, on accorde à Empédocle celle de la rhétorique. Les deux hommes furent auditeurs de Parménide à la même époque. La nécessité de convaincre par le discours annonce déjà les Sophistes, au contact desquels la philosophie ne pourra plus se contenter de révéler : elle devra démontrer, emporter la conviction d’autrui par le recours à l’éloquence et à la pertinence. Peut-on convenablement avancer que la maïeutique soit née, spontanée et prodigieuse, dans la bouche d’un Socrate génial, s’il ne s’était pas abreuvé aux sources éléates de la discursive ?
 
Dans son portrait de Démocrite, Michel Onfray insiste sur le fait que tout ce qui s’écarte de la parole platonicienne est ridiculisé, voire ignoré, par les doxographes. L’exemple de Démocrite est intéressant sous l’angle épistémologique. On dit de lui qu’il fut présocratique, alors qu’on le sait contemporain de Platon : il aurait même approché Socrate à Athènes, en auditeur discret. Constituant à lui seul le cinquième du corpus antésocratique, il est considéré comme le promoteur de l’atomisme, mais c’est l’intuition de son maître Leucippe qui enfanta de la notion d’atome. Un siècle plus tôt, Parménide, chef de file des Éléates, est le premier à défendre la théorie d’une terre sphérique. Toutefois, en prônant l’unicité invariante de l’Être, il refuse le néant [vide]. Anaxagore, quant à lui, désigne sous le nom d’homéoméries les particules uniformes de la matière, substance de toutes choses. Leucippe, contemporain d’Anaxagore et élève de Parménide, imagine l’Univers constitué de vide et d’une infinité de petits mondes parménidiens, insécables et inaltérables. En considérant que le vide, condition première du mouvement, permet la formation des corps par l’attraction des atomes entre eux, il réconcilie tout à la fois Anaxagore [particules], Héraclite [mouvement perpétuel] et Empédocle [attraction] ! Nous devinons l’avancée spectaculaire qu’eût accompli la science post-antique si son argument avait été dûment validé.

En épigraphe de son célèbre ouvrage, Jacques Monod attribuait à Démocrite la citation suivante : « Toutes choses dans la Nature sont le fruit du hasard et de la nécessité. » L’emprunt est assurément inexact, car le hasard n’est pas une notion grecque. Or, il apparaît chez Leucippe un apophtegme approchant : « Aucune chose ne devient sans cause, mais tout est l’objet d’une loi, et sous la contrainte de la nécessité. » Ceci sous-entend : le mouvement des atomes est nécessaire, et nécessairement éternel. La notion de « hasard nécessaire », volontiers citée par les commentateurs du matérialisme, eût été saugrenue chez les atomistes ; les potentialités, obsessions aristotéliciennes, n’ont pas encore de réalité au temps de Démocrite. Seule la nécessité des rencontres d’atomes est fondamentale, et non leur comportement stochastique, d’où la méprise des doxographes et le contresens de la citation apocryphe empruntée par Monod. À l’exception des Milésiens, tous les Présocratiques s’accordent à croire en l’existence d’une loi permanente régissant l’ordonnancement du monde. Que voir dans ce monisme sinon les prémisses du monothéisme, et peut-être de l’athéisme, dans l’histoire duquel Démocrite aura son rôle ? Décimant les dieux homériques et écartant le Noûs d’Anaxagore, le matérialisme atomiste installe la Nécessité en principe global.

Les grandes filiations de l’ère antésocratique, faites d’appropriations ou de réfutations, marquent la continuité infrangible du savoir et l’évolution naturelle de la connaissance. La société des savants hellènes n’a jamais été aussi exaltée, aussi féconde en concepts — oserais-je dire : aussi libre — que durant ces siècles où, nerveuse, elle semble déjà pressentir l’éternité d’obscurantisme qui succédera au monde antique.
 

Suggestions de lecture :
• M. Onfray, Génie de l’hédonisme I - L’archipel pré-chrétien, cours à l’Université populaire de Caen (2002/2003).
Philosophie présocratique : une vision des origines des concepts de la biologie, article d’Antoine Danchin, Professeur et directeur de recherche au CNRS.
• Y. & O. Battistini, Les Présocratiques, Éditions Nathan, Paris, 1990.
• F. Nietzsche, La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, collection Folio-Essais, Éditions Gallimard, Paris, 1975.

Le milieu du monde

28 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Au cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.

Tueuse porte-croix

18 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Seule, inlassable passementière nocturne, coiffée de ton diadème incarnat, tu me toises de tes yeux de jais, et lentement tu te meus. La nuit toute entière bruisse d’une vie carnassière, et toi, dont la patience criminelle aiguise l’appétit, tu attends en remuant les lèvres. Ton ouvrage, déployé à funeste dessein, fait un barrage clandestin entre les montants d’une vieille porte ; un soupçon de bise en agite l’étoffe d’argent. Au bout d’un rai de lune, ton ombre conçoit sur le prélart de l’abattis une vague chimère, entre hydre et guivre, entre mauvais rêve et désir interdit. Quelle obscure manigance ton esprit brode-t-il ? Songes-tu aux mailles de ton piège sans cesse recommencé et aux créatures qui s’y perdront ? Songes-tu à l’amant imprudent dont tu mordras le cou après l’étreinte ? Épeire à la robe épiscopale, porte-croix en prédation, ultime locataire de ces édicules où nul ne va plus, tu prones en vestale comme une déité de chitine et ton camail arbore de brûlantes mises en garde. Solitude vaniteuse d’une meurtrière en sursis… Cette nuit peut-être, la chevêche prendra son envol et t’arrachera à ton logis de dentelles. Songes-tu à l’homme qui, dans son sommeil, périra avec toi ?

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