Les automnes de l’âme
- Vendredi 7 décembre 2012
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La mélancolie n’a plus cours, à tout le moins dans l’état où les Romantiques nous l’ont laissée. Seuls les nostalgiques s’emploient encore à la faire chanter, au gré d’un souvenir mâtiné de chagrin ; mais la nostalgie, pour séduisante qu’elle soit, demeure un art sans noblesse. Déjà, le poète désabusé et sarcastique de Mon cœur mis à nu avait annoncé la fin d’un temps. Sa postérité directe s’est inventé un succédané depuis le décadentisme, une autre façon de désespérer, plus frivole, plus pernicieuse aussi : la désinvolture, versée dans le dédain de tout et le culte de l’indifférence. On a vu, peu à peu, la posture de l’écrivain incliner au nonchaloir, sinon à l’indigence, le sujet être placé si haut qu’il disparaît du récit, le verbe s’assécher, se corrompre, se disloquer, l’expression même, à force de suggérer, cesser de signifier… Tout cela au nom d’une nouvelle manière de dire son ennui ; c’est bien cher payé. Il ne reste plus rien, semble-t-il, de la prose expansive et prodigue des initiateurs du « vague des passions », même si la descendance oublieuse ne peut dignement s’y soustraire sans prétendre au déni de filiation. Simple renoncement ou déclin naturel d’un genre honni ?
Avant d’être poétique, la mélancolie est d’abord une notion médicale. De la poésie, elle acquerra la force de suggestion mais aussi l’indétermination ; son équivocité est, en ce sens, à rapprocher de celle que les Lumières ont réservée à l’idée de Nature. La médecine classique désigne sous le nom de « bile noire » ou melankholía (de mélas « noir » et khōlé « bile ») une des quatre humeurs du corps, avec le flegme, le sang et la bile jaune. Près de vingt siècles durant, depuis Hippocrate, les mystères du soma et de la psyché ont trouvé une traduction scientifique grâce à la thèse humorale. Les Grecs reconnaissaient un rapport étroit entre les quatre humeurs corporelles, les quatre saisons de l’année, les quatre états de la matière… Les âges de l’homme eux-mêmes se suivent dans l’ordre des saisons, et comme un reflet de l’automne à l’âge des grandes inquiétudes, la mélancolie qualifie maintenant un type de comportement, une disposition d’être.
L’Antiquité distingue deux notions pour exprimer cette attitude : la folie, que la dramaturgie a largement illustrée, et la frénésie. Perçue comme un « obscurcissement de la raison », la folie résulte d’un excès de substances noires ; c’est le sens initial de la mélancolie. L’exemple des rois fous (Ajax, Bellérophon, Héraclès) élève cette disposition au rang de « folie supérieure » et la rapproche d’une conception platonicienne de la démence, une vésanie funeste et aveugle, celle du tyran. Mais un lien entre folie et frénésie, entre pathologie et expression poétique, est entrevu plus clairement par Aristote selon qui tous les héros de la Tragédie sont des mélancoliques. On sait l’importance de la mythologie et de l’astrologie sur la définition des caractères chez les Grecs ; dans le cas de la mélancolie, ce recours fait appel aux figures syncrétiques de Cronos et de Saturne. Le premier est le plus ambivalent des Titans : père des hommes et des dieux, mais aussi solitaire, déchu, exilé, il est à la fois engendreur et dévoreur de ses propres enfants. Le second, son équivalent romain, est une divinité agraire connotée plus favorablement, bien que l’astrologie lui confère une influence néfaste ; c’est un dieu dormant qui n’est libéré du sommeil qu’à l’aube des Saturnales.
Les « enfants de Saturne » sont les créatures les plus malheureuses au monde, mais la tradition voit en eux des élus honorés de dons précieux, et cette dualité, propre au caractère saturnien, est aussi celle du dieu maudit : ennemi de la vie terrestre, Saturne inflige la mélancolie aux mortels mais il peut aussi les en libérer par l’élévation de leur âme. Le néoplatonisme de Plotin (IIIe s.) confirmera cette ambivalence, et l’Italie de la Renaissance va la renforcer plus encore en associant l’icône du dieu-planète à son référent devenu explicite. C’est d’ailleurs à la Renaissance que la notion de « génie » apparaît dans les arts. La perspective d’un homme nouveau, maître de sa pensée et de son destin, exhausse les idéaux du temps : l’homo literatus préside aux aspirations de Landino, de Politien, de Marsile Ficin, de Laurent le Magnifique. Bientôt la méditation humaniste succède à l’éprouvante acedia médiévale, et lorsque le « génie mélancolique » s’illustre chez les peintres et les philosophes, Ficin y perçoit l’œuvre d’une contemplation vouée toute entière à la créativité, tandis que chez Landino, pour qui il ne peut y avoir de connaissance sans épreuve morale, Saturne figure l’emblème de la vita contemplativa.
