Marc Bonnant

L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?

20 janvier 2008. Par Marc Bonnant

La curiosité du linguiste est piquée dès le potron-minet, lorsque, d’un geste encore engourdi, il allume son poste de radio. Sur les ondes, un journaliste commente l’actualité dans le style que réclame la radiophonie, autrement dit celui que l’on prépare par écrit et dont on exige le meilleur de l’expression (l’elocutio). Sans attendre, les premières perles apparaissent, éclatantes, et notre spécialiste, passé de la somnolence à la prédation, n’a qu’à tendre son filet à papillons pour que les premières merveilles se prennent aussitôt dans les mailles. « La note qu’il a écrit », « après qu’il ait contacté », « ils élirent leur délégué », et ainsi de suite. Bientôt, la stupeur cède la place à l’indulgence : qui est plus exposé à la faute qu’un journaliste abreuvé à la source du langage populaire ? On lui pardonnera de poursuivre un objectif d’audience au prix de quelques infractions vénielles.

L’incursion en terre barbare se poursuit avec la découverte d’un spot publicitaire vantant les mérites d’un produit de bricolage ; n’y entend-on pas « tour de main » là où un « tournemain » eût mieux convenu ? Aucune erreur selon l’usage (Cf. Robert), quand toutefois la première acception évoque l’agilité et la seconde la promptitude. (1) Employer l’un pour l’autre permet-il de signifier les deux, soit la prestesse ? Extrapolons par l’absurde : si j’emplois l’anglicisme « réaliser » au lieu de « prendre conscience », ai-je à dessein de réifier ma pensée ? Ce paralogisme sans conséquence permet au moins d’entrevoir le lien équivoque qui unit les mots aux choses, et corrélativement de comprendre que les « hoquets » du langage correspondent souvent à une mésaise de dire (2) – encore nous faudrait-il démontrer lequel, du langage ou de la pensée, précède l’autre dans l’interprétation objective du monde. (3)

La journée du linguiste s’écoule gaiement. Son oreille attentive intercepte, au gré des rencontres, une nuée de pléonasmes volatiles (« au grand maximum », « le plus absolu », « un monopole exclusif »), un essaim de solécismes colorés (« loin s’en faut », « il s’en est suivi », « je témoigne de ma peine »), deux ou trois barbarismes follets (*infractus et autre *rénumérer), une paire d’impropriétés mutines (« conséquent » pour « important », « naguère » pour « autrefois »). Incidemment, il se remémore un slogan ou une maxime empruntant à la tautologie, et se récite un mot d’humour : « Ni pour, ni contre, bien au contraire… Quoique ! », saillie d’un célèbre enfoiré qui avait déjà ridiculisé, entre autres vices langagiers, le pendable « quelque part » francilien que l’on surprend aujourd’hui dans toutes les bouches, même les plus doctes…

Et ainsi évolue la langue : ce qui était proscrit hier est toléré aujourd’hui, non pas parce que l’Académie l’indique, mais parce que les usagers, dans leur majorité pléthorique, l’imposent par une diffusion massive, avec la complicité des médias. C’est la récurrence qui fait la norme, et non plus la grammaire. Un exemple d’emploi abusif : « malgré que » dans le sens de « bien que » reste critiqué dans l’édition 2007 du Robert, mais je fais volontiers le pari avec vous, aimables lecteurs, qu’il sera entériné dans une prochaine édition et que personne ne s’en émouvra. Idem pour le pléonastique « voire même », aussi disgracieux que répandu. Pourtant, s’il fallait croire les plus conciliants de nos littérateurs, la faute, en tant qu’écart à la norme, n’est pas le cancer de l’idiome, car elle participe de son évolution naturelle ; elle est la preuve, selon eux, d’une pratique abondante, ce qui est le propre de toute langue vivante. (4) L’ennemi juré de la langue, c’est la carence de parole, le défaut d’usage. La pénurie des mots préfigure le déclin de l’intelligence. Langage et luxe n’ont pas le même destin : le rare est cher, dit-on, mais un vocable rare n’en devient pas moins un vocable en déshérence.

Le dernier journal du soir est parsemé de friandises : un cinglant « basé sur », un pataquès chuintant sur une liaison imaginaire, et aussi une inoubliable relative impliquant « dont » dans le pire des solécismes. La moisson est inespérée. C’est à peine si notre linguiste parvient à se concentrer sur les nouvelles : le florilège de fautes l’obsède. Sitôt que l’une est prononcée, il pressent la suivante. Le sommeil l’emportera finalement, avec la certitude que cette journée n’aura été qu’un jour de plus dans le cours des choses. Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur la carcasse agonisante de la grammaire normative.


(1) Un communiqué de presse de la marque utilise « tournemain » pour la même gamme de produits, ce qui me conduit à penser qu’on emploiera tel ou tel registre de langue selon le public auquel on s’adresse. En l’occurrence : registre familier pour le grand public et plus soutenu pour une audience professionnelle. Il y a bien, dans notre français, plusieurs langues en une seule, indépendamment du critère géographique.


