Marc Bonnant

Ligeti, entre dissonance et dissidence

22 septembre 2007. Par Marc Bonnant

L’œuvre de György Ligeti a bien souvent célébré l’heureuse rencontre entre la musique et les mathématiques. D’aucuns se souviennent de son Requiem comme d’une pièce trop sépulcrale, mais n’oublions pas que Ligeti a voulu en faire l’exemple d’un compromis entre art et science : l’usage des chiffres n’y est pas seulement expérimental et ludique, il participe du processus de création. Sous les doigts ingénieux du musicien scientifique, l’émotion prend corps, subrepticement, et se cristallise. Mais où se situe l’homme dans cette démiurgie glaciale ? On le trouvera plus présent dans le Concerto roumain, datant de 1951. Cette œuvre résonne comme la rémanence d’un vieux souvenir, remontant à une époque où l’occupation magyar s’étend encore jusqu’aux pieds des Carpates. Ligeti découvre les mystères du folklore valaque, avec sa curiosité d’enfant. Des chamans survoltés et grimés jouent du violon, du “cimpoi” (cornemuse) et surtout du “bucium”, sorte d’alphorn. Magique et troublante, l’anomalie tonale du bucium correspond à une acoustique logique, naturelle. Ligeti étudiera la musique populaire roumaine jusqu’à la livraison de son Concerto, qui fut interdit d’exécution à Budapest, ne répondant pas aux canons esthétiques imposés par le régime. Un dissident est né : contre l’ordre et l’harmonie, György Ligeti érige un style radicalement chromatique. La dictature stalinienne a fortuitement fait de ce beau Concerto roumain le point d’achoppement de deux revendications connexes : le droit à la dissonance et le refus de l’avilissement.

L’Œil de la Lune

12 septembre 2007. Par Marc Bonnant

Il est des livres que l’on aime si absolument, d’un amour si exclusif, qu’on souhaiterait être seul à les avoir aimés, seul à les avoir lus. Le devoir de partage s’effacerait presque devant le plaisir égoïste de la découverte. C’est ce que j’éprouve pour ce curieux ouvrage paru au CCL de Grenoble en 1985 sous le titre L’Œil de la Lune. Il s’agit d’un recueil de treize nouvelles signées par quelques-unes des plus fines plumes françaises du genre fantastique. De toute évidence, les auteurs avaient pour but de nous confondre entre malaise et ravissement : à l’instar de la singulière facture de l’objet, remarquable pour son format, les textes y sont pareillement composés pour séduire et troubler. Si chaque nouvelle répond de la sensibilité particulière de son auteur, une même ligne tonale traverse l’ouvrage de part en part. C’est ce qui surprend le plus dans “L’Œil de la Lune” : le recueil entier semble avoir été rédigé d’une seule main. D’avoir concouru à l’harmonie, les co-équipiers de cette aventure littéraire ont tiré le meilleur parti. Ils nous offrent un livre intime, faits de chuchotis et de confessions, qui ne rechigne pas aux procédés d’audace. Je citerais pour exemples la cruelle équivoque perpétrée par Philippe Cousin dans “Une vertigineuse Punition”, la rencontre d’outre-tombe dans “Le Parachutiste” de Jean-François Laguionie, le beau récit de Jean-Pierre Andrevon, et surtout, assénée comme l’estocade finale, l’époustouflante nouvelle de Jean-Pierre Bours intitulée “La Femme dont il ne restait rien”, une de ces histoires qui font revivre les livres dans l’inconfort des mauvaises nuits. [L’Œil de la Lune - Treize nouvelles fantastiques, Centre de Création littéraire, Grenoble, 1985]

