Malpertuis, geôle des dieux

Jean Ray (1887-1964)Ce sont les Nouvelles Éditions Oswald (NéO) qui m’ont révélé Jean Ray en 1985 alors que je n’en connaissais rien, sinon que sa postérité légitime l’érigeait en « digne successeur de Lovecraft en Europe » ou en « Edgar Poe belge ». Son recueil Le Carrousel des maléfices (1) m’avait étourdi par sa concision scrupuleuse, son vocabulaire choisi et aussi ce scientisme qui annonçait déjà l’émergence d’un fantastique « érudit ». Mais sans le savoir j’avais abordé le continent Ray par ses rives les moins attrayantes, car ce que j’allais découvrir, à la suite de cette frugale mise en bouche, n’avait de comparable qu’une immersion pétrifiante sous les glaces d’une banquise…

Lorsqu’il me fallut choisir un titre à présenter pour le rendez-vous littéraire de Musanostra du 28 janvier dernier à Siscu, deux ouvrages issus de la « littérature de l’imaginaire » m’avaient semblé convenir : Les Envoûtés de Gombrowicz (2) et Malpertuis de Ray. (3) Des deux, je retins celui où le fantastique s’exprime le plus sincèrement. En effet, si de vagues ombres hofmanniennes étreignent par endroits le roman de Gombrowicz, un irrationnel terrifiant et fécond explose à chacune des pages de Malpertuis. Cette histoire de monstres, qui revisite à sa manière l’inépuisable thème de la maison hantée, s’impose par une singularité que seul l’examen du portrait de son auteur permet de comprendre.

Jean Ray doit attendre la guerre et la fermeture des frontières avec la France pour trouver la faveur du public belge : dès 1942, ses livres rencontrent un certain succès. Malpertuis appartient à cette période. La Libération fera décroître cet intérêt soudain, mais la gloire se présente réellement en 1952 quand Robert Laffont décide de le rééditer. Ce Flamand francophone, qui n’avait d’estime que pour sa production française, (4) est alors considéré comme le porte-parole de la littérature fantastique belge. On lui doit une œuvre abondante exclusivement dévolue aux genres de l’imaginaire et constituée, pour l’essentiel, de contes et de nouvelles. Sa vie demeure méconnue, voire mystérieuse. La légende l’a dit marin, contrebandier, confondu pour abus de confiance et écroué pour cela ; on l’a dit coutumier des lieux où la malice et le crime s’exercent… En réalité, l’auteur des Contes du whisky (5) était sédentaire et sobre. (6) Il s’est éteint paisiblement en 1964 dans sa ville natale de Gand, à l’âge de soixante-dix-sept ans.

J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006.Malpertuis (7) est à l’image de son auteur : roman ombreux et cryptique, complexe quant à la forme et au fond. Le lecteur ne doit pas crainte d’y être un peu bousculé, dès son amorce. Il s’agit d’une compilation polyphonique de récits enchâssés, de témoignages multiples offrant des points de vue différents sur un même faisceau de faits. La bizarrerie langagière qui s’en exhale n’est pas étrangère au « baroquisme » de Jean Ray, qui n’a de cesse de puiser à la source du lexique le plus précis, le plus circonstancié. Le soin apporté à la description de la demeure maudite en rend l’aspect avec exactitude : « Elle est là, avec ses énormes loges en balcon, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures grimaçantes de guivres et de tarasques, ses portes cloutées. Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. » (8)

L’argument sur lequel repose le roman est le suivant : les hommes conçoivent leurs dieux, qui meurent si l’on cesse de croire en eux. Deux cosmogonies, grecque et chrétienne, s’y confrontent ; le passage du polythéisme au monothéisme renvoie à l’intériorisation de la faute, au ressenti individuel du péché. Les occupants de Malpertuis, perdus entre ombre et clarté, entre déréliction et expiation, luttent en permanence contre leur propre nature, et ce combat intérieur coûte au récit des turbulences, des disjonctions : bientôt, le lecteur est confronté aux analepses et à la pluralité des voix. L’espace et le temps se troublent, les repères s’estompent. Nous découvrons que l’oncle Cassave, maître des lieux, n’est pas seulement riche et puissant : c’est aussi un redoutable thaumaturge, dont l’âge même est incertain. L’anormalité, ubiquitaire à Malpertuis, motive une étonnante intuition scientifique : le « pli dans l’espace » évoqué par l’abbé Doucedame (9) n’est pas sans rappeler les catastrophes de René Thom… (10)

Partisan d’un fantastique à « suggestion progressive », (11) Jean Ray jette ses indices parcimonieusement, grâce à l’onomastique par exemple. La monstruosité ou la prépotence de certains personnages est parfois signalée très tôt dans le récit. Sur son lit de mort, le vieux Cassave exhorte Euryale à ouvrir les yeux pour le libérer, et aussitôt ne s’exclame-t-il pas : « Mon cœur dans Malpertuis… pierre parmi les pierres… » (12) Mettre l’intelligence du lecteur à contribution : tel est le pari de Ray. Et toujours entretenir le doute quant au sens à donner aux faits. Dans le meilleur des cas, seule une lecture active conduit à la juste interprétation des événements, mais « qu’importe de comprendre » fera dire l’auteur à une de ses créatures, précipitant l’intrigue et les personnages dans les brumes d’un clair-obscur où la vérité compte moins que la charge des symboles.

Dans son œuvre, Jean Ray exprime souvent le « danger de dire », le péril mortel qui menace les locuteurs. Peut-être son passé judiciaire explique-t-il ce contentieux patent entre loi et parole. Du témoignage au blasphème, l’écart est ténu car réécrire la Parole divine constitue une infraction sévère. Dans Malpertuis, tous ceux qui s’y emploient connaissent le châtiment ; un seul, sans lequel l’histoire même de Malpertuis nous serait inconnue, y survit. Son statut presque démiurgique le rapproche de celui de l’auteur : « une sorte de nyctalope », (13) un être clairvoyant, d’abord simple narrateur parmi les narrateurs, puis acteur à part entière. En dérobant le marbre du dieu Terme, figure sacrale de la probité, le voleur nyctalope s’empare de la mort réifiée, supplantant Cassave lui-même dans sa quête d’immortalité.

Sans conteste, Malpertuis est une œuvre importante, tant novatrice que fondatrice dans le paysage fantastique « moderne ». Affranchi des entraves du réalisme et du possible, Jean Ray s’en est servi pour transmettre, en l’espace d’un récit déroutant mais superbe, sa perception de la loi, du péché, du remords face à la faute et surtout du rôle de la création littéraire dans un système de valeurs (celui de l’Imaginaire) où les équilibres et les forces ne souffrent aucune règle conventionnelle.


(1) J. Ray, Le Carrousel des maléfices, Nouvelles Éd. Oswald, Paris, 1985.
(2) W. Gombrowitz, Les Envoûtés, trad. du polonais par Albert Mailles et Hélène Wlodarczyk, préface de Paul Kalinine, Paris, Stock/Est, 1977.
(3) J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006.
(4) Ray signait ses livres néerlandais du pseudonyme de John Flanders.
(5) J. Ray, Les Contes du whisky, coll. Bibliothèque Marabout – Géant n° G237, Éd. Marabout-Gérard, 1965.
(6) Cf. U. Thiry, « Jean Ray vu par son médecin », in Médecine de France, n° 164, Paris, 1965, pp. 36-40.
(7) Que l’on pourrait traduire par « sale tanière ».
(8) J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006, p. 61.
(9) Ibid., p. 95.
(10) R. Thom, Paraboles et catastrophes, Éd. Champs Flammarion n° 186, 1983.
(11) Cf. R. Trousson, « Jean Ray et le discours fantastique », in Études de littérature française de Belgique, Bruxelles, J. Antoine, 1978.
(12) J. Ray, Malpertuis, coll. Espace Nord, Éd. Labor, Loverval, 2006, p. 54.
(13) Ibid., p. 255.

Liens connexes
• Site Internet des Amis de Jean Ray
Malpertuis a fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Le film du même nom, réalisé par Harry Kümel, fut nommé pour la Palme d’or au Festival de Cannes en 1972. Un différend concernant le montage a donné lieu à deux versions distinctes.

 

Le plus romantique des parnassiens

Sully PrudhommePour quel idéal le cœur de Sully Prudhomme bat-il ? Parnasse, romantisme : où va sa préférence ? Sans doute n’a-t-il jamais souhaité choisir. Il réside dans cet entre-deux de la poésie où Dierx, Banville, Mendès et d’autres ont séjourné aussi, un espace intermédiaire partagé entre raison et passion, entre l’amour des hommes et celui de la nature, comme si toute inféodation à un genre, tout enfermement, s’avérait contraire à la vocation du poète dont la vacillation permanente, si elle n’exclut pas l’engagement, n’arrête jamais aucune conviction décisive. Révélé par Sainte-Beuve en 1865 avec Stances et Poèmes, Sully Prudhomme n’a que vingt-six ans et déjà son élégiaque « Vase brisé » est récité partout. Gloire discrète et précoce pour ce fils de bourgeois se rêvant un autre destin que celui qu’on lui propose. Une mère veuve et rigide, une santé précaire qui lui ferme les portes de Polytechnique, un cursus juridique qu’il achève dans la fadeur des études notariales, une brève carrière d’ingénieur chez Schneider, des amours contrariées et douloureuses : tel est le bois dont Sully Prudhomme est fait, une essence à la saveur un peu âpre mais au cœur recelant une infinie richesse de nuances.

Ce qui surprend d’emblée, outre l’exigence imposée à lui-même, c’est le souci d’indépendance défendu par cet écrivain qui, refusant toute subordination, a su s’affranchir des impedimenta que lui aurait coûté son appartenance à un courant d’école. Bien qu’approché par Leconte de Lisle et Heredia, Sully Prudhomme n’adhéra pas au Parnasse, avec lequel il collabora néanmoins, lui préférant un intimisme plus conforme à sa réalité intérieure. De même, il obviera aux tentations du romantisme, adepte d’un rationalisme pondéré qui lui vaudra les acclamations des intellectuels de son temps. En considérant la somme de sa poésie philosophique, on regrette qu’il n’eût pas assoupli la raideur trop hiératique, trop quintessenciée, de son expression au profit de cette sensibilité lumineuse qui auréole le Sully intime. Car pour simplifier très commodément, posons qu’il existe en Sully Prudhomme deux poètes aux voix distinctes, conciliables quant au fond mais différents par leur approche : celui des Solitudes, capable d’une sensibilité toute retenue mais sincère, et celui des Destins, partisan d’un criticisme à l’orthodoxie sourcilleuse.

