Marc Bonnant

Le milieu du monde

28 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Au cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.

Le Bréviaire du Chaos : morceaux choisis

23 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Publié en 1982, le Bréviaire du Chaos est une prophétie funèbre, une longue litanie élégiaque agitée de rancœurs et d’obsessions. Obsessions du surnombre humain, des idoles religieuses, des « régents » qui nous gouvernent. La morale de Caraco s’adresse aux « jeunes gens », légataires choisis pour sa dernière parole. L’oracle dont il les fait témoins pose les prolégomènes d’un nihilisme nerveux et atrabilaire. Négation de l’homme, de l’enfer urbain, de la société, de l’Histoire : c’est la preuve par le déni, le constat par le vide. Martelé d’itérations incantatoires dont l’auteur use ou abuse, le texte déborde de son cadre prosaïque pour s’immiscer en poésie, où finalement il s’applique à démontrer l’iniquité des hommes jusque dans leur faillite collective.

« Nous sommes en Enfer et nous n’avons le choix que d’être des damnés que l’on tourmente, ou les diables préposés à leur supplice. » (p.11)

« Le nombre est l’instrument du mal, le mal veut que les hommes multiplient, car plus les hommes surabondent et moins vaut l’homme. Pour être humain, l’homme ne sera jamais assez rare. » (p.77)

« Ainsi l’Enfer, loin d’être le néant, est la présence. » (p.90)

« L’irréparable est fait, l’esprit de démesure et qui fut celui de l’Église, est à présent celui du monde, la verticalité des dogmes achève d’éclater dans tous les sens et se communiquant à l’étendue, altère ses dimensions. » (p.96)

« Nulle tradition ne nous protège contre l’avenir, car l’avenir n’a pas de précédent et l’univers n’a plus d’asile. » (p.104)

« C’est la fécondité, non pas la fornication, qui détruit l’univers, c’est le devoir et non pas le plaisir. » (p.105)

Albert Caraco, Le Bréviaire du Chaos, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982.
(128p., ISBN: 2-8251-0989-4)

L’incommodant Monsieur Caraco

21 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Il est des auteurs que l’on cache parce qu’ils ont manqué de rayonnement, d’attrait, d’audience, ou parce que, flanqués de leur rôle mineur, on ne les juge pas dignes d’être montrés. Alors nous les écartons et finissons par les remiser dans le déni ou dans l’oubli, comme s’ils n’avaient jamais existé. Il en est d’autres, en revanche, dont on voudrait se débarrasser à tout prix, une fois lus, parce qu’ils nous dérangent, nous troublent, nous éperonnent de leur acuité blessante. Ceux-là nous rappellent sans ménagement à nos faiblesses de lecteur, jusqu’à nous faire captifs d’une mésaise sournoise, durable. C’est le cas de l’incommodant Monsieur Caraco.

Quand même les origines d’Albert Caraco ne suffisent pas éclaircir son œuvre ombreuse, elles nous offrent, pour le moins, des indices de choix. Né en 1919 dans une famille sépharade de Constantinople, Caraco grandit en Europe centrale, à Berlin notamment, dans l’ombre d’un père courtier en finances. En 1939, fuyant le nazisme, il s’exile avec ses parents en Amérique du Sud, où il reçoit à la fois une éducation catholique et la nationalité uruguayenne. Avide d’auteurs classiques, il est déjà très à l’aise en français, mais également en anglais, en allemand, en espagnol. Au lendemain de la guerre, il s’installe à Paris, où il mesure l’ampleur du désastre. Dès lors, sa vie d’ascète sera consacrée toute entière à la littérature. Il abjure les enseignements d’hier et s’astreint à une discipline de fer, six heures d’écriture par jour à horaires fixes, une régularité horlogère et un retranchement claustral. « Je fais profession de haïr le monde », confesse-t-il en contempteur d’un genre humain qu’il abhorre. Sa pensée est libre, mais son désespoir fait méthode, jusque dans ses ultimes résolutions : ajournant un projet de suicide par seul égard pour ses géniteurs, Caraco se pend en septembre 1971, quelques heures après le décès de son père.

