Marc Bonnant

Le blog : triomphe de la médiocratie

7 février 2009. Par Marc Bonnant

Le blog : triomphe de la médiocratie (par Marc Bonnant)Avec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n’en finit plus de s’observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé d’interconnexion et d’interactivité, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, OPML, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS !

Existe-t-il une écriture « pour le web » ? Si oui, à quoi ressemble-t-elle et en quoi se distingue-t-elle d’une écriture traditionnelle ? Cet article par exemple, qui se propose de modérer les arguments d’un chroniqueur trop optimiste à mon gré, (1) relèverait-il d’un aspect si contraint, si spécial, qu’on doive d’emblée le ranger dans une catégorie de textes exclusivement réservée à l’Internet ? En bref, apparaîtrait-il différemment s’il faisait l’objet d’une publication papier ? Bien sûr que non, mais mon exemple est probablement contestable. Le texte que vous me faites d’honneur de lire a été rédigé de la manière la plus conventionnelle qui soit, comme les trois quarts du contenu des sites personnels constellant la toile, c’est-à-dire avec l’envie incoercible, revendiquée ou non, de se plaire à soi-même.

Narcissisme et vanité préludent à toute entreprise rédactionnelle (oserais-je dire : à toute entreprise littéraire), quelles qu’en soient l’importance et l’ambition. Les initiatives dialectiques, fondées sur l’idée respectable du partage, les envolées laudatives ou diatribales, alibis d’un égarement passionnel, sont, je crois, tout à fait subalternes en circonstance. Peu importe l’écrit, seul compte le procès de l’écriture. Or, plus l’on offre à écrire, et moins vaut l’écrit. Avec la banalisation des blogs, domaine d’expression privilégié du vulgum pecus, l’acte d’écrire est devenu sujet à caution car il ne procède d’aucune modestie : en évoluant vers la facilité, le web donne à ses usagers le sentiment que l’excellence ne leur est plus interdite. Telles sont les blandices de la virtualité ; le retour au réel promet des réveils douloureux. La maintenance d’un blog est avant tout un exercice d’autosatisfaction, une tentative comme une autre d’approcher un petit prestige domestique à défaut de mieux.

En terme de proportions, qu’en est-il vraiment ? Sur près d’un milliard d’internautes, on estime qu’environ 20% d’entre eux ont une page personnelle. (2) Parmi cette offre bigarrée, surabondante, on recensera sans doute autant d’idiolectes, de manières d’écrire et de présenter les textes, mais surtout, hélas, autant de raisons de désespérer de l’usage que l’on fait du langage. Un simple coup d’œil aux blogs des 15-25 ans suffira à s’en faire une idée ; quant à leurs aînés, à peine plus doctes, de quelle gratitude font-ils preuve devant le privilège de parole dont on les nantit ? Se montrent-ils plus respectueux à l’égard des instruments mis à leur disposition ? Sans tomber dans le piège de l’amalgame, nous devons bien admettre que l’immense majorité des blogs en ligne reflète la misère de nos vies intérieures et la faiblesse de notre réflexion, quand réflexion il y a. Ils sont l’image d’un monde incapable de se renouveler, d’une scène dont les acteurs fatigués, repus de suffisance, puisent leurs dernières joies dans la récupération, la superficialité et le ragot.

Oui, cher Frédéric : lorsqu’un texte est jugé inutile, la bienséance prescrit qu’on ne le montre pas. C’est, raisonnablement, une courtoisie que l’on doit à son lecteur. Pour autant, sur quels critères fonder l’utilité d’un texte ? Ce qui semble, à l’abord, illusoire aux yeux des uns apparaît nécessaire au goût des autres, et quand bien même un texte ne fût pas nécessaire, au moins parût-il agréable parfois. Il m’arrive, pour mon seul plaisir, de parcourir des blogs de littérature, de poésie ou d’autres choses d’égale envergure, et aussitôt que mon attention est captée par la belle sonorité d’un vocable, par l’acuité térébrante d’une formule, j’en viens à bénir les poètes et les écrivains, ces artisans de l’inutile, et à les remercier de nous procurer tant de félicité avec si peu de moyens. La pléthore des sites personnels condamne de facto ces joyaux de futilité, elle les éclipse injustement avec la complicité fortuite des moteurs de recherche : les efforts permanents consentis au référencement favorisent les pages dont le contenu est régulièrement mis à jour et celles qui jouissent d’un taux de popularité important, (3) au détriment des sites de conception plus modeste. La course au positionnement, ouverte à tous les abus, nous donne à réfléchir sur l’inaptitude des outils de recherche à classer les informations selon leur valeur qualitative : aucune machine, aucun algorithme d’indexation, aussi sophistiqué soit-il, ne parviendra jamais à apprécier la part humaine d’un texte, autrement dit sa pertinence, sa contribution pondérable.

