Liberté d’expression : état des lieux
30 août 2008. Par Marc Bonnant
Paris, 1990. Un dirigeant des Presses de la Cité pénètre dans un bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Tandis qu’on le sert, son regard s’arrête sur un tourniquet où sont alignés quelques livres de poche. La couverture de l’un d’eux attire son attention : il s’agit d’un dessin très réaliste figurant un supplicié ensanglanté avec une hache plantée sur le sommet du crâne. Atterré, notre homme se saisit de l’ouvrage et en feuillette le contenu. La violence inouïe de ce qu’il découvre le terrifie : comment son honorable maison peut-elle permettre de publier de telles abominations ?
Cette scénette est librement inspirée du témoignage d’un auteur québécois, responsable de ses propos. (1) Il est loisible à chacun d’y porter ou non du crédit, mais la circonstance évoquée – un fait flagrant de censure – est aisément crédible. La collection Gore du Fleuve Noir (lequel est constitutif du groupe de la Cité depuis 1963) ne devait jamais atteindre les cent vingt volumes, quand bien même elle survécut près de cinq ans sans être inquiétée. Sa disparition définitive n’a suscité aucun émoi, parce qu’on jugea la sanction à l’aune des valeurs cardinales que ces livres vireux et insanes foulaient aux pieds.
Faut-il priver certaines œuvres de fictions de leur public sous prétexte qu’elles nuisent au confort moral d’aucuns ? La question s’est posée à la rentrée littéraire 2002 avec deux ouvrages sulfureux dont le destin fut intrinsèquement lié à la mauvaise presse qu’on en fit. Il s’agit, en l’occurrence, de Il entrerait dans la légende (2) et de Rose bonbon (3). Les procès divers entourant la vie publique et commerciale de ces œuvres ont occulté de facto leur probable qualité littéraire, car il s’est avéré peu intéressant finalement qu’on se penchât sur la noblesse de style d’auteurs montrant pour seul dessein, presque revendiqué, de heurter leur lectorat et, à travers lui, l’opinion toute entière. De nombreuses associations de défense de l’enfance ont saisi la justice pour juguler le phénomène naissant, produisant à leur grand dam l’effet contraire à celui escompté, puisqu’au lieu de les neutraliser, les ventes desdites œuvres ont inespérément explosé. À défaut d’obtenir l’interdiction péremptoire réclamée en audience, les parties civiles ont obtenu que les exemplaires en distribution fussent conditionnés sous cellophane. La préservation de l’enfance était alors placée sous l’œil d’argus des libraires…
Contrairement aux idées reçues, les Français ne sont pas hostiles à la censure, dès lors qu’elle ne restreint pas le champ des libertés fondamentales retenues par les textes de référence. (4) Ils se déclarent même largement favorables à une intervention des pouvoirs publics en terme de contrôle. (5) Chacun mesure la perniciosité de ces sondages quand ils sont pratiquées de façon trop imprécise. Bien vite, aux représentants de l’opinion s’opposent ceux de la classe politique : sur quels critères distinguer une œuvre moralement nocive à une œuvre institutionnellement dangereuse ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le clergé faisait encore figure d’arbitre en pareil cas ; désormais, l’opinion semble être seule face à elle-même. Si les autorités sont capables de juger de l’immoralité d’une œuvre, pourquoi se priveraient-elles d’écarter un texte suffisamment subversif pour qu’il mît les institutions en péril ? Doit-on réserver le même sort à un pamphlet séditieux et à une apologie du crime ? À la censure répond la réaction, à la punition l’indignation. Les conservateurs de droite qui, en 1981, croyaient percevoir l’ombre du bolchevisme derrière les amendements portés au droit du travail annoncèrent malgré eux l’hystérie d’une gauche réactionnaire prompte à hurler au fascisme dès la mise sous blister d’un ouvrage licencieux.
En 2002, parmi les fervents défenseurs de la libre expression, quelques-uns ont fait preuve d’une étonnante mollesse face à des cas de censure tout aussi contestables que les procès intentés à l’encontre de Skerecki et de Jones-Gorlin, notamment lors de l’affaire Houellebecq. (6) Les carrosses antifascistes, dressés contre la censure des œuvres, deviendraient-ils citrouilles fascistes quand la censure ne concerne plus la fiction mais la brûlante actualité du réel ? Hypocrisie et couardise ont toujours été l’apanage des gourmandeurs de la société, dénonciateurs duels et versatiles, les mêmes qui avaient, en leur temps, conduit Flaubert devant les juges (7) et, en des âges plus reculés, brûlé les hérétiques sur les bûchers de l’Inquisition. Les époques se succèdent en faisant avancer ou régresser les règles de la convenance au gré de l’évolution des mœurs, mais il demeurera toujours au sein de l’opinion une engeance de sycophantes impatients de démasquer les contempteurs de l’ordre moral. Ces vigies, anges ou démons selon les avis, incarnent, quoi qu’on dise, les derniers garde-fous de notre civilisation exténuée.
