Par amour du chiffre
- Jeudi 27 septembre 2007
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Soit p et q deux grands nombres premiers d’une longueur minimale de 1024 bits. On les choisira forts, c’est-à-dire de sorte qu’ils soient plus grands que la moyenne arithmétique de leurs deux voisins premiers respectifs. Multiplions-les. Le produit n = pq est intéressant, car sa factorisation se révèle difficile. Soit [p, q] la clef privée, soit [n] la clef publique. Soit x le message en clair. Chiffrons x par : f(x) = x² mod n. Le chiffrement requiert la clef publique, le déchiffrement la clef privée. Si l’on possède p et q, il suffira de deux racines, un Euclide étendu et les restes chinois pour extraire de f(x) quatre sorties, parmi lesquelles x ; on assignera à un procédé annexe la fonction de déterminer la bonne sortie. Voici exprimée, en termes peu experts, la théorie d’un cryptosystème asymétrique. Aussi longtemps qu’une solution globale au problème de la factorisation des grands nombres ne sera pas trouvée, ce code simplissime demeurera viable.
Quand l’écriture de Cunsigliu m’a offert la possibilité d’exploiter le thème de la cryptographie, j’ai aussitôt compris, non sans quelque amertume, que cette incursion poserait problème à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle allait apporter une couleur âprement scientifique là où l’intrigue eût réclamé un développement plus onctueux. Ensuite parce que le choix des techniques mises en œuvre risquait de bouleverser la vérité historique et de faire surgir des anachronismes. Enfin, et surtout, parce que le goût du chiffre relève d’un effet de mode, d’une passion populaire qui, selon moi, n’est pas amenée à durer. Alors que faire ? Ne pouvant désavouer mon idée initiale, j’ai décidé de l’exploiter quoi qu’il en coûte, en prenant garde de m’éloigner des tentations du scientisme. Ce que je redoute le plus, c’est de devoir, le moment venu, faire amende honorable d’un argument mal maîtrisé. Voilà pourquoi mon « code » sera dépourvu de complexité.

L’œuvre de György Ligeti a bien souvent célébré l’heureuse rencontre entre la musique et les mathématiques. D’aucuns se souviennent de son Requiem comme d’une pièce trop sépulcrale, mais n’oublions pas que Ligeti a voulu en faire l’exemple d’un compromis entre art et science : l’usage des chiffres n’y est pas seulement expérimental et ludique, il participe du processus de création. Sous les doigts ingénieux du musicien scientifique, l’émotion prend corps, subrepticement, et se cristallise. Mais où se situe l’homme dans cette démiurgie glaciale ? On le trouvera plus présent dans le Concerto roumain, datant de 1951. Cette œuvre résonne comme la rémanence d’un vieux souvenir, remontant à une époque où l’occupation magyar s’étend encore jusqu’aux pieds des Carpates. Ligeti découvre les mystères du folklore valaque, avec sa curiosité d’enfant. Des chamans survoltés et grimés jouent du violon, du “cimpoi” (cornemuse) et surtout du “bucium”, sorte d’alphorn. Magique et troublante, l’anomalie tonale du bucium correspond à une acoustique logique, naturelle. Ligeti étudiera la musique populaire roumaine jusqu’à la livraison de son Concerto, qui fut interdit d’exécution à Budapest, ne répondant pas aux canons esthétiques imposés par le régime. Un dissident est né : contre l’ordre et l’harmonie, György Ligeti érige un style radicalement chromatique. La dictature stalinienne a fortuitement fait de ce beau Concerto roumain le point d’achoppement de deux revendications connexes : le droit à la dissonance et le refus de l’avilissement.


