Marc Bonnant

Petra Funtana

28 mars 2008. Par Marc Bonnant

Quand le dernier soleil empourpre l’air de Petra Funtana, déposant sur le pré sa moire violine, les bêtes lentement se rassemblent sous la ramure d’un grand tilleul où, soucieuses, elles broderont la prochaine aube. Le jour succombe entre mes mains comme une braise qui expire, pendant que l’ombre avance et avance encore, gagnant bientôt les jardins. J’ai retrouvé sous le lacis d’un roncier la vieille Aronde dans laquelle, enfant déjà, je m’exerçais à partir. Les racines d’un pin désormais l’enlacent et la retiennent. Une part de mon étrangeté, mêmement retenue là, bruisse en rumeurs noctambules : le battement d’aile d’un oiseau de proie, la litanie exténuée de la tramontane, le rire d’une stryge égarée, et cette manière de soupir dolent que le portail me livre en se refermant… Le soleil empourpre l’air, les bêtes se rassemblent. Je divague, éparpillé. Au rivage des hiers, jeté en îlots murmurés, mon archipel dérive jusqu’à l’orée de la clairière. Je n’irai plus loin, car c’est ici mon logis. Ma maison-rêve, mon athanor. Sur son piédestal de porphyre, un ange marmoréen veille en silence. La lèpre noire d’une verrucaire dévore sa figure virginale et une bryone entrave ses chevilles. Le voilà, le gardien de ma perpétuité, perclus de froid et prisonnier des prières qui l’ont pétrifié ! Et moi, pâtre confié à la vigilance de cet hôte cacochyme, j’aligne des pas abouliques, attendant que l’aurore insatiable ne disperse le troupeau dans les scintillements du nouveau jour, parmi les éclats du givre, les houlques à demi foulées et le friselis des eaux résurgentes. Petra Funtana, asile de ma souvenance en réclusion, geôle orphique où même les anges tombent malades…

Infinivertie, elle détranquillise

18 mars 2008. Par Marc Bonnant

Henri Michaux« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »

Henri Michaux fut toute sa vie un découvreur de mondes. À soixante-dix ans, il se fait dispenser des leçons de planeur ; à quatre-vingts, il arpente les volcans d’Auvergne. Et quelques heures avant de s’éteindre, ne réclame-t-il pas un livre de sciences naturelles ? La carte des territoires qu’il a conquis supplante les géographies traditionnelles. Dans cette topologie pour partie imaginaire, où extérieur et intérieur s’entremêlent, le pays des paradis artificiels est une découverte tardive. Pourtant, l’entreprise d’exploration est appréhendée avec le plus grand sérieux, et peut-être aussi avec outrecuidance. Michaux travaille à Connaissance par les gouffres lorsqu’il écrit à Jean Paulhan : « Tu ne regretteras pas ta patience. C’est toute la psychiatrie redigérée que tu recevras. »

C’est complaisamment que Michaux côtoie monstres et anomalies. Sa « petite tératologie portative », pour emprunter les termes de Gilbert Lascault, n’abrite pas seulement les bestiaires fabuleux d’une zoologie réinventée : elle s’est construite au gré des errances, dans tous les lieux où le voyageur a promené son regard curieux et s’est attiré celui des autres. À la fin de 1954, le pèlerin fatigué a cinquante-cinq ans ; son avidité l’a repu des paysages les plus improbables, de l’Amazonie en Malaisie, de sa Poddema à sa Grande Garabagne. S’il pose son bagage, c’est pour mieux reprendre son élan. La trêve ne durera que le temps d’organiser sa prochaine traversée. Cette fois, Michaux s’est choisi un territoire dont il connaît déjà les méandres ombreux : l’espace du dedans. Ce qui l’intéresse à l’abord, c’est l’observation de soi dans l’altération, le soi poussé dans les derniers retranchements de la conscience – là où « la nuit remue ».