L’état des plaies

10 septembre 2007. Par Marc Bonnant

Nous sommes faits de la douleur de nos souvenirs. La mémoire nous abîme. L’amnésique est-il heureux ? J’ai dévidé des nuits entières à refaire ma vie, à relire de vieilles correspondances, m’empoisonnant de leur emprise vireuse. J’ai fait la comptabilité de mes joies et de mes peines, scrupuleusement, parvenant au constat d’une formidable déconvenue : la permanence des peines ouvre des plaies septiques, tandis que les joies révolues creusent les gouffres de la mélancolie. Inutile de déconstruire son passé si l’on souhaite l’oblitérer, et lui faire face est une gageure périlleuse. Le laisser fermenter au fond de l’oubli, c’est prendre le risque de le faire sourdre inopportunément, fulgurant, dévastateur, et de le voir prendre corps dans les ombres. Nous sommes notre passé. Le socle de notre avenir roule sur les billots qui servent à le faire avancer et que nous récupérons derrière nous, inlassablement.

Un songe

5 septembre 2007. Par Marc Bonnant

L’obscurité a enrobé la ville. Le parking est vide, mais je le traverse néanmoins car nous n’avons plus guère d’endroits où aller. Nous sommes égarés. C’est au milieu de cette place que je décide d’arrêter le véhicule. J’aurais pu rouler vers ce bâtiment verdâtre jusqu’au pied duquel le parking s’étend, mais non : je choisis de m’arrêter là. Je sors de la voiture, je referme précautionneusement la portière et je marche en direction de l’immeuble. A mi-parcours, je me retourne : depuis l’intérieur du véhicule, tu m’observes en silence. Sur tes lèvres, un sourire ? une ombre de regret ? un trait d’inquiétude ? Je sais, et tu sais également, que ce sera le dernier regard que nous échangerons. Cette conviction-là, aberrante dans le cadre du réel, est rendue infrangible par le rêve. Je poursuis ma marche. Un large escalier s’ouvre sur l’entrée d’un sous-sol. Je m’y engage. Je m’y perds et j’y meurs. Il est des nuits dont on ne sort pas indemne. En fait, on ne sort indemne d’aucune nuit.

Le champ du signe

4 septembre 2007. Par Marc Bonnant

Pourquoi prendre la peine de parler bien ? Pourquoi, en effet, se résoudre à cet effort inutile quand notre langue permet d’exprimer l’essentiel à l’aide d’interjections et d’onomatopées ? Une collection de borborygmes suffira bientôt à nos besoins, sans les contraintes de la grammaire ou de l’orthographe. Certains mettront la réduction du lexique et la disparition des mots sur le compte d’une nécessité sociale. Mais ce sont les dernières chances du français qui se jouent dans les bouches les plus doctes, ces bouches surannées dont l’engeance des sots se rit ; car dans celles des aventuriers qui affectent les barbarismes et les solécismes, les “malgré que” éhontés, les subjonctifs sacrilèges suivant “après que” et les hideux conditionnels flanqués après “si”, l’idiome se corrompt, il tourne au vinaigre. Aujourd’hui manque à l’enseignement de la langue un réel esprit de compétition : apprendre à nos jeunes que celui qui maîtrise le langage s’approprie non seulement de l’intelligence, mais aussi du pouvoir. Le pouvoir d’agir par les mots.

Les derniers hommes

1 septembre 2007. Par Marc Bonnant

Être misanthrope relève de cette détestation universelle que l’on se croit en droit d’éprouver un jour où, distraitement, on oublie son appartenance au genre honni. Le plus égaré des hommes celui qui, revenu de son dégoût des autres, n’a pas vu que l’autre n’est qu’une projection de soi ; le plus éclairé en revanche celui que la conscience de s’être haï lui-même à travers l’autre aura sauvé de l’exécration. La misanthropie éclairée n’est pas tant la constatation torpide du désastre humain que l’inquiétude du devenir de l’homme. Et c’est un devoir moral, presque civique, que de se préoccuper de l’avenir de la communauté humaine. La misanthropie, un acte civique : a-t-on lu syllogisme plus douloureux ? Chaque instant perdu à côtoyer nos semblables nous instruit sur l’inéluctabilité du sort de l’homme. La colonie des derniers hommes s’éloigne dans un lent cortège carnavalesque : ils concélèbrent leur disparition, en rires et en chansons.