Voilà compendieusement retracé le chemin de réflexion qui mènera peu à peu la mélancolie du mystère antique à la psychologie du comportement. Nous voyons transparaître la souffrance des « êtres supérieurs » dans une maxime du XVe siècle due à l’augustin Legrand : « A mesure que la cognoissance vient, le soucy croist, et l’omme se mérancolie plus et plus, selon ce qu’il a de sa condicion plus vraie et parfaite cognoissance. » (1) Le mélancolique serait donc ce sujet regardant en soi et qui, se connaissant enfin, ne se reconnaît pas dans le monde ; l’affirmation lucide de cette intériorité souffrante naît d’une inconciliation entre le sentiment d’un infini intérieur et l’évidence d’une finitude objective. C’est la solitude de la conscience prise au piège dans les mailles d’une réalité qu’elle récuse parce qu’elle n’en agrée pas les règles. « Âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, de tout ce qui est passager, d’un terme enfin, à quelque distance qu’on le place. » (2) Au constat de la baronne de Staël répond Chateaubriand par les mots de René : « Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur ? » (3) ― mots que Senancour fera redire à Oberman : « Que m’importe ce qui peut finir ? » (4)
La hantise des limites, de la négation de l’infini, de l’enfermement et du déterminisme, étend son ombre jusqu’au spleen baudelairien : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle | Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis… » (5) Il semble que les pas de Pascal résonnent encore dans les jardins de ce XIXe siècle déprimé où l’on aime tant dire ses maux et son ennui ! La mélancolie y éclot comme une fleur rudérale, au pied des vestiges dont Diderot vantait la beauté triste : « Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe, il n’y a que le monde qui reste, il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux, ce monde ! Je marche entre deux éternités… Et je ne veux pas mourir ! » (6) De même que la réflexion humaniste se nourrissait de contemplation, celle du mélancolique ne va pas sans plaisir, un plaisir ambigu et paradoxal s’incarnant, par exemple, dans cette « poétique des ruines » si chère au XVIIIe siècle. Alors l’instant d’une méditation devant les restes d’une chapelle suffit à travestir la perception du temps : le poète transforme le monde en une éternité dont il détient la clef ! Pascal avait déjà évoqué cette revanche dérisoire de la conscience sur la finitude : « Quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui ; l’univers n’en sait rien. » (7)
Comme tous les genres qui ont l’heur de plaire, celui-ci devait subir les inconvénients de son succès. L’usage de la mélancolie, que l’on dit et redit jusqu’à l’affadissement, n’obvie pas aux facilités de la mièvrerie : « Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie… » (8) sanglote Delille. Et Tristan L’Hermite n’avait-il pas fait chanter un « rossignol mélancolique », (9) cent cinquante ans plus tôt ? En vérité, la clairvoyance de Diderot reste un fait rare à une époque où l’on épuise le sujet au prix de son usure certaine. Bien sûr, cet affaiblissement n’est pas imputable au seul XVIIIe siècle ; la Renaissance italienne l’avait déjà amorcé. Si la mélancolie de Ficin ou de Pic de la Mirandole est teintée de magie et d’hermétisme, l’ambiance que le néoplatonisme médicéen déploie autour des arts l’affecte bientôt d’un prosaïsme contagieux. On aime à associer les termes artiste et mélancolique, jusqu’à l’excès. De fait, Michel-Ange fut un peintre mélancolique, de même que Raphaël dont Pauluzzi dira : « Il incline à la mélancolie, comme tous les hommes doués de dons si exceptionnels. » (1519) C’est que, déjà, deux vues s’opposent en une même idée : l’une philosophique, statuant sur la condition existentielle du « malade de l’âme », l’autre psychologique, s’interrogeant sur l’acuité de cet être singulier qu’est l’artiste saturnien.