Le Créole Léon Dierx, (1) digne héritier du stoïcien Vigny, devient parnassien en muselant sa souffrance ; il gravite, lui aussi, autour des mêmes maîtres et au son des lyres les plus écoutées du moment. À son grand dam, l’inclémence d’une situation défavorable l’ampute du rayonnement attendu ; le jour où la renommée se présente, il la décline humblement. « J’ai détourné mes yeux de l’homme et de la vie, | Et mon âme a rôdé sous l’herbe des tombeaux. | J’ai détrompé mon cœur de toute humaine envie, | Et je l’ai dispersé dans les bois par lambeaux. » Ainsi s’ouvre le prologue des « Lèvres closes » (1867), chef-d’œuvre du Parnasse. Lequel de Sully Prudhomme ou de Dierx mérite-t-il le titre du plus romantique des parnassiens ? Tous deux, en effet, ont bu aux fontaines du romantisme sans ne jamais s’en être rassasiés, parce qu’elles prodiguaient les valeurs cardinales auxquelles ils aspiraient — la liberté, parmi toutes. « Asservissement aux règles de la langue, indépendance pour tout le reste ! » : telle était, selon Duvergier de Hauranne, (2) la devise des romantiques. De toute évidence, les colonnes austères du temple parnassien entravaient déjà les épaules un peu larges de ces deux dissidents en herbe… Si Dierx cédera finalement aux blandices du Parnasse, Sully n’en franchira le parvis qu’en libre auditeur.

Dans son discours de réception à l’Académie, (3) Sully Prudhomme saisit l’occasion de dresser une généalogie de la poésie moderne. Faut-il y voir une justification de sa propre orientation de pensée ? L’argument s’ouvre sur un hommage au dernier des classiques : « L’affranchissement du goût, Messieurs, est en réalité contemporain de la Révolution française. C’est André Chénier qui, par le seul battement de son cœur, par la seule respiration de son génie, rompit le premier les lisières de l’imitation classique. [...] Jusque-là une solennité fastidieuse alanguissait le style sous prétexte de l’élever. » L’hommage n’est pas seulement littéraire : il est, bien sûr, éminemment politique car Sully Prudhomme, qui sera par ailleurs un fervent dreyfusard, voue une affection très vive pour les esprits engagés. Sa philosophie exauce pour tout vœu un acte de foi morale où seul le sacrifice personnel permet à la justice de s’accomplir. Il voit se raréfier « correspondance et sympathie entre la nation et ses poètes » et ne cache pas sa nostalgie du temps où la poésie intéressait encore les acteurs de la scène publique. À ce pragmatisme déserté, il oppose la mollesse d’une génération de poètes réfugiés dans les conforts de l’élitisme : « Par certaines recherches de formes très savantes dont les initiés seuls pouvaient jouir, ils se donnèrent le fier plaisir de rendre leurs œuvres inaccessibles aux profanes. » Ce sont ici et sans mystère les parnassiens que l’on tance d’une retraite dorée, opportunément acquise sous le second Empire.

Mais pour convertir le péché en vertu, il faut s’assurer que l’héritage du Parnasse profite aux défenseurs d’une pensée tendue vers l’action et le progrès : « La lyre que nous reçûmes de ces artistes consommés sortit de leurs mains rigoureusement construite et bien accordée. Quel usage en feront ceux qui la tiennent ? Persisteront-ils à demeurer étrangers aux passions qui agitent le monde autour d’eux, ou se feront-ils, par une réconciliation désirable, les interprètes de la pensée moderne dans ses plus récentes conceptions de l’univers et de la destinée humaine ? » Pour Sully Prudhomme, le rationalisme d’une nouvelle expression poétique née des cendres du Parnasse répond aux exigences d’un art dévolu à la science, un art dont l’existence même dépend de son utilité publique. Son œuvre philosophique, si elle s’était départie des pièges de l’exercice didactique, eût constitué un parfait exemple en la matière ; hélas, les écrits ultérieurs aux Destins (1872) souffrent d’une virtuosité glaciale qui les rend exsangues et obscurs, privés de cette chaleur de l’âme que la poésie doit exhaler non seulement pour subjuguer mais aussi et surtout pour émouvoir. Le « lyrisme analytique » de Sully Prudhomme a plié sous le poids d’un objectif probablement trop ambitieux pour lui.

Pas suffisamment impersonnelle pour être tout à fait parnassienne, pas non plus assez émotive pour être romantique, en quoi cette poésie scrupuleuse et transparente est-elle remarquable dans le paysage littéraire de la seconde moitié du XIXème siècle ? Par quels procédés parvient-elle à nous bouleverser, en dépit de son apparente sagesse ? Les Solitudes (1869) tiennent en leur sein tout ce pour quoi Sully Prudhomme vaut d’être estimé à l’égal de ses augustes contemporains. La mélancolie parfois désespérée qu’elles soulèvent est à la mesure des thèmes qui les traversent : inquiétudes amoureuses, amertume de la déception, affres de l’isolement, de la perte de l’autre… Entre la « Première Solitude », celle de l’enfant trop sensible, non encore sevré, livré trop tôt aux turbulences du monde, et la « Dernière Solitude » de l’agonisant qui dépose le masque du vivant au risque de ne plus être reconnu des siens, fleurissent toutes les formes de l’abandon et de la misère de l’homme seul. Dans la « Voie lactée », le poète s’adresse aux étoiles : « … vous ressemblez à des âmes : | Ainsi que vous, chacune luit | Loin des sœurs qui semblent près d’elle. | Et la solitaire immortelle | Brûle en silence dans la nuit. » Ces mots font écho à ceux des « Caresses » (4) : « Vous êtes séparés et seuls comme les morts | Misérables vivants que le baiser tourmente. » Il n’est un vers des Solitudes ou des Épreuves (1866) qui, par sa tonalité, par son tour rigoureux, ne soit contenu en germe dans Stances et Poèmes et qui n’en célèbre, avec une sincérité empreinte de modération, la profondeur térébrante, la beauté faussement ingénue, le souci de la perfection formelle.

Sans se soustraire au conflit de la logique et du sentiment, mais sans non plus se heurter aux contradictions, la poésie de Sully Prudhomme brise l’arbitraire des dogmes en renversant des antagonismes présumés insolubles. Faire coexister lyrisme et rigueur n’est plus une gageure désormais. L’art peut être à la fois utile, sensible et beau, n’en déplaise aux parnassiens. Promoteur d’une humanité en harmonie avec le monde, Sully Prudhomme nourrit une seule obsession : celle du don de soi au service de la postérité. S’il croit en l’immortalité de l’âme (« De l’autre côté des tombeaux | Les yeux qu’on ferme voient encore. »), (5) il fonde autant d’espoir, sinon davantage, dans le devenir des actes : « Et ceux-là seuls sont morts qui n’ont rien laissé d’eux. » (6) Or, on ne peut concevoir d’action juste et pérenne si la légitimité des maîtres est contestée. Ne s’exclame-t-il pas au terme d’un sonnet sublime : « Fuis la honte et l’horreur de vieillir les mains vides ! », (7) s’interdisant de démentir sa filiation naturelle et le legs de ses aînés ? Cet amoureux de la science et de la réconciliation, dont un précepteur agélaste dira qu’il était un « médiocre élève », se voit attribuer en 1901 le premier prix Nobel de littérature ; il en destinera la prime à la dotation d’un prix de poésie décerné sous l’égide de la Société des Gens de Lettres. Anatole France honorera sa mémoire par ces mots si appropriés : « On chercherait en vain un confident plus noble et plus doux des fautes du cœur et de l’esprit, un consolateur plus austère et plus tendre, un meilleur ami. »


(1) Sully Prudhomme crée avec Dierx et Heredia la Société des Poètes français en 1902.
(2) Prédécesseur de Sully Prudhomme au fauteuil 24 de l’Académie française.
(3) Réception de Sully Prudhomme à l’Académie française : discours prononcé dans la séance publique du 23 mars 1882, au Palais de l’Institut.
(4) Dont Maupassant citera les vers dans sa nouvelle intitulée « Solitude ».
(5) Cf. « Les Yeux », in Stances et Poèmes (1865).
(6) Cf. « Le Zénith » (1876).
(7) Cf. « L’Automne », in Les vaines Tendresses (1875).

René-François Sully Prudhomme est né à Paris le 16 mars 1839 et décédé à Châtenay-Malabry le 6 septembre 1907.

Lien connexe :
• Les quatre premiers recueils de Sully Prudhomme sont en libre accès sur le portail Poésie française

 

Les formes de l’itération chez Borges

Jorge Luis Borges à L'Hôtel, Saint-Germain-des-PrésCelui qu’Alfred Knopf refusera d’éditer parce qu’il était, selon lui, « intraduisible » (1) deviendra l’un des plus grands écrivains de son temps. Borges s’éteint à Genève en 1986 après avoir illuminé les lettres latines de son immense culture pendant près d’un demi-siècle, et ce en dépit d’une cécité progressive accueillie avec une stoïque résignation. Claude Mauriac, s’accordant à l’unanime hommage que la critique et le public lui ont rendu, dira de lui : « Après l’avoir lu, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. » L’amour des lecteurs pour cet illustre Argentin, que certains ont prétendu excentrique, bien à tort, récompense les objectifs atteints d’une œuvre profondément originale dont la science facétieuse n’a pourtant jamais entravé l’accessibilité. Pour en comprendre le paradoxe, cet article se propose de synthétiser et de commenter les arguments de Roger Caillois publiés chez Fata Morgana en 2009. (2)

Alors directeur de collection chez Gallimard lorsqu’il découvre Borges, Caillois figure parmi les premiers à le faire connaître en France et décide de le traduire. En pénétrant son œuvre, autant qu’un traducteur puisse s’imprégner des textes d’un autre, il constate que les thèmes borgésiens ne sont pas seulement garants d’unité et de cohésion, comme la ferme d’une charpente invisible, mais qu’ils constituent d’abord les matériaux d’un langage, le fonds d’une symbolique universelle. Entre toutes, une thématique s’impose chez Borges, celle de la palingénésie au sens aristotélicien de circularité du temps. Elle est annoncée dès L’Aleph par la citation de Bacon offerte à L’Immortel : « There is no new thing upon earth. (…) All knowledge was but remembrance. » La logique borgésienne emprunte souvent à la « scandaleuse nécessité du Retour Éternel », conjecture selon laquelle l’Histoire se répète comme un motif sans cesse rebattu au rythme d’une périodicité inaltérable. Pour artificieux que paraisse le procédé, Caillois en infère que Borges ne se privera pas d’en faire usage autant qu’il le faudra.

Préférence du temps circulaire par la réfutation du temps ordinaire : une révélation, expliquera Borges. (3) Quelque vingt-trois siècles plus tôt, Aristote avait fondé sa théorie du temps cyclique sur l’idée que les corps célestes se meuvent conformément à un cycle régulier et qu’ils infléchissent le comportement de la matière terrestre jusqu’à la subordonner à la répétition des mêmes processus. Soutenue par le stoïcisme et le pythagorisme, la théorie du temps cyclique ne devait trouver aucun crédit auprès du christianisme pour lequel la seule probabilité d’un Christ répété était abominable et sacrilège… Conteur avant tout, Borges se souciera peu d’expliquer la palingénésie dans ses récits, mais il y sèmera quelques indices sous forme de références et d’intertextes : aux Antiques (Démocrite et Héraclite notamment) il confrontera les Modernes, tels Luciano Vanini, conduit à l’échafaud en 1619 pour avoir défendu le postulat d’un temps cyclique, et Nietzsche bien sûr, touché par la grâce de l’Éternel Retour en 1881 sur les cimes de l’Engadine. (4) La chute orphique des Ruines circulaires (5) ne dément pas « l’impossibilité de l’être » affirmée dans les corollaires ontologiques de l’Ewige Wiederkunft.