L'Infini turbulentL’aventure mescalinienne durera près de dix ans. Quatre ouvrages en retracent le parcours : Misérable miracle (1956), L’Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961) et Les grandes épreuves de l’esprit (1966). Cioran, l’ami expert en abîmes, voyait en Michaux « un ermite qui connaît l’heure des trains », raillant sa manie de la préparation, sa prudente méticulosité. En effet, avant de s’aventurer en mescaline, Michaux a dévoré une abondante documentation scientifique (Lewin, Rouhier, Lumolz), ainsi qu’une littérature connexe et désormais classique (Confessions d’un mangeur d’opium de De Quincey, Les Portes de la perception d’Huxley, Le Voyage au pays des Tarahumaras d’Artaud). L’auteur s’est fixé un double objectif : susciter du texte, bien sûr, mais aussi offrir une observation scientifique pertinente. Doit-on y voir le déni d’une poésie incurieuse, celle qui récuse toute démarche heuristique ? Pour Michaux, dont chaque livre va de l’expérimentation à l’exorcisme, il va de soi que l’écriture ne vaut d’exister que si elle consent à prendre certains risques.

Quatre proches vont encadrer la première expérience. L’essai est décevant, mais d’autres rendez-vous attendent déjà. Lors d’une méprise, Michaux absorbe six fois la dose convenue : il traverse alors une phase de « folie expérimentale » et rencontre la peur. Dans les turbulences mescaliniennes, à l’acmê du voyage, la prise de notes est laborieuse : « phrases interrompues, aux syllabes volantes, effilochées. » Le trait des dessins qui accompagnent le texte reproduit l’onde de la vibration, à la fois infime et infinie. Le corpus définitif est rédigé a posteriori pour convenir à la lecture, mais les soubresauts de la pensée y demeurent intacts, parsemés en commentaires marginaux. L’écriture se fait alors volition. Michaux n’est pas seulement un priseur passif, attendant avec docilité que l’emprise toxique de la drogue le submerge et l’entrave : il se regarde prenant la mescaline, s’espionne s’empoisonnant, passant de la conscience à l’inconscience, du rêve à l’éveil, et inversement, lors d’un va-et-vient perpétuel où l’univers tout entier est saillant et agité, « envahi de superlatifs. » Le travail du poète, qui s’exécute dans l’urgence de saisir les mouvements du vivant, accouche d’un récit à la précision d’orfèvre, au style ingénieux, convulsif, riche en révolutions.

La mescaline suractive l’inconscient collectif, tel qu’il affleure d’ordinaire dans les rêves ou dans la folie. Les sens eux-mêmes sont saturés. Michaux évoque la vitesse : le temps, en se parcellisant au rythme de milliers d’instants à la minute, acquiert une vastitude inouïe. Mais l’observateur conscient est aposté, à l’affût, et le temps mescalinien se mélange au temps commun. Sporadiquement, les réalités se chevauchent ; la fragmentation temporelle accélère la succession des flashs. Nous découvrons le « génie visuel » de la mescaline, fait de foisonnement, d’ornement, d’itération perpétuelle. Et soudain survient la disjonction sémiotique. Cette surabondance d’images condamne les signifiants à la dislocation ; c’est ce que Michaux nomme le « sujet traversé ». Le langage de la drogue, départi de code et d’énonciateur, prive le signe de son intégrité sémantique. Une fois le signifié oblitéré, les signifiants se répondent entre eux par analogies morphologiques. Rien ne convoque plus le sujet. L’exemple est donné dans le récit par ces mots en anglais que Michaux comprend à peine en les lisant, mais dont la sonorité intérieure se fait blessante, synthétisée en un « aïe » qui, s’insinuant, finit par générer de la douleur. Dès l’instant qui suit, le bruit de la page tournée soulève le grondement qu’eût fait un paquebot en manœuvre. Captif de son hôte nocive, Michaux voit le monde se brésiller en synesthésies furtives dans un orage sensoriel.

L’arbitraire n’est pas toujours déterminant en hégémonie mescalinienne. Souvent, la « disposition émotionnelle » aiguille l’expérience, elle l’oriente. En l’occurrence, l’inquiétude fera naître les monstres, tandis que l’apaisement donnera lieu à des épisodes d’euphorie. Quant à l’impatience, elle n’est jamais récompensée que par d’ineffables « passages de riens », aires de latence. La représentation du divin y est extatique mais duelle, prétexte à la contiguïté de l’ange et du démon : « Des milliers de saints se sont accusés d’être les plus indignes, les plus mauvais, les plus hypocrites des hommes. […] Ils savaient de quoi il est question. » L’avant-dernière expérience de l’Infini turbulent est dominée par l’imminence du danger : « La folie est un département de la foi. » Tel est le constat du buveur d’eau, inapte à toute dépendance : l’abandon dans la foi annonce la déraison, à égalité avec ces indices qu’une « phénoménologie de la folie » désignerait sous les termes de paranoïa, désordre intérieur, lubies délirantes, invasion des voix, etc.