Les Romantiques reprendront à leur compte une opinion observée au XVIe siècle, selon laquelle le génie n’est mélancolique que s’il se sait supérieur à son œuvre. Cette attitude a dû sa vogue au fait qu’elle fut, avant tout, une source d’agrément et d’opportunisme : l’artiste aurait donc le privilège de convertir les affres de l’insuccès en une intime conviction de prééminence. Pourtant, une fois encore, la confusion guette, car dans l’esprit d’aucuns les tourments d’un génie, quel qu’il soit, ne sont guère dissemblables à ceux de l’homme ordinaire, et le comportement mélancolique ainsi banalisé peut dès lors venir justifier toute forme d’échec ; l’emploi abusif du terme, d’emblée devenu modique, accompagne aussitôt les moindres déconvenues de la vie. Mais au-delà du fait sémantique, c’est le problème de la marginalité éthique et sociale du « génie mélancolique » qui est soulevé. Diderot n’avait-il pas affirmé qu’à la morale usuelle se confronte « une morale propre aux artistes et à l’art » ? Cette propension à la marginalité est ingénieusement exploitée par le Romantisme au moment où l’art créateur commence à se distancer de l’art officiel et où la faillite sociale de l’artiste prétend fournir la preuve de sa précellence spirituelle, du fait que ce dernier s’abstrait volontairement d’une société qu’il juge médiocre. Pour Vigny, (10) la mélancolie par dépit social est même constitutive du tempérament artistique.
Toutefois, l’engagement politique des Romantiques a démontré qu’ils pouvaient surmonter ce « saturnisme » dont l’attraction morbide les détournait jusqu’alors de la chose publique. Vigny s’immerge dans la lutte avec la certitude de défendre une mission tout exprès dévolue à l’artiste ; et dans un même élan, Hugo s’exclame : « Peuples ! écoutez le poète ! | Écoutez le rêveur sacré ! | Dans votre nuit, sans lui complète, | Lui seul a le front éclairé. » (11) Nous nous sommes déjà bien éloignés de René, que le père Souël, en bon jésuite, jugeait si âprement : « Un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît, et qui s’est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d’inutiles rêveries. » (12) À partir du rêveur coupable, châtié par le monde qu’il renie, le XIXe siècle a conçu un libertaire épris d’action : le saturnien s’est découvert pour ambition de guider les hommes, sa « vie contemplative » doit inspirer la leur et l’orienter. On comprendra cependant que cette métamorphose contre-nature ne puisse se réaliser qu’en climat de turbulence sociale, et qu’hors ce contexte la figure archétypale du mélancolique demeure celle que Chateaubriand avait façonnée avec René.
Pour nombreuses qu’elles soient, les variétés de la mélancolie possèdent toutes un trait commun : c’est la conscience douloureuse d’un terme, d’une limite, et l’angoisse incoercible d’y être subordonné. Le sentiment de supériorité en est une réaction, un corollaire et non une cause. On pourrait croire que cette hauteur dans la souffrance confère au saturnien quelque vertu de stoïcisme, si l’on omettait de rappeler qu’il ne s’agit pas d’un acte de pénitence mais d’un état de fait (un fatum) déterminé par la constitution psychique du sujet. L’atavisme mental demeure au cœur de la question étiologique : la définition initiale d’Hippocrate invoquait déjà la psyché, (13) avant que la théorie humorale ne s’impose jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. (14) Esquirol, élève de Pinel, défendra la primauté du mental sur le soma : « La mélancolie consiste dans un faux jugement que le malade porte sur l’état de son corps, qu’il croit être en danger pour des causes légères. » Cette analyse confirme, en outre, deux points essentiels : d’une part que le sujet s’observe en dedans, par repli ou involution, et d’autre part qu’une évidente proximité symptomatique rapproche la mélancolie de l’hypocondrie. Notons qu’à l’époque de Pinel, Esquirol ou Leuret, on prescrivait d’ordinaire la douche froide dans le traitement des mélancolies persistantes… De nos jours, en psychiatrie, « mélancolie » désigne des cas de dépressions graves à structure psychotique, traitées par les neuroleptiques ; le lexique médical réhabilite donc le sens archaïque de folie, tandis que l’acception littérale conserve la signification que l’usage commun a banalisée.
Du taedium vitae stoïcien à l’acedia monacale, du spleen de Cheyne au « mal du siècle », de la « marinade » flaubertienne à la nausée de Sartre, toutes les formes occidentales de la mélancolie ont reflété uniment la scène d’un contentieux intérieur opposant le corps à l’esprit, l’objectif au subjectif, la société à l’individu, l’œuvre à l’artiste, la finitude à la conscience… Certes, le mélancolique est un être en conflit perpétuel, soumis au diktat d’une réalité opprimante dont il souhaiterait s’affranchir ; mais cette servitude qui l’obsède, et que la médecine compte parmi les « maladies de l’âme », ne saurait démentir la contribution du fonds mélancolique dans toutes les expressions de l’Art, confirmant dans leur conviction ceux qui voyaient là une aptitude plutôt qu’une attitude. Des atrabilaires antiques jusqu’à nos antihéros contemporains, la longue lignée saturnienne n’a jamais été tourmentée que par le même démon millénaire qui, à l’instar du dieu-planète, tantôt sommeille, tantôt s’incarne.
