Archives pour octobre, 2007

Le milieu du monde

Le milieu du mondeAu cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.

 

Le Bréviaire du Chaos : morceaux choisis

Le Bréviaire du Chaos : morceaux choisisPublié en 1982, le Bréviaire du Chaos est une prophétie funèbre, une longue litanie élégiaque agitée de rancœurs et d’obsessions. Obsessions du surnombre humain, des idoles religieuses, des « régents » qui nous gouvernent. La morale de Caraco s’adresse aux « jeunes gens », légataires choisis pour sa dernière parole. L’oracle dont il les fait témoins pose les prolégomènes d’un nihilisme nerveux et atrabilaire. Négation de l’homme, de l’enfer urbain, de la société, de l’Histoire : c’est la preuve par le déni, le constat par le vide. Martelé d’itérations incantatoires dont l’auteur use ou abuse, le texte déborde de son cadre prosaïque pour s’immiscer en poésie, où finalement il s’applique à démontrer l’iniquité des hommes jusque dans leur faillite collective.

« Nous sommes en Enfer et nous n’avons le choix que d’être des damnés que l’on tourmente, ou les diables préposés à leur supplice. » (p.11)

« Le nombre est l’instrument du mal, le mal veut que les hommes multiplient, car plus les hommes surabondent et moins vaut l’homme. Pour être humain, l’homme ne sera jamais assez rare. » (p.77)

« Ainsi l’Enfer, loin d’être le néant, est la présence. » (p.90)

« L’irréparable est fait, l’esprit de démesure et qui fut celui de l’Église, est à présent celui du monde, la verticalité des dogmes achève d’éclater dans tous les sens et se communiquant à l’étendue, altère ses dimensions. » (p.96)

« Nulle tradition ne nous protège contre l’avenir, car l’avenir n’a pas de précédent et l’univers n’a plus d’asile. » (p.104)

« C’est la fécondité, non pas la fornication, qui détruit l’univers, c’est le devoir et non pas le plaisir. » (p.105)


Albert Caraco, Le Bréviaire du Chaos, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982. (128p., ISBN: 2-8251-0989-4)

 

L’incommodant monsieur Caraco

L’incommodant monsieur CaracoIl est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’un mésaise sournois, durable. C’est le cas de l’incommodant monsieur Caraco.

Quand même les origines d’Albert Caraco ne suffisent pas à éclaircir son œuvre ombreuse, elles nous offrent, pour le moins, des indices de choix. Né en 1919 dans une famille sépharade de Constantinople, Caraco grandit en Europe centrale, à Berlin notamment, dans l’ombre d’un père courtier en finances. En 1939, fuyant le nazisme, il s’exile avec ses parents en Amérique du Sud, où il reçoit à la fois une éducation catholique et la nationalité uruguayenne. Avide d’auteurs classiques, il est déjà très à l’aise en français, mais également en anglais, en allemand, en espagnol. Au lendemain de la guerre, il s’installe à Paris, où il mesure l’ampleur du désastre. Dès lors, sa vie d’ascète sera consacrée toute entière à la littérature. Il abjure les enseignements d’hier et s’astreint à une discipline de fer, six heures d’écriture par jour à horaires fixes, une régularité horlogère et un retranchement claustral. « Je fais profession de haïr le monde », confesse-t-il en contempteur d’un genre humain qu’il abhorre. Sa pensée est libre, mais son désespoir fait méthode, jusque dans ses ultimes résolutions : ajournant un projet de suicide par seul égard pour ses géniteurs, Caraco se pend en septembre 1971, quelques heures après le décès de son père.