Mon blog, certes, observe peu vos préceptes ; j’en fais amende honorable séance tenante. Je tombe d’accord avec vous cependant : le web de l’écrit, quand il vise une audience large, réclame des formes brèves et une accessibilité accrue, ceci parce que l’internaute reste un piètre lecteur, hâté, vous l’avez dit, de s’approprier l’information qu’il recherche. Et je vous l’accorde aussi : la rédaction web nécessite des règles, tout comme l’Internet a connu sa normalisation avec le Web 2.0 et l’instauration des nouveaux standards sous l’autorité du W3C. Contrairement à vous, je demeure inquiet devant la capacité des internautes à accepter des contraintes supplémentaires, fussent-elles instituées dans un souci d’équité. Pourtant, je reconnais que la technologie apprend vite de ses manquements : les améliorations apportées au CSS et à l’AJAX permettent désormais des prodiges d’ergonomie, encore inconcevables naguère. Je regrette simplement que ces amendements ne servent qu’à rendre l’utilisateur plus paresseux qu’il ne l’est déjà.

L’application scrupuleuse d’un ensemble de dispositions (e.g. le triptyque élémentaire titre | chapeau | corpus), combinée au respect inconditionnel des règles de typographie en vigueur, conférerait aux articles une bien meilleure tenue. Les moteurs de recherche, très facilement, effectueraient un tamisage minutieux pour séparer le bon grain de l’ivraie, en classant préférentiellement les sites dits réguliers. (4) À ce stade, nous nous serions déjà acquittés de la moitié du travail. Mais une fois cette sélection réalisée, nous n’aurons pas résolu le problème du contenu pour autant : un site parfaitement équerré aux prescriptions d’un web plus exigeant offrirait-il davantage de garantie quant à la valeur de son discours ? Évidemment non. Cette solution apriorique est donc illusoire, pour peu qu’on l’applique un jour. L’essentiel réside ailleurs, loin de toute considération technique. Ni Google, ni Yahoo, ni les agrégateurs de contenus, ni les aides à la rédaction, ni même Dieu dans Sa toute-puissance oblative, ne rendra à l’internaute ce qui lui fait défaut dans la plupart des cas.


(1) Voir l’article de Frédéric Rauss (in  Chroniques merlines)
(2) La plupart des blogs personnels sont dormants. C’est ce que révèle une récente étude menée par l’organisme Pingtom : 94% des 133 millions de blogs démarrés en 2002 seraient aujourd’hui des blogs dormants, c’est-à-dire existants mais plus en activité. Seuls 7,4 millions de blogs auraient mis en ligne un nouveau post dans les 120 derniers jours. 1,5 millions dans les sept derniers jours. La fin de la blogosphère ? (source : Les Inrocks n°680)
(3) Voir les notions de PageRank et de TrustRank.
(4) Ce que Google fait déjà à partir de certains critères (xHTML, PageRank, etc.)

8 réponses à “Le blog : triomphe de la médiocratie”

  1. Commentaire .1. par : Véronique Dubois

    Bonjour,
    J’aime le style et l’intelligence de votre article, ne croyez-vous pas que le temps c’est à dire sur une longue échéance ne va pas d’une manière naturelle trier qualitativement parlant ces nouveaux modes d’expression. Sur la toile, à la recherche d’un contenu certain, je trouve que peu de personnes l’utilisent encore à son potentiel maximale (ce n’est pas aisé). Et n’oublions pas une autre donné chiffrée que 20 % maximum de la population mondiale a recours à ce média. Donc les moyens traditionnels en ce qui concerne l’écriture et l’édition (80 % de population à atteindre) restent encore d’actualité.
    Je vous souhaite une bonne journée et je reviendrai…
    Véronique Dubois

  2. Commentaire .2. par : H-IL

    Cher Maître, J’ai toujours admiré votre éloquence et la richesse de votre vocabulaire. La conjugaison des verbes n’a aucun secret pour vous. Il serait bien que notre éducation cantonale puisque non nationale, ni même Romande, soit dirigée par des gens de votre classe. Je ne parle même pas des **journaleux à la [censuré]** qui sont ma bête noire.
    Sur mon blog, par contre j’écris comme les gens parlent ou plutôt causent, comme ch’suis venu p. ex.
    Amitiés bloguesque.