(1) Le Livre de bonnes mœurs, 1410.
(2) De la Littérature, 1ère Partie, chap. 11, 1800.
(3) René, 1802. Le vague des passions, ou comment habiter « un monde vide avec un cœur plein ».
(4) Oberman, Lettre XVIII, 1804.
(5) Les Fleurs du Mal, « Spleen », n° 78.
(6) Salon de 1767.
(7) Pensées, §348 (Brunschvicg), 1670.
(8) Les Jardins, Chant II, 1782.
(9) Plaintes d’Acanthe, « Le promenoir des deux amants », 1633.
(10) A. Le Breton dit de Vigny qu’il fut un « cornélien mélancolique ». Cf. Le Roman français au dix-neuvième siècle, 1ère partie, Slatkine, 1970, p. 297.
(11) Les Rayons et les ombres, « Fonction du poète », 1840.
(12) Dans Le Génie du christianisme, Chateaubriand définie les « âmes mélancoliques » comme suit : « Dégoûtées par leur siècle, (…) elles sont restées dans le monde sans se livrer au monde : alors elles sont devenues la proie de mille chimères ; alors on a vu naître cette coupable mélancolie… »
(13) « Quand la crainte et la tristesse persistent longtemps, c’est un état mélancolique. » (De l’art médical, LGF, 1994, p. 464)
(14) Dans l’Encyclopédie : « Tous les symptômes qui constituent la mélancolie sont le plus souvent excités par quelques vices dans le bas-ventre et surtout dans la région épigastrique. (…) Le cerveau n’est que sympathiquement affecté. » Quinze siècles plus tôt, Galien écrivait : « De l’estomac enflé et rempli de bile noire, des vapeurs montent à l’encéphale, offusquent l’intelligence, et produisent les symptômes mélancoliques. » (De la bile noire) Par analogie, notons qu’un texte de Maupassant reprendra l’idée d’un dysfonctionnement viscéral : « Un estomac malade pousse au scepticisme, à l’incrédulité, fait germer les songes noirs et les désirs de mort. (…) Je ne me tuerais peut-être pas si j’avais bien digéré ce soir. » (Suicides, 1880)
Indices bibliographiques
• D. Arasse, « La mélancolie, de la science à l’imaginaire », in Médecine de France, n° 223, 1971, p. 25-42.
• Klibansky, Panofsky & Saxl, Saturne et la Mélancolie, Gallimard, 1989.
• J. Starobinski, L’Encre de la mélancolie, Le Seuil, 2012.
• H. Tellenbach, La Mélancolie, PUF, coll. Psychiatrie ouverte, 1985.

Tous les hommes concourent au désir d’être heureux. La recherche du bonheur, ainsi qu’une loi naturelle selon Diderot, orchestre nos vies : « Il n’y a qu’une passion, celle d’être heureux. » Conducteur de nos destins, il demeure pourtant rare dans la littérature ; si nombre de livres parviennent à nous combler de joie souvent, on déplore hélas qu’ils s’emparent peu du sujet. Comment interpréter ce vide ? Y aurait-il inadéquation entre expression du bonheur et écriture romanesque ? Peut-être faut-il rappeler que l’on n’est pas heureux de la même manière en fonction de l’époque et du lieu. Dans l’Antiquité déjà, le mot bonheur recouvre davantage un idéal qu’une réalité. L’hédoniste ne recherche pas le plaisir pour le plaisir, mais plutôt le plaisir gagné sur la souffrance, car une existence toute entière dévolue à la jouissance est absurde à l’échelle du bonheur. En cela, l’hédonisme ne serait qu’un pessimisme déguisé, mais un pessimisme pragmatique et moral. Il n’y a pas de désir satisfait : telle sera ensuite l’affirmation de l’épicurisme, dont l’austérité inspire à l’ascèse. Les grands monothéismes reprendront cette idée à leur compte.