Dans un registre où Cioran parvenait à nous distraire, Caraco se contente, quant à lui, de nous assommer. Ses constats péremptoires fusent comme des sentences de mort, portés par sa belle prose qui, empruntée aux modèles qui lui sont chers, fait le glacis d’une réflexion âpre et fielleuse. C’est probablement à sa sincérité brute, volontiers provocatrice, que Caraco doit son statut de penseur maudit. Les éditions L’Âge d’Homme explorent, depuis plusieurs années, son œuvre gigantesque et la publient. Initiative d’autant plus louable qu’avant elle aucun dictionnaire des littératures, aucune anthologie quelle qu’elle fût, ne s’était hasardé à en faire mention ou à en commenter le propos : ses imprécations rageuses, ses radotages lancinants, ses contradictions pèsent, corrodent, découragent, au point de les taire. Jil Silberstein écrira : « Caraco est extrême, brutal, drastique et souvent déplaisant. Qu’importe ! Caraco est urgent. » L’urgence : telle fut la douleur permanente de ce praticien du néant, aspirant en pleine solitude à une célébrité qui ne vint jamais.

 

Tueuse porte-croix

Tueuse porte-croixSeule, inlassable passementière nocturne, coiffée de ton diadème incarnat, tu me toises de tes yeux de jais, et lentement tu te meus. La nuit toute entière bruisse d’une vie carnassière, et toi, dont la patience criminelle aiguise l’appétit, tu attends en remuant les lèvres. Ton ouvrage, déployé à funeste dessein, fait un barrage clandestin entre les montants d’une vieille porte ; un soupçon de bise en agite l’étoffe d’argent. Au bout d’un rai de lune, ton ombre conçoit sur le prélart de l’abattis une vague chimère, entre hydre et guivre, entre mauvais rêve et désir interdit. Quelle obscure manigance ton esprit brode-t-il ? Songes-tu aux mailles de ton piège sans cesse recommencé et aux créatures qui s’y perdront ? Songes-tu à l’amant imprudent dont tu mordras le cou après l’étreinte ? Épeire à la robe épiscopale, porte-croix en prédation, ultime locataire de ces édicules où nul ne va plus, tu prones en vestale comme une déité de chitine et ton camail arbore de brûlantes mises en garde. Solitude vaniteuse d’une meurtrière en sursis… Cette nuit peut-être, la chevêche prendra son envol et t’arrachera à ton logis de dentelles. Songes-tu à l’homme qui, dans son sommeil, périra avec toi ?

 

De la sélection des toponymes

De la sélection des toponymesMantinia, Alista, Palanta, Mora… Il n’aura pas fallu beaucoup de temps aux plus opiniâtres pour comprendre que ces toponymes-là appartiennent, quelques nuances nécessaires exceptées, à une géographie datant du second siècle de notre ère : celle de Ptolémée. Ce choix est né d’une vieille manie que j’assume. Je perds d’ordinaire un temps indu à l’élaboration des noms propres, non pas pour leur affecter un sens, mais à l’inverse pour les expurger de tout référent, de tout indice bavard. Or, les toponymes de Cunsigliu devaient obéir à deux exigences contraires. D’une part, je les souhaitais fictifs et superposables, pour obvier à toute assimilation trop hâtive. Mais d’autre part, en les accommodant à la réalité, je voulais les rendre accessibles à la perspicacité de qui consentirait un effort de déduction. Renseigner sans révéler. Pour satisfaire à ce double impératif, l’emprunt à Ptolémée m’a semblé offrir un bon compromis sans avoir recours à des procédés trop complexes. Ceci ne concerne que les localités principales ; les noms subsidiaires ont, quant à eux, fait l’objet d’une sélection arbitraire. À les étudier de près, on conviendra qu’il s’agit d’un arbitraire bien livide : la toponymie corse recouvre tellement de récurrences qu’il est difficile de concevoir un nom de lieu qui soit à la fois imaginaire et préservé des analogies. Voilà pourquoi, à défaut de les construire tous, je les ai dérobés, pour la plupart, au cadastre de l’Alta Rocca. Chacun saura, à son gré, détecter les homonymies. Par ailleurs, si le lecteur pense reconnaître des toponymes parmi les noms de certains de mes personnages, je ne saurais lui donner tort ; nombre de patronymes corses se sont formés sur le nom de la localité d’origine et inversement, comme pour rappeler les liens qui unissent les hommes à leur terre. Il reste que, de tous les lieux cités dans Cunsigliu, un seul existe véritablement sous le nom que le récit lui donne. Mais ce lieu-là est bien davantage qu’un lieu.

