Archives pour septembre, 2011

Les formes de l’itération chez Borges

Jorge Luis Borges à L'Hôtel, Saint-Germain-des-PrésCelui qu’Alfred Knopf refusera d’éditer parce qu’il était, selon lui, « intraduisible » (1) deviendra l’un des plus grands écrivains de son temps. Borges s’éteint à Genève en 1986 après avoir illuminé les lettres latines de son immense culture pendant près d’un demi-siècle, et ce en dépit d’une cécité progressive accueillie avec une stoïque résignation. Claude Mauriac, s’accordant à l’unanime hommage que la critique et le public lui ont rendu, dira de lui : « Après l’avoir lu, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. » L’amour des lecteurs pour cet illustre Argentin, que certains ont prétendu excentrique, bien à tort, récompense les objectifs atteints d’une œuvre profondément originale dont la science facétieuse n’a pourtant jamais entravé l’accessibilité. Pour en comprendre le paradoxe, cet article se propose de synthétiser et de commenter les arguments de Roger Caillois publiés chez Fata Morgana en 2009. (2)

Alors directeur de collection chez Gallimard lorsqu’il découvre Borges, Caillois figure parmi les premiers à le faire connaître en France et décide de le traduire. En pénétrant son œuvre, autant qu’un traducteur puisse s’imprégner des textes d’un autre, il constate que les thèmes borgésiens ne sont pas seulement garants d’unité et de cohésion, comme la ferme d’une charpente invisible, mais qu’ils constituent d’abord les matériaux d’un langage, le fonds d’une symbolique universelle. Entre toutes, une thématique s’impose chez Borges, celle de la palingénésie au sens aristotélicien de circularité du temps. Elle est annoncée dès L’Aleph par la citation de Bacon offerte à L’Immortel : « There is no new thing upon earth. (…) All knowledge was but remembrance. » La logique borgésienne emprunte souvent à la « scandaleuse nécessité du Retour Éternel », conjecture selon laquelle l’Histoire se répète comme un motif sans cesse rebattu au rythme d’une périodicité inaltérable. Pour artificieux que paraisse le procédé, Caillois en infère que Borges ne se privera pas d’en faire usage autant qu’il le faudra.

Préférence du temps circulaire par la réfutation du temps ordinaire : une révélation, expliquera Borges. (3) Quelque vingt-trois siècles plus tôt, Aristote avait fondé sa théorie du temps cyclique sur l’idée que les corps célestes se meuvent conformément à un cycle régulier et qu’ils infléchissent le comportement de la matière terrestre jusqu’à la subordonner à la répétition des mêmes processus. Soutenue par le stoïcisme et le pythagorisme, la théorie du temps cyclique ne devait trouver aucun crédit auprès du christianisme pour lequel la seule probabilité d’un Christ répété était abominable et sacrilège… Conteur avant tout, Borges se souciera peu d’expliquer la palingénésie dans ses récits, mais il y sèmera quelques indices sous forme de références et d’intertextes : aux Antiques (Démocrite et Héraclite notamment) il confrontera les Modernes, tels Luciano Vanini, conduit à l’échafaud en 1619 pour avoir défendu le postulat d’un temps cyclique, et Nietzsche bien sûr, touché par la grâce de l’Éternel Retour en 1881 sur les cimes de l’Engadine. (4) La chute orphique des Ruines circulaires (5) ne dément pas « l’impossibilité de l’être » affirmée dans les corollaires ontologiques de l’Ewige Wiederkunft.

Le labyrinthe, thème consubstantiel au précédent, peut recouvrir chez Borges toutes les acceptions possibles, qu’il soit architectural ou mental. Caillois en distingue deux sortes : le dédale à structure simple, où un seul itinéraire sans fin exclue tout choix, et le dédale à structure complexe, composé de carrefours et de couloirs, où l’infinité des voies condamne toute perspective d’issue. Le premier dessine une parabole du chemin vers le Salut et s’accorde à la forme du temps linéaire agréé par l’Église. Les labyrinthes borgésiens relèvent invariablement du second ordre : l’égaré y tourne en rond jusqu’à l’épuisement ou la folie. Le légendaire ouvrage d’Héracléopolis en est peut-être le modèle le plus ancien et aussi le plus exact. Lieux de fascination ou d’inquiétude, les labyrinthes ont traversé les âges en inspirant, au gré de ce pourquoi ils ont été conçus, tantôt l’horreur de la perte, tantôt les délices du mystère. Au dédale mythologique, jonché de pièges mortels, succédera le dédale de loisirs, si justement illustré par les jardins de buis de nos XVIe et XVIIe siècles ou par les traditionnels « palais des glaces » de nos fêtes foraines. Loin de ressembler à ces constructions rationnelles, la Bibliothèque de Babel, « illimitée et périodique », (6) et la Demeure d’Astérion (7) fournissent deux exemples spectaculaires d’aberration labyrinthique : vertigineux du fait de leur immensité, ils sont aussi « exactement infinis » que le Livre de sable, aussi rigoureusement utopiques que le cercle euclidien du Disque. (8) Il semble qu’un ordre céleste, étranger au génie humain, en ait élaboré les plans et commis l’aspect.