Le mystère de Nerval réside au fond des yeux d’Aurélia. Là est la clef, et cette vérité implicite, que nul ne saurait contredire, traverse uniment près d’un siècle et demi de littérature biographique consacrée à celui que Théophile Gautier, son ami, définira ainsi : « Comme les hirondelles quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien et tout charmant, et s’envolait pour continuer son rêve dans la vie. » Un oiseau, à l’instar de ceux qui peuplent Aurélia, messagers d’une éternité rêvée où vivent les êtres disparus et jadis chéris. Que sait-on de Nerval ? À peu près tout ce qu’il convient de connaître : son ascendance, son enfance, sa vie très ordinaire d’écrivain de son temps, sa lente descente aux enfers… Rien n’échappera à l’enquêteur scrupuleux pour peu qu’il y consacre l’effort nécessaire ; et malgré cela il subsistera encore, une fois les témoignages épuisés et les corrélations déduites, l’énigme opiniâtre d’un homme se rêvant un autre, puis devenant cet autre, jusqu’à l’expropriation de soi par soi.
Il nous faudrait mentionner aussi la blonde Ermerance qui le soir soupire des chansons dolentes à la citerne de Mortefontaine, les belles Laure et Béatrice, Sophie Dawes la chasseresse au port majestueux que Nerval adolescent croise à l’orée d’un bois, Jenny Colon bien sûr, la perfide actrice — mais parmi toutes, la plus absente des idoles disparues, celle dont il ne reste rien sinon le délicat souvenir d’une ressemblance avec La Modestie de Prud’hon : Marie-Antoinette-Marguerite, la mère du chantre orphelin. L’image sublimée de la défunte croise, au fil des rêves et des visions, celles de grandes figures éternelles : la Vierge Marie, Isis la déesse salvatrice, la Reine de Saba, la Sophia, féminité intérieure de Dieu… Au fond des yeux d’Aurélia dorment, silencieuses mais fécondes, toutes les mortes de Nerval. Le récit les y retient captives pour toujours : le texte comme suaire, le verbe comme tombeau. Cette superposition des portraits n’est possible qu’à travers les sortilèges d’une seconde vie incarnée dans le rêve, auquel on accède par « ces portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible. » Don de clairvoyance, semblable à l’aleph borgésien, la folie devient ce lieu privilégié d’où l’on observe l’univers dans sa globalité temporelle et spatiale : « Tout prend un aspect nouveau, tout agit, tout se correspond, tout a un sens. »
Parmi nombreux autres, la littérature moderne connaît deux exemples remarquables de mémoire eidétique : le Funes de Borges et le Joueur d’échecs de Zweig. Du premier, nous dirons qu’il s’agit d’une créature élaborée dans la pure tradition de l’imaginaire borgésien ; l’immense mémoire d’Irénée Funes serait comme un récipient sans fond, une manière de mémorandum perpétuel où tout nouveau souvenir viendrait s’ajouter à la somme inaltérable des précédents. Pareille faculté, exprimée dans cet infini si cher à l’Argentin, ne saurait se concevoir même dans l’hypermnésie la plus élevée. Abandonnons Funes pour cette fois, car nous trouverons chez le second une parenté plus immédiate avec le réel ; ce dont est capable le « M. B. » de Zweig confine également au miracle, certes, mais il s’agit avant tout d’une aptitude acquise et non d’un don, exception faite de toute prédisposition favorable. Pour phénoménal qu’il soit, « M. B. » n’en demeure pas moins possible, contrairement à l’inconcevable Funes, et c’est en cela que le récit de Zweig se montre inquiétant, sinon dérangeant.
À chaque fois que la connaissance s’empare du problème de l’être, surgit, impérieuse, la question leibnizienne, à laquelle nul savoir rationnel ne pourra jamais répondre et qui pourtant demeure le socle de cette discipline fondamentale qu’Aristote nommait « philosophie première ». Or l’étude des causes premières, des principes causa sui, ne saurait exclure celle des fins dernières, de la destinée. On mesure aussitôt l’étendue du champ de la réflexion métaphysique et la distance qui sépare le cogito des horizons vers lesquels il tend.