 

Caracutu

CaracutuDepuis la ligne de crête qui part de l’Ursellu en remontant vers le col, mon regard glisse sur la courbe de cette vallée profonde qu’un camaïeu de jade et d’émeraude ourle au fil d’une rivière mussée sous les yeuses. Le chemin qui mène à la prise de Caracutu épouse les caprices d’un adret pentu, dégradé par l’ouvrage des pluies. J’ai laissé là, jadis, un peu de nous. Un peu de mon chagrin, de ma tristesse hiémale. Et tandis que j’approche du grand bassin, les ombres s’entremêlent, la forêt se referme, les eaux sourdent, l’air se corrompt. C’est ici que le sentier expire, au bord de la rivière. Derrière la crête, là-haut, je devine la chaleur du soleil sur Cruellari, je devine le silence sélène de Pulgeri, les anciens chaufours et la chapelle en ruine, la strada cavadaghja de Faria Catena, je devine la sainte croix de laquelle on aperçoit la mer, entre deux arbres morts. Ce paysage n’est pas visible depuis l’endroit où je suis. Il s’impose au souvenir de qui s’en souvient, il s’offre entier à qui en éprouve le manque. J’ai ouvert le vallon de Caracutu comme on ouvre un coffre à jouets, avec l’impatience maladroite d’un enfant. Dans l’eau noire du bassin, un peu de nous repose.

 

Ghjasè, mage de Tarco

J’ai beaucoup à dire sur Joseph Tarco. J’ai tant à dire que le cadre d’un livre n’y suffira pas. Mais puisque cette catégorie réservée à Cunsigliu m’ouvre un peu d’espace additionnel, je saisis l’occasion pour jeter un peu de lumière sur cet animal fabuleux. On m’a demandé récemment quel était le protagoniste principal de Cunsigliu. Mon embarras à répondre m’a placé devant une situation imprévue. En effet, il n’est pas aisé de dire qui du Sgiò, d’Angélique, de Victor, de Toussaint ou de Giulia remporte le premier rôle. Toutefois, par la densité que lui confèrent les circonstances, Joseph Tarco occupe un rang de choix : son allure d’oncle Cassave, son autorité naturelle, son goût pour la manigance et le secret, lui taillent un costume de chef. À dire vrai, ce personnage stéréotypé n’est pas tout à fait ainsi que j’aurais souhaité qu’il fût, car il ne répond à aucune réalité locale. S’il avait été moins docte, moins policé, moins madré, d’aucuns se seraient offusqués d’y reconnaître tel ou tel, et ils auraient eu raison car la ressemblance n’eût pas été fortuite. Lui prêter une dimension intellectuelle écartait aussitôt toute méprise. Je voulais faire du Sgiò un pur produit alistais, mais j’ai échoué parce que cet homme-là est inconcevable hors de la réalité de Tarco, comme eût été inconcevable un Roderick hors de la réalité d’Usher. La figure du sycophante revenant à Gaétan et celle du « prince méhaigné » à Victor, il restait à Joseph un arcane susceptible de lui convenir : celui du thaumaturge. Dans l’enceinte de Tarco, Sgiò Ghjasè incarne une sorte d’Empédocle, prophète dans sa secte, sorcier à ses heures, manipulant les siens à sa guise. Ayant reçu le pouvoir par atavisme, il redoute de le perdre par négligence. Mais il ne le perdra pas : son instinct supérieur l’immunise contre l’insuccès. J’aurais tant aimé en faire un imbécile, un bouffon identifiable, un sujet de controverse. Il m’a échappé, hélas.

 
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Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.