Le labyrinthe, thème consubstantiel au précédent, peut recouvrir chez Borges toutes les acceptions possibles, qu’il soit architectural ou mental. Caillois en distingue deux sortes : le dédale à structure simple, où un seul itinéraire sans fin exclue tout choix, et le dédale à structure complexe, composé de carrefours et de couloirs, où l’infinité des voies condamne toute perspective d’issue. Le premier dessine une parabole du chemin vers le Salut et s’accorde à la forme du temps linéaire agréé par l’Église. Les labyrinthes borgésiens relèvent invariablement du second ordre : l’égaré y tourne en rond jusqu’à l’épuisement ou la folie. Le légendaire ouvrage d’Héracléopolis en est peut-être le modèle le plus ancien et aussi le plus exact. Lieux de fascination ou d’inquiétude, les labyrinthes ont traversé les âges en inspirant, au gré de ce pourquoi ils ont été conçus, tantôt l’horreur de la perte, tantôt les délices du mystère. Au dédale mythologique, jonché de pièges mortels, succédera le dédale de loisirs, si justement illustré par les jardins de buis de nos XVIe et XVIIe siècles ou par les traditionnels « palais des glaces » de nos fêtes foraines. Loin de ressembler à ces constructions rationnelles, la Bibliothèque de Babel, « illimitée et périodique », (6) et la Demeure d’Astérion (7) fournissent deux exemples spectaculaires d’aberration labyrinthique : vertigineux du fait de leur immensité, ils sont aussi « exactement infinis » que le Livre de sable, aussi rigoureusement utopiques que le cercle euclidien du Disque. (8) Il semble qu’un ordre céleste, étranger au génie humain, en ait élaboré les plans et commis l’aspect.

Allégorique dans La loterie à Babylone, le labyrinthe est ici reproduit à l’échelle des destinées humaines. Loterie gratuite, obligatoire, secrète et continue : telles sont nos lignes de vie et les énergies infrangibles qui les tracent. Cette image nous éclaire sur la définition de la causalité dans la création — création au sens de l’acte comme au sens de son résultat. L’homme borgésien, déité dans sa cosmogonie, à la fois créature et créateur, ne sera jamais que la démiurgie d’un autre démiurge, un univers engendré par un autre auquel il se soumet. Aucune réalité causa sui, aucun dieu inengendré, ne saurait contrarier cette loi de cycles recommencés. Le thaumaturge des Ruines circulaires échafaude par le seul recours à l’esprit un être prééminent, hypostasié — jusqu’à comprendre qu’il est lui-même le produit d’un songe. Caillois nous renvoie aux lamentations de Rabbi Löw devant les imperfections de son Golem et insiste sur l’essentiel : l’œil du Créateur veille sur le créateur, sa créature. Il nous est permis d’évoquer également les mains du Dessiner d’Escher (1948), parfaite représentation d’un temps circulaire et d’un infini circonscrit dans son propre cycle de causalité.

L’infini : c’est là que réside l’imaginaire de Borges. Ce tisseur de vertiges, qui avait revendiqué pour genres de prédilection l’épopée et le proverbe, s’était finalement réfugié dans le conte fantastique, parent pauvre de la littérature contemporaine, en l’élevant au rang de l’excellence littéraire. La critique consacre aujourd’hui l’intemporalité d’une œuvre qui échappe aux analogies en confinant ses possibles aux seules limitations de l’esprit et en ménageant une constante perméabilité entre réalité et fiction. De cette somme parcellaire faite de « géminations et scissiparités », hantée de miroirs et « d’indiscernables reflets », organisée en espaces présumés clos que l’on dit aussi vastes à l’intérieur qu’à l’extérieur, le lecteur ressort abasourdi, égaré entre vraisemblance et illusion, habité par la parole oraculaire du maître des lieux. Une parole multiple, celle de L’Immortel aux espoirs dévastés ; celle, non dite et sibylline, du poète dans Le Miroir et le Masque (9) ; ou celles encore de L’Autre et de l’Utopie d’un homme qui est fatigué, voix prisonnières de leurs uchronies respectives. Le langage borgésien résulte d’un compromis permanent entre rationalité et anomalie, entre harmonie et chaos. (10) Exempt de grammaire formelle, il identifie profondément son auteur au genre fantastique et confirme de fait, récit après récit, son heureuse parenté avec Poe, Nodier ou Kafka.


(1) Voir l’article de Pierre Assouline sur son blog.
(2) R. Caillois, Jorge Luis Borges, Fata Morgana, Paris, 2009.
(3) Cf. J. L. Borges, Le langage des Argentins, 1928.
(4) Cf. F. Nietzsche, Ecce homo, 1908. Nietzsche renoncera à prouver sa théorie scientifiquement ; il lui suffira de la tenir pour vraie dans la perspective d’étayer les arguments qui en découleront. Georges Batault entend démontrer dans cet article que l’hypothèse du Retour Éternel n’est pas incompatible avec la science moderne.
(5) & (6) in Fictions, 1944.
(7), (8) & (9) in L’Aleph, 1949.
(10) Bien qu’ordonnée, la Bibliothèque de Babel n’en est pas moins difforme et monstrueuse.

 

L’île de désamour

L'île de désamourQuel embarras devant le flot sans fin de commentaires suscités par la question du racisme anti-corse… Il semble que la gravité du propos ait délié les langues au point de confronter l’injure à l’injure, la bêtise à la bêtise et, en fin de compte, l’absurde à l’absurde. Parfois, quand le réquisitoire ne sert plus la cause qu’il défend, parce qu’il en a oublié les ressorts, l’intérêt du dialogue de sourds s’amenuise et se perd. L’insulte est une fleur des sables, qui jaillit de rien et se nourrit de peu ; là où elle éclot, l’esprit n’a pas cours. L’employer est illusoire, sinon contreproductif, n’en déplaise à Schopenhauer. (1) À tout racisme ses causes. Aussi, plutôt que de répondre à la violence par la violence, peut-être vaudrait-il mieux se concentrer sur les origines du problème et dresser une étiologie du mal. Pour ceux auxquels cette mise en matière aura déjà coûté un bâillement, je suggère la lecture de trois sources roboratives qui les remettront sur pied séance tenante : la Petite anthologie du racisme anti-corse de Jean-Pierre Santini, (2) la Petite anthologie du racisme pro-corse de François de Negroni (3) et la Lettre aux anti-corses de Gabriel-Xavier Culioli. (4)

Posons un postulat qui ne dérangera personne : la haine de l’autre a pour corollaire immédiat la subsumption. (5) Le racisme, par définition même, ce n’est pas le conflit d’un individu contre un autre, mais celui d’une communauté contre une autre. Par le mépris et la haine, le raciste entend démontrer que la race à laquelle il appartient est supérieure à celle(s) qu’il calomnie. Si l’expression individuelle du racisme nous alarme par sa récurrence, c’est parce que les médias (et Internet en particulier) ont offert trop d’espace à des oligophrènes qui ne le méritaient pas. Évidemment, il suffirait de priver ces derniers de leur parole pour éviter la contagion : museler l’imbécile avant qu’il ne nuise, voilà l’issue ! Cette mesure, imparable mais policière, n’aurait de crédit qu’en contexte totalitaire puisqu’elle s’attaque frontalement à la liberté d’expression ; autant dire qu’à de rares exceptions près elle ne trouverait aucun partisan sous nos tropiques. Il nous faut donc assumer cet encombrant héritage humaniste qu’est le paradoxe de la tolérance et nous accommoder du droit de chacun à dire ce qu’il pense… même s’il pense à tort et à travers.

Jusqu’où tolérer l’intolérance ? Comment définir les limites de l’acceptable ? En France, le droit y répond depuis 1881 en inscrivant la diffamation raciste à l’ordre des délits pénaux. (6) Affirmer qu’il s’applique dans tous les cas serait mentir ; pour y parvenir, il faudrait idéalement poster un cyber-gendarme derrière chaque blogueur, lequel soutiendrait à raison qu’il s’agit d’une répression déguisée en prévention. Mais pourquoi un propos diffamant semé dans le pseudo-anonymat d’Internet (7) échapperait-il aux sanctions prévues par le code pénal, quand par ailleurs celui d’une célébrité déchaînera les foudres sous prétexte que son audience est plus large ? Grâce à l’identification par IP, n’importe quel usager du web peut faire l’objet de poursuites si son infraction est reconnue. Hélas, les condamnations sont insuffisantes ou inadaptées : quand un délit surabonde, il perd de sa valeur pénale et sa modicité résulte expressément de sa répétition. Toute invective raciste non punie ouvre une brèche qui menace de faire céder l’édifice de la loi. Le seuil de tolérance, rendu alors imprécis par l’absence de contour légal, ne relève plus du juridique, ni même de l’éthique, et lorsque l’abus échappe à tout contrôle, il conduit presque toujours vers ce que l’on sait.

La corsophobie s’apparente-t-elle à du racisme ? Un examen sémantique s’impose. D’expérience, nous savons que le discours identitaire, parce qu’il est passionné, ne craint pas de recourir à l’emphase. L’expression « racisme anti-corse » ne vaut que si l’on accorde à la race corse une existence objective ; au terme anthropologiquement incorrect de race, nous préférerons celui d’ethnie et par extension celui de peuple. Or, la réalité d’un peuple corse étant incompatible avec la République, une et indivisible, nous concevons que, du point de celle-ci, la diffamation raciale ne peut s’appliquer qu’au peuple français et non à ses variétés régionales. (8) En revanche, du point de vue adverse, la même notion est agréée au motif que la Corse est une nation, dotée d’un peuple comme toutes les nations. De l’importance dans le choix des mots dépend ici de savoir si la condamnation d’un « racisme anti-corse » recouvre une intention militante ou non. Qu’importe de lire « racisme » parmi les imprécations d’un quidam, nul ne prendra la peine de vérifier sa couleur politique ; qu’on le lise dans les lignes d’un intellectuel insulaire, et aussitôt le soupçon surgit. Cette ambiguïté tend à montrer que la contre-offensive est souvent d’inspiration séparatiste. Comment pourrait-il en être autrement ? La mauvaise foi de ceux qui nient la réalité d’une corsophobie, en alléguant qu’il ne peut y avoir de racisme s’il n’y a pas de race, (9) n’attise-t-elle pas les inimitiés à moindres frais ?