Allégorique dans La loterie à Babylone, le labyrinthe est ici reproduit à l’échelle des destinées humaines. Loterie gratuite, obligatoire, secrète et continue : telles sont nos lignes de vie et les énergies infrangibles qui les tracent. Cette image nous éclaire sur la définition de la causalité dans la création — création au sens de l’acte comme au sens de son résultat. L’homme borgésien, déité dans sa cosmogonie, à la fois créature et créateur, ne sera jamais que la démiurgie d’un autre démiurge, un univers engendré par un autre auquel il se soumet. Aucune réalité causa sui, aucun dieu inengendré, ne saurait contrarier cette loi de cycles recommencés. Le thaumaturge des Ruines circulaires échafaude par le seul recours à l’esprit un être prééminent, hypostasié — jusqu’à comprendre qu’il est lui-même le produit d’un songe. Caillois nous renvoie aux lamentations de Rabbi Löw devant les imperfections de son Golem et insiste sur l’essentiel : l’œil du Créateur veille sur le créateur, sa créature. Il nous est permis d’évoquer également les mains du Dessiner d’Escher (1948), parfaite représentation d’un temps circulaire et d’un infini circonscrit dans son propre cycle de causalité.

L’infini : c’est là que réside l’imaginaire de Borges. Ce tisseur de vertiges, qui avait revendiqué pour genres de prédilection l’épopée et le proverbe, s’était finalement réfugié dans le conte fantastique, parent pauvre de la littérature contemporaine, en l’élevant au rang de l’excellence littéraire. La critique consacre aujourd’hui l’intemporalité d’une œuvre qui échappe aux analogies en confinant ses possibles aux seules limitations de l’esprit et en ménageant une constante perméabilité entre réalité et fiction. De cette somme parcellaire faite de « géminations et scissiparités », hantée de miroirs et « d’indiscernables reflets », organisée en espaces présumés clos que l’on dit aussi vastes à l’intérieur qu’à l’extérieur, le lecteur ressort abasourdi, égaré entre vraisemblance et illusion, habité par la parole oraculaire du maître des lieux. Une parole multiple, celle de L’Immortel aux espoirs dévastés ; celle, non dite et sibylline, du poète dans Le Miroir et le Masque (9) ; ou celles encore de L’Autre et de l’Utopie d’un homme qui est fatigué, voix prisonnières de leurs uchronies respectives. Le langage borgésien résulte d’un compromis permanent entre rationalité et anomalie, entre harmonie et chaos. (10) Exempt de grammaire formelle, il identifie profondément son auteur au genre fantastique et confirme de fait, récit après récit, son heureuse parenté avec Poe, Nodier ou Kafka.


(1) Voir l’article de Pierre Assouline sur son blog.
(2) R. Caillois, Jorge Luis Borges, Fata Morgana, Paris, 2009.
(3) Cf. J. L. Borges, Le langage des Argentins, 1928.
(4) Cf. F. Nietzsche, Ecce homo, 1908. Nietzsche renoncera à prouver sa théorie scientifiquement ; il lui suffira de la tenir pour vraie dans la perspective d’étayer les arguments qui en découleront. Georges Batault entend démontrer dans cet article que l’hypothèse du Retour Éternel n’est pas incompatible avec la science moderne.
(5) & (6) in Fictions, 1944.
(7), (8) & (9) in L’Aleph, 1949.
(10) Bien qu’ordonnée, la Bibliothèque de Babel n’en est pas moins difforme et monstrueuse.