Michaux qui, par son approche des intérieurs, affirme sa parenté avec le dernier Rilke, le Rilke français, pourrait imposer à la psychiatrie le primat de ses situations-gouffres, plus édifiantes, plus illustrées que toutes les nosologies et toutes les étiologies formelles. Depuis ses Thébaïdes, le poète-anachorète nous enseigne que c’est la solitude qui engendre les monstres. L’aliéné, dans la dépossession de son propre étant, incarne l’absoluité de la relégation : « Solitude sans jouir d’être seul. Isolement sans abri. » Imparfait, le solipsisme permet encore à la conscience de dialoguer avec elle-même ; la folie en revanche, que Michaux entrevoit accidentellement grâce à la mescaline, ne permet aucune communication. Elle est étanche, hors d’atteinte, définitive. Le plus secret de nos esthètes francophones fut aussi l’un des plus lucides, mais remarquablement seul dans sa singularité. C’est donc à juste titre qu’Antoine Berman écrira : « Œuvre d’un solitaire, [l’écriture de M.] est elle-même solitaire, sans filiation, sans origines décelables. »


Henri Michaux, L’Infini turbulent, Mercure de France, Paris, 1964.
(235p., ISBN: 2-7152-1622-X)

Note : l’article ci-dessus doit beaucoup, en substance, à un texte de François Emmanuel intitulé Henri Michaux et les gouffres.

« La Bêtise s’améliore » de Belinda Cannone

2 mars 2008. Par Marc Bonnant

En 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l’impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), l’auteure de La Bêtise s’améliore briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C’est à souhaiter. Il est certain que l’aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu’au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l’avouer : ceux qui, à mon instar, ont l’heur de connaître Belinda Cannone n’en seront guère surpris. Voici offerte l’occasion d’une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l’opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir gaiement d’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n’avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.

Sortons-nous plus intelligents de la lecture de La Bêtise s’améliore, ou alors plus accablés devant nos faiblesses révélées ? Les deux, bien sûr : étonnamment, nous voilà plus forts de pouvoir, enfin, identifier nos méprises, à défaut de nous en absoudre tout à fait. Ce livre aurait pu, de façon abrupte et présomptueuse, faire le procès de la sottise en générale, ce qui ne nous aurait guère privés d’un rendez-vous tonifiant avec le cynisme, mais Belinda Cannone laisse cela à d’autres, préférant l’alacrité d’une conversation entre amis à l’indignation d’une solitude consternée. Le véritable objet de ce dialogue est une certaine forme de bêtise, la plus sournoise qui soit : celle des gens intelligents. Autrement dit, la bêtise de ceux qui n’ont aucune excuse, une bêtise à ce point dangereuse qu’elle passe inaperçue tout en s’offrant les moyens de se réinventer, continûment, à mesure que la réflexion avance et que les concepts naissent : « Il n’est pas une seule pensée importante dont la bêtise ne sache aussitôt faire usage. » (2)

Au fil de leurs échanges, le narrateur et son ami Gulliver (égaré, le temps d’un livre, entre Lilliput et Lagado) étrillent les vices de l’intelligence en s’évertuant à identifier et à classer le plus grand nombre de mécanismes connus, notamment les conformismes qui conduisent à la « pétrification de la pensée », à la réduction des idées, à la régurgitation systématique, au corrélat incongru, à la déduction hâtive, à l’amalgame. Chaque chapitre rend compte d’une nouvelle faille, souvent déduite de la précédente, et les protagonistes ne craignent pas de mimer certaines d’entre elles pour mieux les circonscrire. De la définition des réflexes, comme le théorisme (qui ramène le particulier au cas général) ou l’actualisme (qui sanctuarise le présent), à la description des profils, tels que le réactionnaire (héritier contemporain du poujadisme) ou le mouton de Panurge (grégaire et dépourvu d’opinion propre), tous les procédés d’identification sont mis en œuvre pour cerner le mal et en comprendre les symptômes.