Notre tentative d’étiologie achoppe sur les problèmes de définition. De la brimade à la diffamation, les nuances sont déclinables à l’infini, ce qui complique la tâche du législateur. Il est tout un monde, en effet, entre un calembour d’Alphonse Allais et une provocation du Club positiviste. Il n’y a pas commune mesure entre la petite méchanceté d’un Ruquier et les grands égarements d’un BHL. La graduation du délit impose un nivellement par seuils de gravité, une axiologie que le droit seul, sans le recours à la sociolinguistique, ne saurait établir pertinemment. La relaxe d’Eddy Mitchell, après ses propos tenus dans Paris-Match en 2003, illustre les imperfections d’une loi très amendable. À cette aporie définitionnelle s’ajoute, incoercible, une propension presque naturelle à l’amalgame dont le racisme se délecte. Les Corses eux-mêmes, dans leur ensemble, ont été accusés de racisme, payant pour les actes d’une poignée d’inconscients. (10) Et identifiés aux assassins de Claude Érignac, ne sont-ils pas tous devenus préfeticides ? (11) Les exemples sont légion. Statistiques de la criminalité défavorables ? Les Corses sont des truands. Gabegies dans la gestion des fonds publics ? Les Corses sont mafieux. Augmentation du racket dans les écoles ? Les Corses sont génétiquement violents, etc. Il en va ainsi de tous les préjugés : induction et amplification. Face aux chimères dont on l’abreuve, la doxa voit des ombres là où elle croit voir des hommes ; au lieu d’apprendre, elle désapprend et lorsqu’on la prive de son discernement, elle ne sait plus douter.

Lors d’un récent dîner chez des amis, mon voisin de table, un continental en vacances dans la région, me tient ex abrupto les propos suivants : « La culture corse est exempte de génie, de cohérence, elle est conçue de bric et de broc, d’emprunts picorés çà et là au gré de ses errances… » [propos rapportés dans l’esprit, mais enjolivés pour la circonstance] Devant mon absence de réaction, le contrevenant renchérit complaisamment, croyant reconnaître dans mon silence médusé quelque approbation. J’ai alors droit à un inventaire exhaustif des clichés les plus éculés, ceux-là même dont la vieille littérature regorge, (12) auxquels s’ensuit un lot de sottises bien contemporaines issues, pour l’essentiel, de l’imaginaire métropolitain. J’apprendrai quelques jours plus tard, avec effarement, que mon interlocuteur était en fait un enseignant francilien… originaire du Fiumorbu ! Ce comportement m’a interrogé : les plus ardents promoteurs de la corsophobie seraient-ils corses ? Nos exilés, nos frusteri, s’arrogeaient-ils le droit de condamner la Corse en vertu d’un statut d’émigrés qui les qualifierait mieux que les anti-corses eux-mêmes dans leur rôle de contempteurs ? Soutenir une telle absurdité, c’est faire l’économie du bon sens en cédant, une fois de plus, à la subsumption. Cet exemple provocatoire a valeur d’avertissement : personne n’est à l’abri d’une facilité de l’esprit. Les pièges du raccourci peuvent avoir des conséquences dévastatrices, comme ici opposer deux groupes d’une même communauté à la faveur d’une simple allégation. Mon voisin de table avait-il suffisamment de bonnes raisons pour dire son rejet ? Peu importe. Il avait ses raisons, bonnes ou non, et ce jour-là j’étais trop accablé pour oser le contredire.

Souvent rudimentaires et balbutiés, les discours de haine surgissent au moment où les arguments s’épuisent. La source du mal réside dans le langage : une langue pauvre traduit toujours une pensée indigente. Au dialogue des différences se substitue le soliloque des frustrations. Internet, au lieu d’ouvrir les esprits, en a conçu les geôles ; bruissant de petites paroles recluses et vireuses, les forums deviennent des laboratoires où chacun, au gré de ses formules, s’ingénie à distiller le meilleur poison, l’outrage absolu, l’insulte parfaite. Une collection de souffrances individuelles frappées de cécité.

La langue corse compte dans son lexique un vocable savoureux, a macagna, qui porte le sens de raillerie, moquerie, mais aussi plus largement celui de plaisanterie. Son étymologie est moins heureuse : le bas latin mahanium (offense) donnera en vieux français méhaigne (blessure), méhaigner (mutiler), et en italien magagna (tare). L’origine des mots révèle la vraie nature des choses. Une boutade mal exploitée peut devenir une arme mortelle. La dialectique du racisme emprunte souvent à l’humour parce qu’en parant l’injure d’un nez rouge on feint de la rendre bénigne ; son dessein n’en demeure pas moins intact. Quand Yves Lecocq appelle à « l’euthanasie des Corses », le sous-entendu est sans mystère, l’humour bon marché, la manière prosaïquement brutale.

Pour autant, le principe de vigilance (13) a ses limites. Exténuées de guetter l’orée du bois, les sentinelles finissent par ne plus distinguer entre le chien et le loup. Le Jeu des 7 familles corses de Delambre, éminemment drolatique, offrait une belle opportunité d’autodérision dont les Corses se seraient réjouis — avant que le collectif Avà Basta n’en dénonce le prétendu caractère diffamant. Dommage. Toute obsession fait le lit de la paranoïa et pour s’en prémunir, il faut parfois contrarier ses intuitions. Nous ne serons jamais assez circonspects devant cet ennemi protéiforme qu’est le langage de la haine : un excès de complaisance précipiterait la loi vers l’inanité, un excès de prudence causerait des préjudices inutiles. L’immense gageure du droit consiste à définir une juste mesure dans tous les cas où un arbitrage s’impose. Si l’on prend garde à ne céder ni au syllogisme ni à l’amalgame, si l’on sait rester vigilants sans sombrer dans la névrose, si l’on accepte la réalité du racisme contre toute dénégation, alors peut-être que la mauvaise foi des uns et la violence des autres disparaîtront, cédant du champ à un débat plus apaisé. Rien ni personne n’empêchera la Corse de susciter les passions les plus brûlantes, mais comme le disait si justement Paul Giacobbi en conclusion de Corse, l’île sur le feu (14) : « La Corse ne mérite ni [cet] excès d’honneur, ni [cette] indignité. »


(1) Cf. L’injure, extrema ratio selon Schopenhauer
(2) J.-P. Santini, Petite anthologie du racisme anti-corse, éditions Christian Lacour, Nîmes, 2001.
(3) François de Negroni, Petite Anthologie du racisme pro-corse, éditions DCL, Ajaccio, 2004.
(4) Gabriel-Xavier Culioli, Lettre aux anti-corses, éditions DCL, Ajaccio, 1999.
(5) Cf. Marc Biancarelli, Vae Victis, éd. Materia Scritta, Calvi, 2010, p. 28.
(6) Cf. Wikipedia : Lois contre le racisme et les discours de haine en France
(7) Par exemple : http://bonbonze.net/v2/img1/vrac/index.php?num=25
(8) Argument soutenu en 2004 par Dominique Sopo, à l’époque président de SOS Racisme, sur l’antenne de RCFM : « Le peuple corse n’existe pas. »
(9) Il revient au même d’affirmer qu’aucun racisme n’existe.
(10) Entre mai et octobre 1982, vingt-quatre attentats racistes ont été commis en Corse. En 1986, deux ressortissants tunisiens tombent sous les armes du FLNC qui les soupçonnait de trafic de drogue. En 2004, une série d’actions xénophobes perpétrées à Bastia portent la signature d’un groupuscule autonomiste (voir notamment l’article afférent sur le site de l’ICARE).
(11) « Nous étions devenus le peuple préfeticide » : phrase prononcée par Me Antoine Sollacaro lors de sa plaidoirie au premier procès d’Yvan Colonna (2007).
(12) Tous les préjugés sur les Corses, caricatures, poncifs, clichés, stéréotypes rencontrés de nos jours trouvent leur écho dans la littérature française de ces trois derniers siècles. Voir document PDF ci-dessous.
(13) Voir, à titre d’exemple, le blog I Scumpienti dont la richesse inspire tout à la fois la stupeur et l’effroi.
(14) Corse, l’île sur le feu, documentaire de Daniel Peressini, Saint-Louis Productions, 2001.

Document : Chronique non exhaustive de la corsophobie

Liens connexes :
• Article de C. Pégard, « Mais que faire avec la Corse ? » (Le Point, 01/06/1996)
Éditorial de C. Barbier, « Rage et pitié » (L’Express, 09/04/2009)
• Article de J. Ferrari, « Sous les clichés, la Corse » (Libération, 04/04/2011)
• Article de L. d’Orazio, « Une île de violence : le traitement médiatique du problème corse (1965-2007) » (Rives Méditerranée, 06/2011)
• Article de F. Hauter, « L’île où le pardon n’existe pas » (Le Figaro, 08/07/2011)
• Article d’A. Sereni, « Racisme ordinaire » (Journal de la Corse, 07/2011)

 

Paroles d’un peuple défunt

Cippo confinario Tular da Fiesole (Firenze), Italy, Museo Etrusco Fiesolano. ©Photo : Paolo CampidoriAborder une langue étrangère, c’est toucher aux portes d’un nouveau monde, aux rives d’un continent vierge dont la juste perception ne peut s’obtenir que par conversion. Mais exhumer une langue morte offre, en plus du frisson de l’apostasie, la promesse de mettre en lumière un monde fossile figé dans l’ambre des siècles, présumé intact sauf à prétendre que le mythe ou la Foi en ait réécrit l’histoire par le prisme des palimpsestes. L’approche de l’étrusque a nourri les fantasmes de tout paléographe qui, penché sur quelque gravure millénaire comme s’il scrutait l’obscurité d’un gouffre sans fond, a éprouvé les vertiges les plus extatiques de la confusion jusqu’à souhaiter que cette langue défunte demeurât mystérieuse et muette à jamais.

Or il n’y a de mystères que dans l’ignorance, et de fantasmes que dans l’éréthisme du désir. Les étruscologues eux-mêmes s’empressent de rappeler que l’écriture des Rasennas et son système graphique ne posent plus de difficulté depuis le XVIème siècle. Nous savons que l’alphabet étrusque s’apparente au grec, nonobstant quelques variantes phonétiques, et que le sens de l’écriture est sinistroverse (de droite à gauche) ; nous possédons aujourd’hui assez d’éléments pour en déchiffrer les caractères, traduire les inscriptions simples et peut-être aussi les prononcer. Les problèmes de transcription ne sauraient donc se réduire à l’absence de séparation entre les mots ni aux nombreuses variations dialectales. Bien que les espaces n’aient cours qu’à compter du IVème siècle avant notre ère, il est aisé de les situer entre les redoublements de voyelles ou à la suite des désinences de cas ; quant aux variations, nombre d’entre elles sont désormais acquises et n’entravent pas la bonne intelligence des textes.

L’obstacle majeur à une meilleure interprétation de l’étrusque consiste en la pénurie de matière. Nous pouvons supposer qu’une « littérature » étrusque a abondé et qu’elle fut étudiée jusqu’à Rome ; il ne nous en reste rien, du fait sans doute de la fragilité des supports. Par surcroît, les copistes du haut Moyen-âge ont préféré concentrer leurs efforts sur les transcriptions latines et grecques, au détriment des idiomes jugés archaïques. Le Liber linteus de la momie de Zagreb, découverte en Égypte au XIXème siècle, est à ce jour le plus long texte connu en langue étrusque ; hélas, la récurrence des mêmes termes, issus d’un lexique presque exclusivement cultuel, affaiblit son intérêt initial. Un autre obstacle réside en l’absence de matériaux comparatifs : il n’existe, dans l’aire indo-européenne, aucune langue analogue qui puisse supporter un examen croisé, ni aucune parenté de forme autorisant le classement de l’étrusque dans un type linguistique déjà identifié. Même l’observation d’une « flexion de groupe » (désinence sur le dernier élément du groupe nominal), que l’on retrouve en basque notamment, ne suffit pas à contredire son isolement et sa singularité.