 

L’île de désamour

L'île de désamourQuel embarras devant le flot sans fin de commentaires suscités par la question du racisme anti-corse… Il semble que la gravité du propos ait délié les langues au point de confronter l’injure à l’injure, la bêtise à la bêtise et, en fin de compte, l’absurde à l’absurde. Parfois, quand le réquisitoire ne sert plus la cause qu’il défend, parce qu’il en a oublié les ressorts, l’intérêt du dialogue de sourds s’amenuise et se perd. L’insulte est une fleur des sables, qui jaillit de rien et se nourrit de peu ; là où elle éclot, l’esprit n’a pas cours. L’employer est illusoire, sinon contreproductif, n’en déplaise à Schopenhauer. (1) À tout racisme ses causes. Aussi, plutôt que de répondre à la violence par la violence, peut-être vaudrait-il mieux se concentrer sur les origines du problème et dresser une étiologie du mal. Pour ceux auxquels cette mise en matière aura déjà coûté un bâillement, je suggère la lecture de trois sources roboratives qui les remettront sur pied séance tenante : la Petite anthologie du racisme anti-corse de Jean-Pierre Santini, (2) la Petite anthologie du racisme pro-corse de François de Negroni (3) et la Lettre aux anti-corses de Gabriel-Xavier Culioli. (4)

Posons un postulat qui ne dérangera personne : la haine de l’autre a pour corollaire immédiat la subsumption. (5) Le racisme, par définition même, ce n’est pas le conflit d’un individu contre un autre, mais celui d’une communauté contre une autre. Par le mépris et la haine, le raciste entend démontrer que la race à laquelle il appartient est supérieure à celle(s) qu’il calomnie. Si l’expression individuelle du racisme nous alarme par sa récurrence, c’est parce que les médias (et Internet en particulier) ont offert trop d’espace à des oligophrènes qui ne le méritaient pas. Évidemment, il suffirait de priver ces derniers de leur parole pour éviter la contagion : museler l’imbécile avant qu’il ne nuise, voilà l’issue ! Cette mesure, imparable mais policière, n’aurait de crédit qu’en contexte totalitaire puisqu’elle s’attaque frontalement à la liberté d’expression ; autant dire qu’à de rares exceptions près elle ne trouverait aucun partisan sous nos tropiques. Il nous faut donc assumer cet encombrant héritage humaniste qu’est le paradoxe de la tolérance et nous accommoder du droit de chacun à dire ce qu’il pense… même s’il pense à tort et à travers.

Jusqu’où tolérer l’intolérance ? Comment définir les limites de l’acceptable ? En France, le droit y répond depuis 1881 en inscrivant la diffamation raciste à l’ordre des délits pénaux. (6) Affirmer qu’il s’applique dans tous les cas serait mentir ; pour y parvenir, il faudrait idéalement poster un cyber-gendarme derrière chaque blogueur, lequel soutiendrait à raison qu’il s’agit d’une répression déguisée en prévention. Mais pourquoi un propos diffamant semé dans le pseudo-anonymat d’Internet (7) échapperait-il aux sanctions prévues par le code pénal, quand par ailleurs celui d’une célébrité déchaînera les foudres sous prétexte que son audience est plus large ? Grâce à l’identification par IP, n’importe quel usager du web peut faire l’objet de poursuites si son infraction est reconnue. Hélas, les condamnations sont insuffisantes ou inadaptées : quand un délit surabonde, il perd de sa valeur pénale et sa modicité résulte expressément de sa répétition. Toute invective raciste non punie ouvre une brèche qui menace de faire céder l’édifice de la loi. Le seuil de tolérance, rendu alors imprécis par l’absence de contour légal, ne relève plus du juridique, ni même de l’éthique, et lorsque l’abus échappe à tout contrôle, il conduit presque toujours vers ce que l’on sait.

La corsophobie s’apparente-t-elle à du racisme ? Un examen sémantique s’impose. D’expérience, nous savons que le discours identitaire, parce qu’il est passionné, ne craint pas de recourir à l’emphase. L’expression « racisme anti-corse » ne vaut que si l’on accorde à la race corse une existence objective ; au terme anthropologiquement incorrect de race, nous préférerons celui d’ethnie et par extension celui de peuple. Or, la réalité d’un peuple corse étant incompatible avec la République, une et indivisible, nous concevons que, du point de celle-ci, la diffamation raciale ne peut s’appliquer qu’au peuple français et non à ses variétés régionales. (8) En revanche, du point de vue adverse, la même notion est agréée au motif que la Corse est une nation, dotée d’un peuple comme toutes les nations. De l’importance dans le choix des mots dépend ici de savoir si la condamnation d’un « racisme anti-corse » recouvre une intention militante ou non. Qu’importe de lire « racisme » parmi les imprécations d’un quidam, nul ne prendra la peine de vérifier sa couleur politique ; qu’on le lise dans les lignes d’un intellectuel insulaire, et aussitôt le soupçon surgit. Cette ambiguïté tend à montrer que la contre-offensive est souvent d’inspiration séparatiste. Comment pourrait-il en être autrement ? La mauvaise foi de ceux qui nient la réalité d’une corsophobie, en alléguant qu’il ne peut y avoir de racisme s’il n’y a pas de race, (9) n’attise-t-elle pas les inimitiés à moindres frais ?

