Argument sur l’être
- Dimanche 19 février 2012
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À chaque fois que la connaissance s’empare du problème de l’être, surgit, impérieuse, la question leibnizienne, à laquelle nul savoir rationnel ne pourra jamais répondre et qui pourtant demeure le socle de cette discipline fondamentale qu’Aristote nommait « philosophie première ». Or l’étude des causes premières, des principes causa sui, ne saurait exclure celle des fins dernières, de la destinée. On mesure aussitôt l’étendue du champ de la réflexion métaphysique et la distance qui sépare le cogito des horizons vers lesquels il tend.
Comme l’indique Heidegger, le penseur « est pris dans la question », piégé au cœur même de son raisonnement à la manière d’un paradoxe russellien, et son intelligence discursive ne suffit plus à sa démarche. S’il souhaite distinguer entre les variétés de l’être, d’autres facultés lui sont nécessaires (l’intuition pour Bergson ; le sentiment pour Wahl). La science, qui admet la dissemblance entre les étants, est inapte à reconnaître la pluralité de l’être ; or on devine que celui-ci n’est pas de même nature selon qu’on l’observe sous l’angle biologique, mystique, fictionnel, linguistique, etc. L’intuition du philosophe, en dépassant la nécessité d’une « raison suffisante », doit-elle se faire purement réflexive, comme le suggère Descartes, ou apodictique (Spinoza), ou encore empirique (Berkeley, Husserl) ?
La science des pourquoi, en tant qu’elle se situe hors de l’expérience, échappe à la démonstration et devient, de fait, illusoire. Pour autant, cette illusion ne peut être ignorée car elle précède la connaissance, elle exprime une préoccupation universelle liée aux origines, au sens de l’existence, à sa finalité. Par la seule interprétation, la religion postule l’idée de Dieu sans même en percevoir l’essence, comme l’arithmétique pose l’idée de l’Infini ; ainsi faisant, les deux procèdent pareillement en répondant à un besoin. Elles apaisent nos âmes inquiètes. À l’inverse des religions (qui prônent la Foi) et des sciences formelles (qui défendent la Loi), la métaphysique n’a d’autre dessein que de rationaliser la croyance, de la transmuer en savoir, de rejeter tout à la fois la superstition et le dogme. Il s’agit donc bien d’une illusion de la raison, mais d’une illusion nécessaire.
L’être, affirme-t-on, ne se prouve pas, il s’éprouve. Dire d’une chose qu’elle existe est tautologique ; dire qu’elle n’existe pas, c’est déclarer son impossibilité ; dire ce qu’elle est, autrement dit définir son essence, offre à comprendre ce pour quoi elle existe. Voilà l’objet premier de la science de l’être. Toutefois, l’existence n’est pas prédicable : il ne suffit pas de dire qu’une chose est possible pour en déduire qu’elle existe. Ainsi peut-on démontrer, comme le fait Descartes, la nécessité logique de Dieu sans pour autant prouver son existence. Toute ontologie doit admettre que l’espace qui sépare l’essence de l’être est semblable à celui qui distance le possible du réel. Elle doit aussi accepter pour évidence que la vie n’a aucune valeur objective sans la mort, ainsi que l’être ne vaut que s’il est confronté à la possibilité du néant ; alors, le « quelque chose » de la question leibnizienne importerait-il moins que le « rien » ?
Face au paradoxe du non-être, la raison s’affole, démunie, à l’image des héros tourmentés de Dostoïevski pour lesquels les réponses au sens de la vie sont toujours péremptoires et paroxystiques. D’une certaine manière, la littérature n’offre-t-elle pas une forme de métaphysique subjective, avec son aptitude à niveler les êtres, à les projeter dans l’universel ? Que dire des enchâssements de réalités chez Borges, de ses démiurgies en abyme où les personnages se rêvent les uns les autres ? L’être est ubiquiste, pluriel, protéiforme, hiérarchisé, souvent précaire, parfois fictif… Il n’est guère de sujet plus fécond, plus exigeant, plus mystérieux aussi, par sa transversalité absolue et l’engagement dialectique qu’il requiert.
Argumentaire d’un appel à contribution pour le n° 9 de la Revue Alkemie sur le thème de l’être (date limite de soumission : 01/04/2012)
• Fiche d’actualité sur Fabula.org au sujet de cet appel

Ce sont les Nouvelles Éditions Oswald (NéO) qui m’ont révélé Jean Ray en 1985 alors que je n’en connaissais rien, sinon que sa postérité légitime l’érigeait en « digne successeur de Lovecraft en Europe » ou en « Edgar Poe belge ». Son recueil Le Carrousel des maléfices (1) m’avait étourdi par sa concision scrupuleuse, son vocabulaire choisi et aussi ce scientisme qui annonçait déjà l’émergence d’un fantastique « érudit ». Mais sans le savoir j’avais abordé le continent Ray par ses rives les moins attrayantes, car ce que j’allais découvrir, à la suite de cette frugale mise en bouche, n’avait de comparable qu’une immersion pétrifiante sous les glaces d’une banquise…
Malpertuis (7) est à l’image de son auteur : roman ombreux et cryptique, complexe quant à la forme et au fond. Le lecteur ne doit pas craindre d’y être un peu bousculé, dès son amorce. Il s’agit d’une compilation polyphonique de récits enchâssés, de témoignages multiples offrant des points de vue différents sur un même faisceau de faits. La bizarrerie langagière qui s’en exhale n’est pas étrangère au « baroquisme » de Jean Ray, qui n’a de cesse de puiser à la source du lexique le plus précis, le plus circonstancié. Le soin apporté à la description de la demeure maudite en rend l’aspect avec exactitude : « Elle est là, avec ses énormes loges en balcon, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures grimaçantes de guivres et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. » (8)