La grammaire étrusque révèle une complexité syntaxique élevée. Comme en latin, ce sont les désinences de cas qui régissent la nature et la fonction des mots. Ces désinences ont pour point d’articulation une consonne, appuyée par une vocale destinée à la rendre sonore. On dénombre six cas différents, parmi lesquels un génitif dont l’étrusque raffole ; sa souplesse d’usage autorise le doublement (« génitif du génitif »), voire le triplement de la déclinaison. Qu’il soit redéterminé ou non, il peut se combiner à d’autres cas. Par exemple, spur (la cité) a pour génitif spural (de la cité) et pour locatif spurethi (dans la cité) ; traduire « de ce qui est dans la cité » donnerait spuralthi. Le datif et l’ablatif semblent dériver du génitif : apa (le père) a pour génitif apas (du père), duquel on déduit le datif apasi (au père) et l’ablatif apes (par le père). On attribue parfois la désinence ri à l’accusatif pluriel (fler « offrande » > flereri acc. « les offrandes »), mais la plupart du temps ce cas adopte la forme du nominatif.

Si ces exemples sommaires, quoi qu’utiles à l’épigraphiste amateur, ne sauraient recouvrir l’immense variété des formes de la déclinaison étrusque, ils offrent déjà un schéma morphologique intéressant. Nous savons que le radical du nom sert de support à une extension modulaire où les désinences casuelles, comme les marques du genre et du nombre, s’agglomèrent dans un ordre fixe qui interdit toute méprise : clenar « les fils », pluriel de clan, donne le datif pluriel clenarasi « aux fils ». La formation des adjectifs emprunte au même procédé en ajoutant au nom un suffixe na : spurana signifie « civique », apana « paternel ». Celle des verbes s’en inspire aussi : un thème verbal invariant est décliné, selon le mode, le temps et la voix, grâce à l’adjonction d’une désinence : ainsi pour la 3ème personne, nous avons un passé actif en ce (lupu « mort » > lupuce « est mort »), un passé passif en che (zich « livre » > zichuche « a été écrit »), un futur en ne (lupune « mourra »). Le participe présent se décline en an (tur « donner » > turan « donnant ») ; le participe passé connaît un actif en thas (sval « vivre » > svalthas « vécu ») et un passif en nas (zichanas « écrit »). Souvent, le thème verbal nu traduit à la fois l’infinitif et l’impératif (mulu « offrir » ou « offre ! »). La conjonction de coordination c a le même rôle que son équivalent latin –que : apac ati pourrait vouloir dire « le père et la mère ». Notons enfin que des pronoms ont été identifiés, comme le démonstratif (e)ca (ceci) ou le relatif ipa (qui), ainsi que des conjonctions (ic « comme », etnam « alors ») et des adverbes (thuni « avant », thui « maintenant », nac « après », une « ensuite »).

À défaut de permettre toujours une traduction précise des textes, ces éléments rendent possible une première lecture ou, à tout le moins, la définition du registre. Peut-être parviendrons-nous un jour à mesurer l’importance du génie étrusque à travers les subtilités de sa langue et la place prééminente que les Rasennas réservaient aux métiers d’écriture. Tite-Live rapporte que Caius Mucius Scaevola, infiltré en camp adverse, n’a pas su distinguer le roi Porsenna de son secrétaire placé à ses côtés, tant leur apparence prêtait à les confondre ! Indispensables à l’exercice de la notabilité, les scribes côtoient le pouvoir parce que la maîtrise de l’écrit, en ce qu’elle permet d’affirmer son appartenance aux sphères les plus doctes, constitue un privilège de haut rang. Accéder à l’écriture, c’est se doter d’un outil de puissance aristocratique. Le sol même de la cité étrusque en fournit l’illustration : dans une société urbanisée où le cadastre est garant de la paix civile, les inscriptions sur les cippes de bornage participent au maintien de l’ordre par la reconnaissance infrangible de la possession foncière. Et au-delà de la mort aussi, l’écriture impose ses emblèmes : la représentation d’un livre ou d’un carnet de tablettes sur le décor d’un tombeau a valeur héraldique…

Lorsque Rome envoyait sa jeunesse étudier les lettres étrusques dans les académies de Tarquinia ou de Chiusi, elle formait déjà les stratèges qui, forts de leur connaissance de la culture toscane, devaient ensuite faciliter la digestion de l’ennemi indigène dans le ventre de cette République cannibale dont il avait contribué, bien malgré lui, à assoir les fondations.


• Cet article s’appuie sur les arguments des ouvrages suivants :
Jean-René Jannot, À la rencontre des Étrusques, collect. De mémoire d’Homme, Ouest-France Université, Rennes / Paris, 1987.
Damien E. Perrotin, Paroles étrusques, L’Harmattan, Paris, 1999.

• Liens connexes :
http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/lalphabet_et_la_langue_etrusques.asp http://www.maravot.com/Etruscan_Phrases_a.html
http://www.mysteriousetruscans.com/langue.html

 

Les prémices d’un roman

La foule massée dans les travées de la grande salle est inquiète mais attentive. Sur l’estrade, ceux qu’elle a désignés pour la représenter ont peu à dire sinon leur consternation. La réunion doit aboutir à la création d’un comité. L’ambiance est électrique et l’indignation unanime. Il est question du développement de la région et de sa subordination aux atermoiements de deux camps qui s’opposent : d’un côté la municipalité, favorable à la préservation d’un système trop ancien pour être contesté ; de l’autre la préfecture, bien décidée à réformer ledit système. Entre les deux, une population prise en otage à qui l’administration refuse tout permis de construire. L’objet du litige consiste en l’absence de règlementation d’urbanisme sur la commune.

Si l’émoi est vif dans la salle, c’est que beaucoup de souffrances individuelles s’y côtoient, confrontées au même mépris des pouvoirs publics. La plupart des âmes en présence sont des gens simples, des petits propriétaires aux attentes modestes mais légitimes : pour eux, un projet de construction est le projet d’une vie, rien de moins. Je suis là, en anonyme, et j’écoute le discours des intervenants. Ils sont nombreux à manifester leur désarroi ; à force de sincérité, les témoignages sont poignants, exempts des pudeurs requises. Ici une mère de famille brandissant ses quittances de loyer, là un retraité exhibant ses paumes contuses, et là-bas dans l’ombre de la mezzanine, cet homme qui, exténué par des années de procédures, perd ses nerfs au milieu d’une foule médusée…

Juste derrière moi, j’entends des rires ; à l’évidence, le spectacle offert par ces malheureux suscite l’amusement de certains. Ils sont quatre joyeux drilles à se coudoyer sur le même rang. D’un coup d’œil par-dessus mon épaule, je les identifie : ce sont des patriarches du canton, des barons que la crise n’a pas épargnés. Pourtant, ils rient et se moquent. À eux quatre, ces hommes possèdent près d’un tiers du foncier local. Chacun peut comprendre que l’obstination de la préfecture les fragilise aussi, mais s’ils affichent leur bonne humeur ce jour-là, c’est parce qu’ils savent avant tout le monde que le gel des dossiers et la pénurie de l’offre immobilière ne feront qu’encourager la flambée des prix au moment de la décongestion du marché ! L’avenir leur donnera raison.

Je tenais mon « cunsigliu ». Ces quatre-là, figures canoniques de l’iniquité, m’ont suivi pendant des années en nourrissant mon imaginaire jusqu’à s’incarner dans la fantasmagorie dont je vous propose la lecture. Cunsigliu est une fable, et non un roman historique à proprement parler. Ainsi que toutes les fables elle prodigue une morale, ici résolument pessimiste. J’ai veillé à ne pas en faire un récit manichéen comme le genre l’eût exigé, mais au contraire à montrer qu’en chacun de nous réside la « banalité du mal » et qu’elle peut s’exprimer à tout instant si les conditions l’imposent. Je ne peux toutefois nier que mes créatures étaient mauvaises avant même d’exister et que Cunsigliu, quoi que je fasse pour l’écarter de sa ligne éristique, dresse le procès tacite de leur vilenie.


Cunsigliu, roman de Marc Bonnant, L’Àpart éditions, Turquant, 2011, 334 pages. Parution : mai 2011 ♦ Informations sur : http://www.cunsigliu.com/

 

Édition : autopsie d’un contrat faisandé

Prenons un inconnu, que nous nommerons pour la circonstance monsieur Niquedouille. Choisissons-le enjoué et laborieux. Une lubie opiniâtre l’habite depuis l’enfance : il rêve de devenir écrivain. Son éducation équilibrée et une grande consommation de livres l’ont doté d’une certaine facilité d’expression, aussi estime-t-il que son travail et sa détermination finiront par le mener là où il souhaite. Comme beaucoup, il croit qu’il suffit d’écrire pour être lu, que l’on naît auteur et que cette innéité ne peut être pertinemment contrariée. Alors, tout à son projet, il couche sur le papier une historiette de son cru qui, au fil des pages, devient un roman. Hélas ! le récit est replet et pataud ; il réunit tous les défauts d’une première œuvre. Qu’importe. Une fois le texte achevé et relu, (1) monsieur Niquedouille dresse une liste d’éditeurs en renom et leur expédie son manuscrit. (2) L’ un après l’autre, les exemplaires lui reviennent, accompagnés de lettres de refus. (3)

Quelques mois s’écoulent mollement. Le roman repose et décante, tandis que son auteur se fait à l’idée qu’il n’est pas goucourable en l’état. Des retouches s’imposent. Révision exhaustive, relecture, puis second envoi. Cette fois, le choix des destinataires est plus raisonnable et mieux dressé, priorité étant donnée aux maisons dont la ligne éditoriale se rapproche des critères de l’objet. (4) À nouveau, invariablement, les colis reviennent et les lettres ne sont pas plus loquaces. Le doute s’empare de monsieur Niquedouille. Son texte est-il si faible qu’il ne parvienne pas à intéresser jusqu’aux éditeurs les plus modestes ? D’ailleurs, l’ont-ils seulement lu ? (5) Il est sur le point de faire le deuil de ses illusions — lorsqu’un deus ex machina se manifeste. Appelons-le pour l’occasion monsieur Margoulin. L’individu dirige une maison d’édition en province. L’espoir renaît dans le cœur de notre héros : l’éditeur lui laisse entendre qu’une collaboration est possible à la condition de retenir l’exclusivité sur l’ouvrage le temps que son comité de lecture prenne une décision.

Monsieur Margoulin, qui est aussi rusé que monsieur Niquedouille est naïf, excelle dans la chasse aux pigeons. Il s’en est fait une spécialité. C’est ainsi qu’en obtenant la signature de l’auteur, il séquestre son projet pour une libre durée sans risquer de se le faire dérober. (6) Dès lors, une longue attente commence. Aucune nouvelle de l’éditeur au terme du délai convenu. Notre écrivain laisse courir un mois supplémentaire avant de se rappeler à son bon souvenir. L’homme est tendu ; d’autres affaires l’absorbent. (7) Au motif que « le volume de l’ouvrage fait frein à une décision rapide », il propose à l’auteur d’en étudier la réduction et de proroger l’accord initial. Sur les deux points, monsieur Niquedouille s’exécute avec discipline. Il s’empresse de signer la prorogation et reprend son texte de fond en comble ; il l’émonde, l’excave, l’ampute de son superflu, le déleste de l’inutile, jusqu’à lui soustraire, comme demandé, un tiers de sa substance première. (8) L’automutilation coûte à monsieur Niquedouille une immense souffrance, mais après tout, concède-t-il de bon cœur, n’est-ce pas pour le bien de l’œuvre ? Exténué mais confiant, il remet son travail à monsieur Margoulin qui, désormais, peut le confier à son comité pour examen.