Notre tentative d’étiologie achoppe sur les problèmes de définition. De la brimade à la diffamation, les nuances sont déclinables à l’infini, ce qui complique la tâche du législateur. Il est tout un monde, en effet, entre un calembour d’Alphonse Allais et une provocation du Club positiviste. Il n’y a pas commune mesure entre la petite méchanceté d’un Ruquier et les grands égarements d’un BHL. La graduation du délit impose un nivellement par seuils de gravité, une axiologie que le droit seul, sans le recours à la sociolinguistique, ne saurait établir pertinemment. La relaxe d’Eddy Mitchell, après ses propos tenus dans Paris-Match en 2003, illustre les imperfections d’une loi très amendable. À cette aporie définitionnelle s’ajoute, incoercible, une propension presque naturelle à l’amalgame dont le racisme se délecte. Les Corses eux-mêmes, dans leur ensemble, ont été accusés de racisme, payant pour les actes d’une poignée d’inconscients. (10) Et identifiés aux assassins de Claude Érignac, ne sont-ils pas tous devenus préfeticides ? (11) Les exemples sont légion. Statistiques de la criminalité défavorables ? Les Corses sont des truands. Gabegies dans la gestion des fonds publics ? Les Corses sont mafieux. Augmentation du racket dans les écoles ? Les Corses sont génétiquement violents, etc. Il en va ainsi de tous les préjugés : induction et amplification. Face aux chimères dont on l’abreuve, la doxa voit des ombres là où elle croit voir des hommes ; au lieu d’apprendre, elle désapprend et lorsqu’on la prive de son discernement, elle ne sait plus douter.

Lors d’un récent dîner chez des amis, mon voisin de table, un continental en vacances dans la région, me tient ex abrupto les propos suivants : « La culture corse est exempte de génie, de cohérence, elle est conçue de bric et de broc, d’emprunts picorés çà et là au gré de ses errances… » [propos rapportés dans l’esprit, mais enjolivés pour la circonstance] Devant mon absence de réaction, le contrevenant renchérit complaisamment, croyant reconnaître dans mon silence médusé quelque approbation. J’ai alors droit à un inventaire exhaustif des clichés les plus éculés, ceux-là même dont la vieille littérature regorge, (12) auxquels s’ensuit un lot de sottises bien contemporaines issues, pour l’essentiel, de l’imaginaire métropolitain. J’apprendrai quelques jours plus tard, avec effarement, que mon interlocuteur était en fait un enseignant francilien… originaire du Fiumorbu ! Ce comportement m’a interrogé : les plus ardents promoteurs de la corsophobie seraient-ils corses ? Nos exilés, nos frusteri, s’arrogeaient-ils le droit de condamner la Corse en vertu d’un statut d’émigrés qui les qualifierait mieux que les anti-corses eux-mêmes dans leur rôle de contempteurs ? Soutenir une telle absurdité, c’est faire l’économie du bon sens en cédant, une fois de plus, à la subsumption. Cet exemple provocatoire a valeur d’avertissement : personne n’est à l’abri d’une facilité de l’esprit. Les pièges du raccourci peuvent avoir des conséquences dévastatrices, comme ici opposer deux groupes d’une même communauté à la faveur d’une simple allégation. Mon voisin de table avait-il suffisamment de bonnes raisons pour dire son rejet ? Peu importe. Il avait ses raisons, bonnes ou non, et ce jour-là j’étais trop accablé pour oser le contredire.

Souvent rudimentaires et balbutiés, les discours de haine surgissent au moment où les arguments s’épuisent. La source du mal réside dans le langage : une langue pauvre traduit toujours une pensée indigente. Au dialogue des différences se substitue le soliloque des frustrations. Internet, au lieu d’ouvrir les esprits, en a conçu les geôles ; bruissant de petites paroles recluses et vireuses, les forums deviennent des laboratoires où chacun, au gré de ses formules, s’ingénie à distiller le meilleur poison, l’outrage absolu, l’insulte parfaite. Une collection de souffrances individuelles frappées de cécité.

La langue corse compte dans son lexique un vocable savoureux, a macagna, qui porte le sens de raillerie, moquerie, mais aussi plus largement celui de plaisanterie. Son étymologie est moins heureuse : le bas latin mahanium (offense) donnera en vieux français méhaigne (blessure), méhaigner (mutiler), et en italien magagna (tare). L’origine des mots révèle la vraie nature des choses. Une boutade mal exploitée peut devenir une arme mortelle. La dialectique du racisme emprunte souvent à l’humour parce qu’en parant l’injure d’un nez rouge on feint de la rendre bénigne ; son dessein n’en demeure pas moins intact. Quand Yves Lecocq appelle à « l’euthanasie des Corses », le sous-entendu est sans mystère, l’humour bon marché, la manière prosaïquement brutale.