Dans un registre où Cioran parvenait à nous distraire, Caraco se contente, quant à lui, de nous assommer. Ses constats péremptoires fusent comme des sentences de mort, portés par sa belle prose qui, empruntée aux modèles qui lui sont chers, fait le glacis d’une réflexion âpre et fielleuse. C’est probablement à sa sincérité brute, volontiers provocatrice, que Caraco doit son statut de penseur maudit. Les éditions L’Âge d’Homme explorent, depuis plusieurs années, son œuvre gigantesque et la publient. Initiative d’autant plus louable qu’avant elle aucun dictionnaire des littératures, aucune anthologie quelle qu’elle fût, ne s’était hasardé à en faire mention ou à en commenter le propos : ses imprécations rageuses, ses radotages lancinants, ses contradictions pèsent, corrodent, découragent, au point de les taire. Jil Silberstein écrira : « Caraco est extrême, brutal, drastique et souvent déplaisant. Qu’importe ! Caraco est urgent. » L’urgence : telle fut la douleur permanente de ce praticien du néant, aspirant en pleine solitude à une célébrité qui ne vint jamais.

Lien connexe : RSR, “Devine qui vient dîner”, émission du 16 janvier 2008
Michèle Durand-Vallade recevait Vladimir Dimitrijevic, fondateur des Éditions L’Âge d’Homme.

Tueuse porte-croix

18 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Seule, inlassable passementière nocturne, coiffée de ton diadème incarnat, tu me toises de tes yeux de jais, et lentement tu te meus. La nuit toute entière bruisse d’une vie carnassière, et toi, dont la patience criminelle aiguise l’appétit, tu attends en remuant les lèvres. Ton ouvrage, déployé à funeste dessein, fait un barrage clandestin entre les linteaux d’une vieille porte ; un soupçon de bise en agite l’étoffe d’argent. Au bout d’un rai de lune, ton ombre conçoit sur le prélart de l’abattis une vague chimère, entre hydre et guivre, entre mauvais rêve et désir interdit. Quelle obscure manigance ton esprit brode-t-il ? Songes-tu aux mailles de ton piège sans cesse recommencé et aux créatures qui s’y perdront ? Songes-tu à l’amant imprudent dont tu mordras le cou après l’étreinte ? Épeire à la robe épiscopale, porte-croix en prédation, ultime locataire de ces édicules où nul ne va plus, tu prones en vestale comme une déité de chitine et ton camail arbore de brûlantes mises en garde. Solitude vaniteuse d’une meurtrière en sursit… Cette nuit peut-être, la chevêche prendra son envol et t’arrachera à ton logis de dentelles. Songes-tu à l’homme qui, dans son sommeil, périra avec toi ?

Caracutu

5 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Depuis la ligne de crête qui part de l’Ursellu en remontant vers le col, mon regard glisse sur la courbe de cette vallée profonde qu’un camaïeu de jade et d’émeraude ourle au fil d’une rivière mussée sous les yeuses. Le chemin qui mène à la prise de Caracutu épouse les caprices d’un adret pentu, dégradé par l’ouvrage des pluies. J’ai laissé là, jadis, un peu de nous. Un peu de mon chagrin, de ma tristesse hiémale. Et tandis que j’approche du grand bassin, les ombres s’entremêlent, la forêt se referme, les eaux sourdent, l’air se corrompt. C’est ici que le sentier expire, au bord de la rivière. Derrière la crête, là-haut, je devine la chaleur du soleil sur Cruellari, je devine le silence sélène de Pulgeri, les anciens chaufours et la chapelle en ruine, la strada cavadaghja de Faria Catena, je devine la sainte croix de laquelle on aperçoit la mer, entre deux arbres morts. Ce paysage n’est pas visible depuis l’endroit où je suis. Il s’impose au souvenir de qui s’en souvient, il s’offre entier à qui en éprouve le manque. J’ai ouvert le vallon de Caracutu comme on ouvre un coffre à jouets, avec l’impatience maladroite d’un enfant. Dans l’eau noire du bassin, un peu de nous repose.