  3. Commentaire .3. par : Mercurius Mendax

    Oui, adhésion totale, ou presque. J’en profite pour vous remercier de maintenir en vie quelques latinismes et autres mots rares; je vous en avais dérobé un, jadis, que j’avais oublié par défaut d’utilisation : “coruscant”.

  4. Commentaire .4. par : Pierre-André Rosset

    Toute cette quincaillerie laisse le sentiment d’un éternel commencement sans aucune finalité. Déchiffrer pendant douze ans les cartes du Net ont forgé ma conviction qu’il n’y a rien de nouveau sur le territoire. A la fin de mon abonnement, je retire la prise. Curieux sentiment de déjà-vu en relation avec la télévision. A partir de quel âge connaît-on cette sorte de désillusionnement ?

  5. Commentaire .5. par : lilblue

    “Narcissisme et vanité…se plaire à soi même…”

    Vous oubliez peut-être …pour ne pas dire, surtout, que c’est aux autres que vous voulez plaire.
    Oui, certainement vous êtes doué de narcissisme …au moins pour n’avoir avoué cette petite précision.

    Joliment expressif et distant, votre texte sous-tend un désir merveilleux:
    se faire reconnaître comme intelligent… (les commentaires en sont la démonstration exemplaire…)
    Parfaitement compréhensible…parfaitement justifié.

    “Le retour au réel promet des réveils douloureux…” Vous occultez une part importante de ce “réel” auquel vous voulez vous accrocher,…
    C’est du vôtre de “réel”, celui dont vous rêvez, quevous parlez, pas du leur…
    Le web n’est que le reflet de leur réalité, elle est bien ce qu’ils en écrivent aujourd’hui…Lassante, stupéfiante de médiocrité…et risible en ce qu’elle provoque des discours qui n’ont plus d’autre choix, semble t-il, que de se distinguer…Discours forcenés d’intelligence frustrée de n’avoir qu’un auditoire restreint…

    “Blogs reflet de la misère de nos vies intérieures, faiblesse de notre réflexion….” Petite coquetterie n’est ce pas? vous employez le “nos” alors que tout votre discours implique votre totale “marginalité” face à cette masse inepte…et plus encore votre volonté de ne pas en être.

    C’est donc une bonne surprise …de lire vos égarements , vos cheminements intellectuels …vraiment.

    Cela dit, … la dimension affective, le substrat émotionnel se planque….et je rajoute que l’intelligence devient sèche lorsqu’elle néglige cet aspect là de la personnalité.
    n’est ce pas?

    une artiste, heidi

  6. Commentaire .6. par : Pierre-André Rosset

    Panne ou lassitude ?

    Quoi que j’aie pu dire, j’ai été repris par “la rage de l’expression”.

  7. Commentaire .7. par : Cédric Jacot

    Je ne comprends pas votre complainte vis-à-vis de la généralisation de la bêtise dans la mesure où elle met en relief votre propre éloquence et constitue donc une aide providentielle à votre propre mise en valeur. L’éloquence peut-elle se permettre de perdre la valeur qui lui provient de sa rareté?

  8. Commentaire .8. par : ariadnè

    Je découvre votre blog seulement aujourd’hui et je suis – est-il besoin de le préciser ? – percluse d’admiration. Le seul reproche : lorsqu’on se lance dans une telle entreprise, on s’engage à une certaine constance, que vous aurez remarquée ailleurs puisqu’il vous arrive, dites-vous, de lire d’autres blogs.
    Pourquoi tant de retenue ? Il se passe des mois entre deux moments où l’existence de vos lecteurs vous revient en mémoire. Certes, l’intervalle est moindre que les neuf ans qui séparaient les conversations entre Zeus et Minos, futur juge des Enfers, dans la grotte de l’Ida, mais c’est infiniment plus que les quelques heures qui s’écoulaient entre les belles histoires jamais terminées, chaque jour à reprendre, que dévidait autrefois celle qui repoussait la mort annoncée. Elles étaient mille et une, elles aussi vespérales. Ne pourriez-vous pas, Maître, trouver un compromis acceptable qui se situerait entre tous les jours et presque jamais ?
    Ariadnè

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