Pour autant, le principe de vigilance (13) a ses limites. Exténuées de guetter l’orée du bois, les sentinelles finissent par ne plus distinguer entre le chien et le loup. Le Jeu des 7 familles corses de Delambre, éminemment drolatique, offrait une belle opportunité d’autodérision dont les Corses se seraient réjouis — avant que le collectif Avà Basta n’en dénonce le prétendu caractère diffamant. Dommage. Toute obsession fait le lit de la paranoïa et pour s’en prémunir, il faut parfois contrarier ses intuitions. Nous ne serons jamais assez circonspects devant cet ennemi protéiforme qu’est le langage de la haine : un excès de complaisance précipiterait la loi vers l’inanité, un excès de prudence causerait des préjudices inutiles. L’immense gageure du droit consiste à définir une juste mesure dans tous les cas où un arbitrage s’impose. Si l’on prend garde à ne céder ni au syllogisme ni à l’amalgame, si l’on sait rester vigilants sans sombrer dans la névrose, si l’on accepte la réalité du racisme contre toute dénégation, alors peut-être que la mauvaise foi des uns et la violence des autres disparaîtront, cédant du champ à un débat plus apaisé. Rien ni personne n’empêchera la Corse de susciter les passions les plus brûlantes, mais comme le disait si justement Paul Giacobbi en conclusion de Corse, l’île sur le feu (14) : « La Corse ne mérite ni [cet] excès d’honneur, ni [cette] indignité. »


(1) Cf. L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer
(2) J.-P. Santini, Petite anthologie du racisme anti-corse, éditions Christian Lacour, Nîmes, 2001.
(3) François de Negroni, Petite Anthologie du racisme pro-corse, éditions DCL, Ajaccio, 2004.
(4) Gabriel-Xavier Culioli, Lettre aux anti-corses, éditions DCL, Ajaccio, 1999.
(5) Cf. Marc Biancarelli, Vae Victis, éd. Materia Scritta, Calvi, 2010, p. 28.
(6) Cf. Wikipedia : Lois contre le racisme et les discours de haine en France
(7) Par exemple : http://bonbonze.net/v2/img1/vrac/index.php?num=25
(8) Argument soutenu en 2004 par Dominique Sopo, à l’époque président de SOS Racisme, sur l’antenne de RCFM : « Le peuple corse n’existe pas. »
(9) Il revient au même d’affirmer qu’aucun racisme n’existe.
(10) Entre mai et octobre 1982, vingt-quatre attentats racistes ont été commis en Corse. En 1986, deux ressortissants tunisiens tombent sous les armes du FLNC qui les soupçonnait de trafic de drogue. En 2004, une série d’actions xénophobes perpétrées à Bastia portent la signature d’un groupuscule autonomiste (voir notamment l’article afférent sur le site de l’ICARE).
(11) « Nous étions devenus le peuple préfeticide » : phrase prononcée par Me Antoine Sollacaro lors de sa plaidoirie au premier procès d’Yvan Colonna (2007).
(12) Tous les préjugés sur les Corses, caricatures, poncifs, clichés, stéréotypes rencontrés de nos jours trouvent leur écho dans la littérature française de ces trois derniers siècles. Voir document PDF ci-dessous.
(13) Voir, à titre d’exemple, le blog I Scumpienti dont la richesse inspire tout à la fois la stupeur et l’effroi.
(14) Corse, l’île sur le feu, documentaire de Daniel Peressini, Saint-Louis Productions, 2001.

Document : Chronique non exhaustive de la corsophobie

Liens connexes :
• Article de C. Pégard, « Mais que faire avec la Corse ? » (Le Point, 01/06/1996)
Éditorial de C. Barbier, « Rage et pitié » (L’Express, 09/04/2009)
• Article de J. Ferrari, « Sous les clichés, la Corse » (Libération, 04/04/2011)
• Article de L. d’Orazio, « Une île de violence : le traitement médiatique du problème corse (1965-2007) » (Rives Méditerranée, 06/2011)
• Article de F. Hauter, « L’île où le pardon n’existe pas » (Le Figaro, 08/07/2011)
• Article d’A. Sereni, « Racisme ordinaire » (Journal de la Corse, 07/2011)

 
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Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.