Madame Bovary fait aujourd’hui les honneurs des manuels scolaires, Sade est réédité en Poche et rencontre un fort succès commercial, Le Jardin des Supplices de Mirbeau et Les Onze mille verges d’Apollinaire font un tabac pareillement… Cet été, l’Express a publié un dossier haut en couleur consacré aux œuvres dont la route croisa celle de la censure. (8) De nos jours, les augures semblent favorables à la liberté d’expression ; la lasciveté annoncée des ouvrages de cette rentrée littéraire 2008 en témoigne. Pourtant, certains remparts survivent aux assauts des plus audacieux : nous devinons, par exemple, le tollé que susciterait la publication en Poche de « Bagatelles pour un massacre » de Céline ou celle de « Suicide, mode d’emploi » de Guillon. Bien à raison, cela va de soi. Nonobstant ces réserves patentes, les éditeurs ont compris qu’il était infiniment plus rentable de saisir le lecteur par ses plus bas instincts que d’essayer de flatter son intelligence supposée. Encourager la provocation facile laisse à penser que le lecteur est jugé trop falot pour qu’on lui serve autre chose qu’un étouffe-chrétien nauséeux avec lequel on espère le régaler. Rappelons, à cet égard, que l’excès d’intelligence nuit à la création ; il suffit d’observer les aboiements martiaux de la critique, si souvent empreints de mauvaise foi, lorsqu’ils s’ingénient à qualifier d’extrémiste toute expression suspecte de l’art contemporain.
Les vrais extrémismes, les seuls qu’on doive redouter, qu’ils soient libertaires (dans la revendication inconditionnelle de la libre expression) ou libéraux (dans le mercantilisme outrancier des consortia de presse), s’accordent au même intérêt de vendre. Gaver le lecteur-consommateur à l’envi, jusqu’à l’écœurement s’il le faut, flagorner son panurgisme servile ou, au contraire, son indocilité de façade – pourvu qu’il consente à acheter, même un colombin échu à la Blanche (le « bas de soie », Angelo Rinaldi dixit). Quant aux partisans déclarés de la censure, héritiers d’un rigorisme maurassien, puissent-ils feindre de s’offusquer en adoptant une posture commode : offrir le sentiment de l’action morale en se donnant bonne conscience à moindres frais. Et qu’ils se rassurent, les ciseaux d’Anastasie ne rouilleront pas de si tôt.
(1) Cf. Interview de Gilbert Gallerne, par André Lejeune.
(2) Louis Skerecki, Il entrerait dans la légende, Éd. Léo Scheer, Paris, 2002.
(3) Nicolas Jones-Gorlin, Rose bonbon, Coll. Blanche, Éd. Gallimard, Paris, 2002.
(4) Cf. Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), Article 17 de la Déclaration des droits de l’homme (1948), Article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (1980).
(5) Sondage CSA-Marianne (octobre 2002).
(6) Michel Houellebecq a été poursuivi pour « injure raciale et incitation à la haine religieuse » sur plainte des grandes mosquées de Paris et de Lyon et de la Ligue islamique mondiale, à la suite de ses propos reportés par la revue Lire (septembre 2001). Voir, à toutes fins utiles, l’article de Jean-Marie Marchal.
(7) Cf. Réquisitoire du ministère public contre Flaubert à son procès pour offenses à la morale publique et à la religion. (février 1857) Le procureur condamne l’auteur du livre mais aussi ses promoteurs directs : « En cette matière, il n’y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui ont concouru à la publicité doivent être également atteints. » Le tribunal les acquittera.
(8) Dossier de l’Express, « Cent ans d’Enfer » (été 2008).
Liens connexes
• La liberté d’expression, sur Wikipédia et sur Wikibéral.

Par mesure de prudence, je répondrai par « oui et non » à toutes vos questions, ce qui est le comble de ce que l’on peut faire pour ne froisser aucune susceptibilité, tout en pérennisant une vertu bien helvétique.
Depuis l’époque où un Alain Peyreffite sentencieux, alors ministre de tutelle de l’ORTF, expliquait à un Léon Zitrone subjugué ce que devait être une bonne télévision, à peu près tout s’est dit ou s’est vu sur la scène publique, pour que l’on puisse en venir à souhaiter une régulation naturelle des excès, sans arrière-pensée manichéenne de retour de balancier.
La production littéraire, quant à elle, est devenu pléthorique au fil des années ; mais comme on a le plus souvent affaire à de la thérapie de groupe - financée par des lecteurs abusés - qu’à un authentique travail d’écriture, une grande partie de cette maculature finira au pilon sans péjorer l’équilibre mental de la population. Si trouble il y a, c’est à l’intérieur d’un cénacle de jésuites parisiens, adultes et consentants, et les vagues de la tempête atteindront à peine les petits-enfants de McLuhan, ceux pour qui il y a plus de culture dans une série télé que dans une pièce de Racine.
Dans sa «Généalogie de la Morale», Nietzsche s’est déjà attaqué à la question du Bien et du Mal, un peu plus de cent ans avant cette triste époque où l’on ne sait plus distinguer une liberté d’un droit, et où toute querelle de voisinage devient concept de marketing politique. Mais fort heureusement, le marché reste le meilleur juge de l’intégrité psychosanitaire du lecteur-consommateur et je ne connais encore personne qui ait pu dépasser la page vingt-cinq des «Prospérités du Vice» sans une grande lassitude. Pour revenir à Céline et à Maurras, que vous placez aux pôles antagonistes de la liberté de penser, l’écoeurement de leurs délires antisémites masquera à jamais leurs qualités intrinsèques, en nous évitant de les voir en gourous de factions intégristes.
Une remarque encore sur la nature des nouvelles Tables de la Loi, brandies à tout propos par les prophètes de ce siècle qu’on prédisait «spirituel» : la Déclaration des droits de l’homme de 1789, d’essence libérale, est animée par des principes de Droit naturel et vise à protéger l’individu contre la puissance publique ; celle de 1948, sous influence marxiste, est orientée par le Droit positif et met le bonheur de l’individu sous la coupe de l’Etat, en ressuscitant le fantôme de la liberté par des «faux droits».