Une poignée de semaines plus tard, monsieur Niquedouille est contacté par le directeur du comité, à qui le roman plaît. Louanges quant au style, mais l’excipit semble poser problème : la fin est obscure et mérite d’être repensée. L’auteur sait, par expérience, qu’il ne suffit pas de réécrire un excipit pour rendre la fin plus efficace ; c’est tout le maillage de l’intrigue qu’il faut revoir ! Son courage n’ayant d’égal que sa pugnacité, il s’attèle à la tâche et remet à son éditeur, après un mois de démêlage frénétique, une nouvelle monture digne d’être lue. Le texte est enfin agréé. Cauteleux par nature, monsieur Margoulin attendra l’ultime limite de validité du compromis pour présenter à son auteur les termes d’un contrat d’édition. (9) Monsieur Niquedouille le parcourt à la hâte, sans tout comprendre, et machinalement il le signe sans toutefois le retourner. Dans le même temps, le maquettiste lui adresse par mail les épreuves à corriger. (10) Estimant judicieux de retourner le double du contrat et les corrections dans une seule enveloppe, l’auteur se hâte d’effectuer la dernière révision. Cette énième relecture, qu’il entreprend d’abord avec équanimité, tourne vite au calvaire : les heures s’allongent, la fatigue s’installe, l’agacement s’insinue. Le contrat, posé bien en vue, le toise avec défiance et finit par brouiller sa concentration… C’en est trop : monsieur Niquedouille s’en saisit et décide d’en inspecter les détails. Ce qui suit tend à démontrer qu’il a agi sagement.

Le document semble irréprochable sous un angle strictement formel. Il se montre en conformité avec les préconisations en vigueur : tous les articles nécessaires à sa bonne intelligence y apparaissent dans l’ordre. (11) Une lecture hâtive le ferait donc passer pour un accord honnête et régulier. Examinons-le de plus près. Le tirage prévoit mille cinq cents unités susceptibles d’être imprimées en plusieurs fois et numériquement. (12) Les droits d’auteur sont fixés à sept pour cent jusqu’à trois mille exemplaires vendus, (13) mais le contrat précise que ce taux ne s’applique qu’à la condition d’atteindre les sept cents ventes, seuil en deçà duquel l’auteur n’est pas rétribué. (14) Au-delà des trois mille, les droits d’auteur sont valorisés par paliers jusqu’à atteindre dix pour cent à partir de dix mille ventes. (15) Parmi les exemplaires n’ouvrant aucun droit à la rémunération de l’auteur figurent les « ouvrages perdus ou dégradés ». (16) Quant au contexte de mévente, il est défini comme tel : passé deux ans, si la vente est inférieure à soixante pour cent du tirage (soit neuf cents unités), (17) l’éditeur peut soumettre les invendus à la liquidation totale ou partielle (par mise en solde ou destruction). (18) Monsieur Niquedouille, dont l’ingénuité est parfois touchante, se dit pour lui-même : « Dans ces conditions, pourquoi ne pas mettre mon livre en solde dès sa parution ? » Ce qui le heurte, en effet, c’est le peu de crédit accordé à son projet malgré les efforts qu’il a consentis pour l’amender. Cet excès de prudence le blesse, car il ne peut se résoudre à croire que monsieur Margoulin lui ait expédié un contrat bancal à seules fins de le décourager… En plus de se prémunir dans tous les cas, l’éditeur donne à penser qu’il fournira le service minimum pour assurer son revenu sur la liquidation des invendus !

Ce contrat n’est pas, à proprement parler, un contrat véreux. (19) Il est juste faisandé ; il sent la disette, l’indigence, le gagne-petit. En un mot, il est misérable. Il incarne à lui seul la mauvaise santé d’une maison aux abois. Ce témoignage n’entend pas faire le procès d’une profession, cela va de soi ; il a simplement pour but de mettre en garde le jeune gibier contre les ruses du prédateur. Une pleine année s’est écoulée entre le jour où monsieur Niquedouille reçoit le premier appel de monsieur Margoulin et celui où il décide de mettre un terme à leur collaboration. Dans cet intervalle, l’auteur a hypothéqué son projet contre la signature d’un compromis abusif et au détriment de toute autre sollicitation, il a réécrit son texte à deux reprises et l’a réduit d’un tiers sur demande expresse — pour en fin de compte se voir proposer une caricature de contrat dont les précautions saugrenues dénoncent la mesquinerie. Peut-il prétendre à des dommages et intérêts, eu égard au temps qu’il a perdu et aux opportunités qu’il a manquées ? Où situer les limites de l’abus de confiance en pareil cas ? Puisse ce billet rendre service aux auteurs qu’un excès d’enthousiasme rendrait trop captifs.


(1) Il va sans dire que monsieur Niquedouille a effectué une mise en page soignée de son texte, conformément aux préceptes édictés par l’usage, car il sait que le format ne tolère aucune fantaisie.
(2) Monsieur Niquedouille feint d’ignorer que les grandes maisons publient uniquement les grands noms ou, à défaut, les auteurs dûment cooptés. La cooptation en milieu littéraire est un sujet passionnant, mais nous ne l’aborderons pas ici.
(3) Le plus souvent rédigées par des lampistes et des tailleurs de plumes, ces lettres-types laconiques sont ornées de coquilles et de fautes de français.
(4) Le choix de l’éditeur est un point crucial dans la stratégie de l’auteur. C’est aussi le point le plus négligé. Or chacun peut comprendre qu’il est inutile de solliciter une maison qui ne commercialise pas le genre pour lequel on a opté.
(5) Le plus souvent, les éditeurs ne lisent pas les manuscrits qu’on leur envoie. Leur attention se porte sur la synopsis à la lecture de laquelle ils supputent la valeur marchande du texte. N’oublions pas que ce sont des commerçants avant tout.
(6) Il conviendrait de s’interroger sur la portée légale de cet accord, puisqu’il n’engage qu’une seule partie. En l’approuvant, monsieur Niquedouille promet d’éconduire quiconque se proposerait de publier son manuscrit ; l’éditeur, quant à lui, reste libre de refuser le projet. Il y a tout lieu de penser que ce procédé sert à jauger l’angélisme des auteurs les plus confiants…
(7) Monsieur Niquedouille apprendra plus tard qu’à l’époque de cette conversation l’établissement de monsieur Margoulin traversait de graves difficultés.
(8) Il n’est pas rare qu’un éditeur réclame à l’auteur jusqu’à cinquante pour cent de coupes sur son œuvre.
(9) Monsieur Margoulin expédie sous pli ordinaire deux exemplaires déjà paraphés et signés. Aucune négociation n’est consentie à l’auteur avant cet envoi.
(10) Ultime étape avant le « bon à tirer ».
(11) Voir les excellents modèles commentés de la SGDL et de la SCAM.
(12) Autant dire que la prise de risque est nulle en termes de production.
(13) Ce taux est inférieur à la rémunération moyenne accordée pour l’édition d’une œuvre de littérature générale, a fortiori en l’absence d’à-valoir.
(14) L’application d’un taux de rétribution à zéro pour cent est un cas de pratique illicite que la jurisprudence connaît sous le nom de « contrat L’Harmattan » (cf. TGI Paris, 30 novembre 1999, SNAC-SGDL-Benhaddou c/ L’Harmattan).
(15) Si l’intérêt de l’éditeur est préservé en cas de mévente, celui de l’auteur n’est pas assuré en cas de succès, puisque aucune valorisation de taux n’est prévue au-delà des dix mille ventes.
(16) Licite jusqu’en 1981, puis abrogée par le Code des usages, la pratique de la « passe » permettait à l’éditeur de soustraire des droits d’auteur jusqu’à dix pour cent du tirage pour compenser les éventuels défets constatés sur le stock.
(17) La notion de mévente n’est définie par aucun texte, si bien que tout éditeur l’interprète à sa guise. Notons cependant que l’usage préconise la formulation suivante : « …lorsque cinq ans après la mise en vente, la vente annuelle sera inférieure à cinq pour cent des volumes en stock… »
(18) Rappelons que le produit des ventes d’une mise en solde totale ou partielle des stocks reste entièrement acquis à l’éditeur.
(19) Il eût été véreux s’il s’était agi, comme on le voit souvent, d’un contrat dissimulant une prestation à compte d’auteur (cf. article L.132-2 du Code de la propriété intellectuelle) sous les aspects d’un contrat d’édition.

 

Le blog : triomphe de la médiocratie

Le blog : triomphe de la médiocratieAvec force ingénuité, nous pensions qu’une réflexion sur l’écriture ne pouvait être conduite que par les écrivains eux-mêmes, autrement dit par ceux-là seuls qui, eu égard à leur statut d’ingénieurs de la langue, s’adjugent une qualité d’experts en récusant toute intrusion profane. La multiplication des gestionnaires de contenus sur Internet est venue refaire la donne en l’espace de quelques années : non seulement le web bruisse d’un hourvari perpétuel, mais il n’en finit plus de s’observer, de se commenter, de ratiociner, de geindre à mesure qu’il enfle, saturé de liens et d’interconnexions, s’inventant des porte-voix, des chemins de traverse, jetant des ponts entre les rives de son grand archipel. Des besoins inédits ont provoqué l’apparition de nouvelles notions dans le vocabulaire des internautes : syndication, agrégateur, podcast… On pourra se montrer conciliant face à un blog qui négligerait la qualité de ses contenus ou la périodicité de ses publications – voyez, pour preuve, l’indulgence qu’on me prête – mais on ne lui pardonnera pas de priver son public… d’un flux RSS !

Existe-t-il une écriture « pour le web » ? Si oui, à quoi ressemble-t-elle et en quoi se distingue-t-elle d’une écriture traditionnelle ? Cet article par exemple relèverait-il d’un aspect si contraint, si spécial, qu’on doive d’emblée le ranger dans une catégorie de textes exclusivement réservée à l’Internet ? En bref, apparaîtrait-il différemment s’il faisait l’objet d’une publication papier ? Bien sûr que non, mais mon exemple est probablement contestable. Le texte que vous me faites d’honneur de lire a été rédigé de la manière la plus conventionnelle qui soit, comme les trois quarts du contenu des sites personnels constellant la toile, c’est-à-dire avec l’envie incoercible, revendiquée ou non, de se plaire à soi-même.