Si la démonstration peut parfois s’avérer savante, le piège de la préciosité y est toujours contourné. Il eût été dommage qu’un ouvrage sur la bêtise péchât par excès d’intelligence ! Quand Belinda Cannone recourt à l’intertexte, ses références sont toutes suffisamment étayées pour les rendre accessibles à chacun. Ainsi voyons-nous apparaître le Marcello de Moravia ou le Zelig de Woody Allen, « nec plus ultra du conformisme », les indispensables Bouvard et Pécuchet, ou encore le petit homme de Reich, allégorie de la vilenie. À travers le skateboarder du palais de Séoul, les outrances de MacCarty ou la Cloaca de Delvoye, la dénonciation des dérives de l’art contemporain nous autorise à mesurer l’influence de Domecq. Quant à l’allusion à Terestchenko, légataire spirituel d’Arendt, elle fait écho à une recension récente, témoignage d’admiration. (3) Quels que soient les exemples cités, ils servent à défendre l’idée qu’on peut, indistinctement, être armé de culture (réf. au portait caustique des bobos) ou animé de bons sentiments (Cf. le « militantisme compassionnel » de Muray) et faire preuve de bêtise, à chaque fois que culture ou compassion précède le raisonnement. « Une des façons d’avoir tort consiste à avoir raison trop tôt. » Lorsque le conformisme triomphe dans la démission de l’esprit, dans la « pensée par omission », la bêtise nous rend malheureux parce qu’elle nous renvoie brutalement à l’étendue insoupçonnée de nos défaillances.

Barthes situait-il le fascisme dans la langue, cédant malgré lui à une facilité syllogistique ? La commodité des raccourcis prouve qu’une part du problème réside dans le langage. Un exemple édifiant nous est donné avec la notion galvaudée de « politiquement correct », servie à toutes les sauces ; employer une expression à la mode, c’est « faire l’économie d’une pensée ». Première suggestion : prendre le temps de douter. La recherche éperdue de la vérité (une « armée mobile de métaphores » selon Nietzsche) est inutile, voire pernicieuse, comme est pernicieux le systémisme forcené des sciences, lequel conduit au verbiage et à l’amour immodéré du jargon (« Apprends notre novlangue et viens jouer avec nous »). Seconde suggestion : écarter la pensée-mode, dût-elle recouvrir une idée noble. Le cas de « l’égalitarisme dévoyé » offre l’illustration d’un concept louable mal exploité : la course à l’égalité ne suscite-t-elle pas l’émergence de la victimisation ? Troisième suggestion : retrouver le goût de l’étonnement, cette « vertu cardinale », antidote à la pensée molle. En bref, réenchanter la pensée.

Pas d’envolées déclamatoires dans cet ouvrage élégant, pas de théories superflues – mais pas non plus de certitudes. Grâce à un tour onctueusement dialectique, Belinda Cannone nous enseigne que la nécessité du recul (exprimée par les « exercices de constante vigilance » de Clara, la fiancée du narrateur) est la condition sine qua non du discernement. Et elle nous rassure : si cette posture nous rend parfois aporétiques, c’est uniquement dans le but d’offrir de la rotondité à nos convictions, de les rendre ductiles et opposables. Sachons vivre avec nos imperfections, mais conscients d’être perfectibles. Après nous avoir convaincus d’imposture, nous qui nous pensions intègres, nous voici reconnus bêtes, alors qu’on se croyait intelligents. En moraliste éclairée, Belinda Cannone ne ménage pas son lecteur en lui dessillant les yeux sur le gouffre de stupidité au fond duquel l’homme s’agite, mais c’est pour son bien. Qui bene amat…


(1) Rappelons que Le Désir d’écriture (Calmann-Lévy, 2000) a été couronné du Prix de l’Essai de l’Académie française, et Le Sentiment d’imposture (Calmann-Lévy, 2005) du Grand Prix de l’Essai de la Société des Gens de Lettres.
(2) in Robert Musil, De la Bêtise (1937), Éd. Allia, 2004.
(3) Lecture de « Un si fragile vernis d’humanité » (M. Terestchenko) par B. Cannone (Revue du MAUSS)

Belinda Cannone, La Bêtise s’améliore, collect. L’autre Pensée, Éd. Stock, Paris, 2007. (208p., ISBN: 978-2-234-05947-4)

Liens connexes
« Réenchanter la pensée », article de B. Cannone
Lecture de « La Bêtise s’améliore », sur le weblog « Lignes de fuite »
« Petit parcours de l’œuvre de Belinda Cannone », par Ronald Klapka
Extrait de l’émission « Bateau livre » sur France5 (8 novembre 2007), avec B. Cannone et B.-H. Lévy