Ce sont les Nouvelles Éditions Oswald (NéO) qui m’ont révélé Jean Ray en 1985 alors que je n’en connaissais rien, sinon que sa postérité légitime l’érigeait en « digne successeur de Lovecraft en Europe » ou en « Edgar Poe belge ». Son recueil Le Carrousel des maléfices (1) m’avait étourdi par sa concision scrupuleuse, son vocabulaire choisi et aussi ce scientisme qui annonçait déjà l’émergence d’un fantastique « érudit ». Mais sans le savoir j’avais abordé le continent Ray par ses rives les moins attrayantes, car ce que j’allais découvrir, à la suite de cette frugale mise en bouche, n’avait de comparable qu’une immersion pétrifiante sous les glaces d’une banquise…
Malpertuis (7) est à l’image de son auteur : roman ombreux et cryptique, complexe quant à la forme et au fond. Le lecteur ne doit pas craindre d’y être un peu bousculé, dès son amorce. Il s’agit d’une compilation polyphonique de récits enchâssés, de témoignages multiples offrant des points de vue différents sur un même faisceau de faits. La bizarrerie langagière qui s’en exhale n’est pas étrangère au « baroquisme » de Jean Ray, qui n’a de cesse de puiser à la source du lexique le plus précis, le plus circonstancié. Le soin apporté à la description de la demeure maudite en rend l’aspect avec exactitude : « Elle est là, avec ses énormes loges en balcon, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures grimaçantes de guivres et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. » (8)
Pour quel idéal le cœur de Sully Prudhomme bat-il ? Parnasse, romantisme : où va sa préférence ? Sans doute n’a-t-il jamais souhaité choisir. Il réside dans cet entre-deux de la poésie où Dierx, Banville, Mendès et d’autres ont séjourné aussi, un espace intermédiaire partagé entre raison et passion, entre l’amour des hommes et celui de la nature, comme si toute inféodation à un genre, tout enfermement, s’avérait contraire à la vocation du poète dont la vacillation permanente, si elle n’exclut pas l’engagement, n’arrête jamais aucune conviction décisive. Révélé par Sainte-Beuve en 1865 avec Stances et Poèmes, Sully Prudhomme n’a que vingt-six ans et déjà son élégiaque « Vase brisé » est récité partout. Gloire discrète et précoce pour ce fils de bourgeois se rêvant un autre destin que celui qu’on lui propose. Une mère veuve et rigide, une santé précaire qui lui ferme les portes de Polytechnique, un cursus juridique qu’il achève dans la fadeur des études notariales, une brève carrière d’ingénieur chez Schneider, des amours contrariées et douloureuses : tel est le bois dont Sully Prudhomme est fait, une essence à la saveur un peu âpre mais au cœur recelant une infinie richesse de nuances.
Celui qu’Alfred Knopf refusera d’éditer parce qu’il était, selon lui, « intraduisible » (1) deviendra l’un des plus grands écrivains de son temps. Borges s’éteint à Genève en 1986 après avoir illuminé les lettres latines de son immense culture pendant près d’un demi-siècle, et ce en dépit d’une cécité progressive accueillie avec une stoïque résignation. Claude Mauriac, s’accordant à l’unanime hommage que la critique et le public lui ont rendu, dira de lui : « Après l’avoir lu, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. » L’amour des lecteurs pour cet illustre Argentin, que certains ont prétendu excentrique, bien à tort, récompense les objectifs atteints d’une œuvre profondément originale dont la science facétieuse n’a pourtant jamais entravé l’accessibilité. Pour en comprendre le paradoxe, cet article se propose de synthétiser et de commenter les arguments de Roger Caillois publiés chez Fata Morgana en 2009. (2)
Quel embarras devant le flot sans fin de commentaires suscités par la question du racisme anti-corse… Il semble que la gravité du propos ait délié les langues au point de confronter l’injure à l’injure, la bêtise à la bêtise et, en fin de compte, l’absurde à l’absurde. Parfois, quand le réquisitoire ne sert plus la cause qu’il défend, parce qu’il en a oublié les ressorts, l’intérêt du dialogue de sourds s’amenuise et se perd. L’insulte est une fleur des sables, qui jaillit de rien et se nourrit de peu ; là où elle éclot, l’esprit n’a pas cours. L’employer est illusoire, sinon contreproductif, n’en déplaise à Schopenhauer. (1) À tout racisme ses causes. Aussi, plutôt que de répondre à la violence par la violence, peut-être vaudrait-il mieux se concentrer sur les origines du problème et dresser une étiologie du mal. Pour ceux auxquels cette mise en matière aura déjà coûté un bâillement, je suggère la lecture de trois sources roboratives qui les remettront sur pied séance tenante : la Petite anthologie du racisme anti-corse de Jean-Pierre Santini, (2) la Petite anthologie du racisme pro-corse de François de Negroni (3) et la Lettre aux anti-corses de Gabriel-Xavier Culioli. (4)