Narcissisme et vanité préludent à toute entreprise rédactionnelle (oserais-je dire : à toute entreprise littéraire), quelles qu’en soient l’importance et l’ambition. Les initiatives dialectiques, fondées sur l’idée respectable du partage, les envolées laudatives ou diatribales, alibis d’un égarement passionnel, sont, je crois, tout à fait subalternes en circonstance. Peu importe l’écrit, seul compte le procès de l’écriture. Or, plus on offre à lire, et moins vaut l’écrit. Avec la banalisation des blogs, domaine d’expression privilégié du vulgum pecus, l’acte d’écrire est devenu sujet à caution car il ne procède d’aucune modestie : en évoluant vers la facilité, le web donne à ses usagers le sentiment que l’accès à l’excellence ne leur est plus interdit. Telles sont les blandices de la virtualité ; le retour au réel promet des réveils douloureux. La maintenance d’un blog est avant tout un exercice d’autosatisfaction, une tentative comme une autre d’approcher un petit prestige domestique à défaut de mieux.

En termes de proportions, qu’en est-il vraiment ? Sur près d’un milliard d’internautes, on estime qu’environ 20% d’entre eux ont une page personnelle. (1) Parmi cette offre bigarrée, surabondante, on recensera sans doute autant d’idiolectes, de manières d’écrire et de présenter les textes, mais surtout, hélas, autant de raisons de désespérer de l’usage que l’on fait du langage. Un simple coup d’œil aux blogs des 15-25 ans suffit à s’en faire une idée ; quant à leurs aînés, à peine plus doctes, de quelle gratitude font-ils preuve devant le privilège de parole dont on les nantit ? Se montrent-ils plus respectueux à l’égard des instruments mis à leur disposition ? Sans tomber dans le piège de l’amalgame, nous devons bien admettre que l’immense majorité des blogs reflète la misère de nos vies intérieures et la faiblesse de notre réflexion, quand réflexion il y a. Ils sont l’image d’un monde incapable de se renouveler, d’une scène dont les acteurs fatigués, repus de suffisance, puisent leurs dernières joies dans la récupération, la superficialité et le ragot.

Lorsqu’un texte est jugé inutile, la bienséance prescrit qu’on ne le montre pas. C’est, raisonnablement, une courtoisie que l’on doit à son lecteur. Pour autant, sur quels critères fonder l’utilité d’un texte ? Ce qui semble, à l’abord, illusoire aux yeux des uns apparaît nécessaire au goût des autres, et quand bien même un texte ne fût pas nécessaire, au moins parût-il agréable parfois. Il m’arrive, pour mon seul plaisir, de parcourir des blogs de littérature, de poésie ou d’autres choses d’égale envergure, et aussitôt que mon attention est captée par la belle sonorité d’un vocable, par l’acuité térébrante d’une formule, j’en viens à bénir les poètes et les écrivains, ces artisans de l’inutile, et à les remercier de nous procurer tant de félicité avec si peu de moyens. La pléthore des sites personnels condamne de facto ces joyaux de futilité, elle les éclipse injustement avec la complicité fortuite des moteurs de recherche : les efforts permanents consentis au référencement favorisent les pages dont le contenu est régulièrement mis à jour et celles qui jouissent d’un taux de popularité important, (2) au détriment des sites de conception plus modeste. La course au positionnement, ouverte à tous les abus, nous donne à réfléchir sur l’inaptitude des outils de recherche à classer les informations selon leur valeur qualitative : aucune machine, aucun algorithme d’indexation, aussi sophistiqué soit-il, ne parviendra jamais à apprécier la part humaine d’un texte, autrement dit sa pertinence, sa contribution pondérable.

Le web de l’écrit, quand il vise une audience large, réclame des formes brèves et une accessibilité accrue, ceci parce que l’internaute reste un piètre lecteur, hâté, vous l’avez dit, de s’approprier l’information qu’il recherche. La rédaction web nécessite des règles, tout comme l’Internet a connu sa normalisation avec le Web 2.0 et l’instauration de nouveaux standards sous l’autorité du W3C. On peut être inquiet devant la capacité des internautes à accepter des contraintes supplémentaires, fussent-elles instituées dans un souci d’équité, mais reconnaissons que la technologie apprend vite de ses manquements : les améliorations apportées au code permettent désormais des prodiges d’ergonomie, encore inconcevables naguère. Je regrette simplement que ces amendements ne servent qu’à rendre l’utilisateur plus paresseux qu’il ne l’est déjà.

L’application scrupuleuse d’un ensemble de dispositions, combinées au respect inconditionnel des règles de typographie en vigueur, conférerait aux articles une bien meilleure tenue. Les moteurs de recherche, très facilement, effectueraient un tamisage minutieux pour séparer le bon grain de l’ivraie, en classant préférentiellement les sites dits réguliers. (3) À ce stade, nous nous serions déjà acquittés de la moitié du travail. Mais une fois cette sélection réalisée, nous n’aurons pas résolu le problème du contenu pour autant : un site parfaitement équerré aux prescriptions d’un web plus exigeant offrirait-il davantage de garantie quant à la valeur de son discours ? Évidemment non. Cette solution apriorique est donc illusoire, pour peu qu’on l’applique un jour. L’essentiel réside ailleurs, loin de toute considération technique. Ni Google, ni Yahoo, ni les agrégateurs de contenus, ni les aides à la rédaction, ni même Dieu dans Sa toute-puissance oblative, ne rendra à l’internaute ce qui lui fait défaut dans la plupart des cas.


(1) La plupart des blogs personnels sont dormants. C’est ce que révèle une récente étude menée par l’organisme Pingtom : 94% des 133 millions de blogs démarrés en 2002 seraient aujourd’hui des blogs dormants, c’est-à-dire existants mais plus en activité. Seuls 7,4 millions de blogs auraient mis en ligne un nouveau post dans les 120 derniers jours. 1,5 millions dans les sept derniers jours. La fin de la blogosphère ? (source : Les Inrocks n°680)
(2) Voir les notions de PageRank et de TrustRank.
(3) Ce que Google fait déjà à partir de certains critères (validation W3C, PageRank, etc.)

 

Prolégomènes à une phénoménologie de la douleur

Olivier Daaram Jollant © (gros plan d'une photographie originale de l'œuvre d'Etienne-Pierre-Adrien Gois, La Douleur [1764], buste, marbre, Paris, musée du Louvre)Dans sa « Perspective sereine d’une prochaine paix perpétuelle », Kant relatait une étonnante technique mise en œuvre par le stoïcien Posidonius, lequel était parvenu, en la présence du grand Pompée, à triompher d’un violent accès de goutte par la seule force de la volonté. Lui-même de santé précaire, Kant appliquera cette méthode à son propre cas ; il la désignera sous le nom de « remède stoïque ». Ces expériences d’autosuggestion tendent à démontrer que le psychisme tient une part importante dans la rémission des maladies ou, à défaut, dans leur apaisement ; de toute évidence, chacun comprendra que ni Kant ni Posidonius n’aurait eu recours à un tel procédé s’ils avaient bénéficié en leurs temps d’une thérapeutique rationnelle…

Les pharmacopées d’aujourd’hui, toujours plus sélectives et plus efficaces, ont-elles pour autant sonné le glas d’une « sémiotique » de la douleur ? De nos jours, le phénomène « douleur » ne représente, tout au plus, qu’un dysfonctionnement de l’organisme, une gêne impondérable que l’on répare aussi facilement qu’une panne de machine. Idéalement, le médecin revêt l’habit du technicien ; l’hôpital est devenu son atelier. Cependant, en occultant le patient en tant que sujet souffrant, au profit du sujet tout court, la science étudie la douleur de façon abstraite, donc partielle sinon partiale.

La science, objective par essence, ne se préoccupe pas de la dimension humaine de la douleur, c’est-à-dire de son vécu, de son appréciation, de sa réalité intime. Créature imprégnée d’histoire, l’homme est capable de dialoguer avec la douleur, de l’interroger, mais l’histoire de sa douleur appartient à l’histoire de la souffrance humaine toute entière ; la diversité des regards que l’homme a, de tout temps, portés sur sa souffrance, tantôt l’affirmant tantôt la niant à seule fin de prêter un sens à sa vie, est fondatrice de notre connaissance actuelle de la douleur.

Cet aspect historique ne peut être appréhendé sans extraire la douleur de sa quiddité objective : en tant que sujet, elle s’empare de l’affectivité. Elle n’est pas celle « qui m’atteint » ; elle est celle « qui m’a atteint ». Elle n’est pas le réflexe convulsif du blessé ; elle est la position de l’être qui souffre et qui s’observe souffrant. « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais » disait Léon Bloy. Il s’agit là d’une dimension affective et gnostique qui recouvre toutes les formes de la souffrance, car la douleur, hégémonique, malmène la structure de l’être et défait l’unité entre l’âme et le corps.

Les critères individuels de la souffrance sont toujours subordonnés à des critères historiques, parce que la réalité de la douleur varie en fonction des époques, des communautés et des cultes. Les témoignages laissés par la littérature attestent que la douleur n’est pas interprétée avec univocité selon qu’on la met en scène dans l’Élée de Zénon ou dans l’Europe des Lumières, dans l’exil de Sénèque ou dans les névroses de Nerval. Chez les Anciens, elle était nécessaire à la construction du savoir (« souffrance est connaissance » lit-on dans la Bhagavad-Gîta) (1) ; elle apparaît au fondement du stoïcisme de Marc Aurèle ; elle est purificatoire dans la chrétienté ; métaphysique et destructrice chez Novalis ou Nietzsche ; enfin, dénigrée dans la modernité profane qui l’a dépossédée de tout sens mélioratif.

Algophobie et pathophobie, affections modernes nées avec l’ère industrielle, ont détourné un péché ancien : l’abus des drogues, quelles qu’elles soient. La sécularisation de la douleur a enfanté des moyens de souffrir moins et mieux. Des agents chimiques sont devenus les succédanés de la lutte pour la survie. Visionnaire, Max Scheler nous offre cette sentence admirable : « Une existence sans douleur conduit à la frivolité métaphysique. » Au sein de nos sociétés occidentales, indolentes et frileuses, la douleur n’est plus admise ; les débats passionnés autour de l’euthanasie et de l’accompagnement s’inscrivent, en partie, dans ce constat. L’algophilie quant à elle, « folie misérable » aux yeux de saint Augustin, passe pour être une perversion : « On peut accepter bien des douleurs, mais il n’en est pas qu’on puisse aimer. »

Rapprochons-nous à présent d’une définition phénoménologique de la douleur, et invoquons Husserl et Kant pour ce faire. Face aux limites de l’intuition, Kant croit en l’existence d’une déduction transcendantale qui, toute eccéité du phénomène écartée, servirait à inférer des concepts par la sensibilité dans les conditions de l’épochè (2). C’est l’entendement qui figure cette faculté de produire les concepts ; il est objectivant et son domaine d’application est l’empirisme. En regard, Kant lui oppose le jugement, dont le rôle est de distinguer plaisir et déplaisir ; il est subjectivant et son domaine d’application est l’esthétique. Plaisir et déplaisir sont donc au jugement ce que la déduction est à l’entendement. Seule cette bipartition entendement / jugement permet de comprendre la science comme indépendante du sensible.