(2) Dans son Tractatus, Wittgenstein constate l’inaptitude du langage à rendre compte de certains états de choses. En traçant de l’intérieur les limites du langage, il entend aussi définir celles de l’éthique. Le langage, dans sa forme logique, est le reflet de la structure du monde, mais ce que langage et monde partagent dans leur forme, le langage est incapable de le dire : il peut seulement le montrer. (Cf. Gorgias, sur la formulation de l’être)

(3) À rapprocher du concept « d’innéité syntaxique » défendu par Chomsky. En revanche, Sapir pense que c’est la pratique sociale du langage qui construit l’intelligence collective du réel. Si tel est le cas, chaque langue constitue une interprétation subjective d’une même réalité objective. Les difficultés rencontrées en traduction notamment confortent cette idée. (Cf. Hypothèse Sapir-Whorf)

(4) Selon Henri Frei (La Grammaire des Fautes, 1929), « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées. À la notion pénalisante de faute, il préférera « proposition individuelle ». Un pas vers la légitimité de l’idiolecte ?

2 réponses à “L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?”

  1. Commentaire .1. par : Effeil Soser

    Carissimo Marc,

    quelle joie de vous lire, vraiment… j’insiste…

    Je vous entend, je comprends, je découvre, j’apprends et me conforte.

    Je me rassérène et comme disais l’heureux, je fais chanter mes élytres.

    Cela devrait aussi vous consoler et même si, par présomption je l’imagine, l’espoir est plus fort eu égard à ce sentiment de se savoir apprécié par celui que l’on admire par la langue à cet instant.

    Je, tout comme vous, me rassure lorsque dans ma solitude je rencontre celle ou celui qui par ses remarques me tend enfin la réciproque ou voir mieux, éveil ma curiosité.

    Sans prétention encore, je m’attriste de vivre de moins en moins ces rencontres, au contraire je suis profondément touché de voir croitre la rareté des bonnes surprises et de voir nos congénères se rallier à l’unanimité dans cette célébration de Dame médiocrité.

    Je suis moi même souvent surpris par le temps perdu et par la légèreté de mes connaissances. Alors quand il s’agit de me reconnaître dans l’intelligence collective à vrai dire cela m’emmerde…

    Je romps immédiatement toute volonté d’appartenance. J’en deviens aigris, pédant, las et surtout attristé en fait. Je suis solidairement triste.

    Je suis conforté dans les soupirs de l’absurde et il me plaît à penser que toute action égoiste est en fait salvatrice.

    Mais, voyez vous, je ne m’y conforte pas. Je n’y me sens pas plus épanouis et sans forme d’altruisme gratuit je me force à croire que l’action est encore d’actualité.

    ALors pour reprendre le fil de vos remarques, traitant de l’actualité radiophonique et de votre effroyable constat “Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur …”

    Que l’on pourraît sans difficulté appliquer à la tenue, à l’élégance, à l’état général de nos rues commerçantes, Milan étant ainsi fait, aux valeurs, aux ambitions, au coeur du monde….

    Je vous le concède, mais je lis surtout un désarroi et une lassitude pesante.

    Une triste attitude qui ne suppose que d’une aigreur que je ne vous souhaite pas.

    Tout autant que j’ai le plaisir et l’honneur de vous découvrir, de vous lire, je lis chez vous des racines genevoises, grises et tortueuses, mélées de dogmes et je vois la main de Calvin tenir un engrais peu stimulant…

    J’ose et me permet la critique tout en vous priant de croire en ma sincère admiration. J’ose puisque votre profonde sensibilité saura pardonner, j’ose parce que je vous sais peut-être encore le seul à pouvoir par vos lignes transmettre et trouver les mots justes afin d’y remédier.

    Nous latins, avons l’espoir peut-être léger et nos racines manquent certainement de serieux, le vin de nos campagnes et le soleil y est certainement pour quelque chose…mais nous avons surtout l’émotion sincère.

    Vous, Carissimo, vous qui avez compris la misère du monde, vous qui savez constater vers quel société étroite nos enfants sont conduits, à la baguette, et au nez de leur inconsciante inculture.

    Vous qui pleurez la mort du langage, la déshérence de l’histoire, la mort du vocabulaire. Je ne m’aventure même pas dans les descriptions si justes qui mènent à l’idiolecte, mais vous qui soulignez surtout la parte de l’intelligence.

    ALors je vous reproche de ne pas, quelle mouche vous pique, en prenant le pouls de nos contemporains, rendre accessible vos textes, vos élans si beaux, vos passions et votre amour de la vie.

    Vous faites usage d’un français passionant, d’une ligne exquise et vous aurez compris par ma médiocre frappe éléctronique, d’une langue que l’on admire mais que l’on ne comprends plus…

    Qu’ils pourraient de par leur âmes incultes prendre comme raillerie à leurs égards. Les sots.

    Ici je vous lis encore et l’effort fut maitresse de mon éducation, mais aujourd’hui?

    Pensez vous qu’il en vaille la peine???

    Je vous serre la main.

    Bien à vous,

    E. Soser

  2. Commentaire .2. par : Pierre-André Rosset

    Sans vouloir remonter au Dao, nombreux sont ceux, comme Nietzsche ou Wittgenstein, à avoir déprimé à l’idée de ne pouvoir s’ex-primer intégralement. Si pour Nietzsche le nihiliste, un mot n’est qu’une décharge nerveuse, pour Wittgenstein le méthodologiste, un mot est un outil pouvant être utilisé à certaines fins dans certaines circonstances. En dépit de cela, Nietzsche a pu se faire comprendre grâce au support poétique des paraboles du « Zarathoustra », alors que Wittgenstein s’enfonçait dans une construction en forme d’anneau de Moebius comprise (peut-être) de lui seul. A part ça leur seul point commun est une santé mentale déficiente (ce qui n’explique rien du tout et ne les dévalorise en rien, je m’empresse de le dire).

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