Les notions de plaisir et de déplaisir embarrassent Kant, car elles troublent l’organisation de son système ; il les assimile à des énigmes. Elles lui valent de reconnaître des transitions entre les champs de sa bipartition. Elles peuvent, par exemple, intervenir à un niveau inférieur de l’activité de l’entendement, notamment quand elles concernent des contenus réduits (au sens husserlien). Corrélativement, un principe inductif peut s’imposer au-delà de la faculté de juger : « Le jugement nécessite un principe supérieur qui subsume l’empirisme. » Les deux sphères ne sont donc pas hermétiques l’une à l’autre.

Cependant, chaque domaine a son contenu propre. Pour l’entendement : le monde sensible. Pour le jugement : les sens, traduits par les variations du plaisir et du déplaisir. Aux extrêmes des sens, à leur paroxysme, nous identifions l’orgastique d’une part, la douleur d’autre part ; nous admettrons que l’une et l’autre se situent hors de portée de toute conceptualisation. En physiologie classique, la douleur était reléguée au contenu des sens (on y a vu un « sens de la douleur »). Elle y apparaît pure et apodictique ; c’est un « phénomène fondamental », à l’instar des objets de la sensibilité pour le domaine de l’entendement. Entre facultés kantiennes et réduction husserlienne, elle incarne la « peine originelle », affranchie de toute affectation de plaisir ou de déplaisir.

Pour conclure, il nous faut établir deux constats. D’abord, nous noterons l’absence totale de relation de la douleur avec tout concept (en opposition à la relation qui lie les contenus de l’entendement et les concepts sensibles). Ensuite, nous accepterons la conformité de la douleur à une fin (le maintien de l’intégrité de l’organisme, par son rôle de signal). Douleur et orgasme représentent donc les facultés les plus originelles de toutes les facultés, en cela qu’elles s’accordent à la même finalité du maintien de la vie. Conceptuellement aveugles et néanmoins indispensables à la survie de l’homme, elles défendent à la fois l’intégrité de l’individu et la préservation de l’espèce.


(1) Voir aussi l’analogie entre le schéma du corps humain et l’Arbre de vie des Kabbalistes. L’étymologie du mot « souffrance » en hébreu renvoie au symbole de l’arbre, qui lui-même évoque la croix du supplice, vecteur entre terre et ciel, passage de l’ignorance à la connaissance.
(2) L’épochè des Pyrrhoniens correspond à la « suspension du jugement ». Voir la notion de réduction phénoménologique chez Husserl.

 

Les peurs de Maupassant

Les peurs de Maupassant« Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme qui entrerait, je le tuerais sans frissonner. […] J’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible. » (1)

Tout récemment, le 4ème Festival francophone de Philosophie nous convoquait autour du thème très actuel de la peur, lequel n’a pas manqué de susciter des passions parmi un public aussi avide qu’impavide. Rapprocher Maupassant de ce thème roboratif me semblait aller de soi. Je n’annoncerai rien, je crois, qui n’ait déjà été dit par ailleurs, mais j’espère que cet article, pour synthétique qu’il soit, concourra à démonter quelques poncifs tenaces. Sans attendre, il en est un que l’on peut d’ores et déjà écarter : si le fantastique maupassantien avait puisé, comme le pense Castex (2), à l’anamnèse d’un état psychotique, ce que l’on nomme commodément les contes de l’angoisse eussent été illisibles de bout en bout, car exprimer la folie ne va pas sans un délitement du langage. (3) Or, la narration de Maupassant emprunte ses moyens discursifs à l’orthodoxie du réalisme flaubertien – au grand regret de Sartre qui déplorera les pudeurs inutiles d’un style trop contraint.

L’approche du Maupassant fantastique commence par l’observation des portraits dus à Nadar. L’homme est robuste, prêtant ses apparences rustiques aux Canotiers de Manet, mais son regard est voilé d’un imperceptible trouble – un regard de « taureau triste », selon Taine. À la ville, l’écrivain cultive les contrastes : il court les salons mondains, s’y ennuie toutefois et se réfugie à Médan où la fréquentation de l’élite le stimule. Lutineur de soubrettes impénitent, il plait aux femmes ; pourtant, il ne rencontrera jamais l’amour qu’il idéalise. Le Paris dans lequel il évolue est gorgé de spleen et de lassitude. Très tôt, Maupassant exprime un pessimisme tourmenté où l’influence de Schopenhauer est perceptible : il exècre cette existence « empoignante, sinistre, empestée d’infamies, tramée d’égoïsme, semée de malheurs, sans joies durables » (in Le Gaulois, oct. 1881). Le mal-être de sa génération naît de l’ennui, corollaire funeste d’un quotidien peinant à se réinventer. Sa « nausée des habitudes » (4) fait écho à ces lignes du Vice suprême de Péladan : « Vivre est si nauséeux qu’on s’abandonne sous le martèlement de l’habitude à ce lent suicide : l’ivresse de l’inertie. » (5) Tous les récits de Maupassant, contes ou non, sont imprégnés du malaise qui étreint la société « fin de siècle », entre la défaite de 1870 et le désastre collectif de la Grande Guerre. On y pressent ce désespoir inengendré, cette angoisse endogène et multiple, héritière du « vague des passions ». Au chevet d’une France spleenétique et désabusée, Maupassant livre une œuvre binaire, duelle : l’une diurne, est celle de l’auteur solaire de Bel-Ami, l’autre nocturne, sélène, rassemble les contes fantastiques.

Malgré le désir univoque de reconnaître dans la prolixité de Maupassant une manière de thérapie, une catharsis, (6) on se résignera à admettre que les frontières entre lucidité et désordre mental (critère de classification chez certains exégètes) sont aussi imprécises que la distinction des espaces maupassantiens entre eux : ville/campagne, dedans/dehors, réel/irréel, etc. Transversale et plurielle, la peur pénètre son œuvre entière, plus ou moins déguisée. Le « frisson de l’inconnu voilé » évoqué par Tourgueniev est le principe par lequel le fantastique s’interpose. Les manifestations de ce fantastique de l’âme sont aussi subtiles qu’insidieuses, et d’autant plus versatiles que l’auteur se cramponne à la raison, comme en témoigne la tenue du style : à l’exception de La Nuit, l’écriture n’est structurellement jamais bouleversée. Le narrateur de La Peur (7) rappelle avec nostalgie les croyances populaires qui inspirent le surnaturel, notamment la crainte liée au retour des morts ; ainsi faisant, il entend asseoir sa conviction d’un monde rationnel. Quand l’étrange infiltre le récit, il s’immisce presque à notre insu sur le mode de la contingence ; le plus souvent, il est induit par la comparaison ou le conditionnel, de sorte que le doute subsiste quant à la pertinence de son ressenti. Sous cet aspect, le conte chez Maupassant revendique sa parenté directe avec le conte hoffmannien, dont Gautier avait dûment ausculté les rouages : « Vous voyez un intérieur allemand, (…) tout ce qu’il y a de plus simple et de plus uni au monde ; mais une corde de clavecin se casse toute seule avec un son qui ressemble à un soupir de femme, et la note vibre longtemps dans la caisse émue ; la tranquillité du lecteur est déjà troublée et il prend en défiance cet intérieur si calme et si bon. » (8) L’univers de Maupassant est pareillement constitué : objectivité sans faille, banalité des lieux et des circonstances, scientisme à l’appui de la négation du surnaturel… Nous avons affaire à un fantastique réaliste, pour oxymorique que paraisse cette formulation d’Antonia Fonyi. Un fantastique proche de la tragédie également, où les héros sont malmenés par leurs passions : « Ce qu’on aime avec violence finit toujours par nous tuer » (in La Nuit). Le constructeur de fatalité chez Maupassant, c’est le thème du piège – plus exactement : l’enfermement. Une fois piégées, les victimes mesurent en toute impuissance le fatum qui se déchaînera sur leur sort. À l’acmé de cet enfer, les forces chtoniennes présidant aux destinées des hommes s’incarnent dans le dédoublement et l’autoscopie. L’Invisible, (9) le Horla (hors-là ou hors-soi ?), double négatif du héros, émerge des affres de la solitude et n’offre aucun répit. Depuis Narcisse, nous savons que croiser son propre reflet est préjudiciable ; depuis Hoffmann, une cohorte de doubles maléfiques a déferlé sur le genre fantastique. (10)

La hantise de la claustration chez Maupassant conduit Antonia Fonyi à avancer une interprétation psychanalytique de Sur l’eau, mettant en évidence un « vécu fantasmatique » de la naissance (franchissement nuit/jour, turpidité des eaux ubiquistes) où le piège serait le ventre maternel et l’Invisible la mère elle-même. La haine de la mère contre l’enfant reste un sujet tabou, sciemment éludé par Maupassant, mais il surgit au moins une fois explicitement dans son œuvre (in L’Enfant, 1883). Tandis qu’un syllogisme baudelairien fait de la Nature et de la femme des principes mêmement néfastes (« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable »), Maupassant affecte au féminin un continuum ésotérique destiné à enrôler ses héroïnes dans d’inquiétants sortilèges (Cf. Apparition, La Chevelure, L’Inconnue). Que dire de ce maléfice dormant aux lèvres exsangues de la jeune fille que Le Tic nous présente : « Elle était assez jolie, cette enfant, d’une beauté diaphane d’apparition. » Assurément, Aurélia n’est pas loin. La Mère-Nature, geôlière persécutrice, instigatrice de la claustration universelle, retient la progéniture dans le maillage de ses liens inextricables. Piégé dans le monde comme il fut piégé dans l’utérus maternel, l’homme devine au-delà de sa peur du monde le prolongement de son Œdipe. Réclusion à perpétuité de l’âme mâle dans la matrice du corps.

L’angoissé poussé au délire glisse dans l’horreur d’un enfermement définitif, comprenant enfin qu’il n’est qu’une conscience emmurée dans un corps aux sens faussés. Et au-delà de la raison qui défaille, au-delà de la vie elle-même, l’enfermement s’impose encore : l’asile ou la tombe. L’avancée vers l’inconnaissable est lente et progressive, étant entendu que la particularité du fantastique maupassantien réside dans la continuité du rationnel à l’irrationnel. Comme nous l’avons dit, les frontières entre le surnaturel et la réalité sont ténues, d’abord signalées par de minces embrasures, avant de s’ouvrir tout à fait sans crier gare. À l’instar de Maupassant, Nodier exploite le fantastique à une époque où pourtant le genre n’a plus de raison d’être. Après avoir vécu la Révolution, l’Empire, la Restauration, Nodier voit en 1830 le capital accéder au pouvoir ; la noblesse coudoie la bourgeoisie sur les bancs de l’État, scellant la réconciliation entre ancien et nouveau régime. Postromantique et présymboliste, le temps de Maupassant est au matérialisme, à l’argent, aux sciences, laissant peu de place à la fantaisie : « Nous avons rejeté le mystérieux qui n’est plus pour nous que l’inexploré » écrit-il, amer, dans Adieu mystères (1881). Alors pourquoi adopte-il, à la suite de ce bon Nodier, l’écriture fantastique en plein règne du réalisme triomphant ? Sans doute par goût, par inclination personnelle, mais aussi par réaction. Le réel est insipide et de nouveaux ingrédients sont nécessaires pour l’exhausser : « Les choses ne parlent plus, ne chantent plus, elles ont des lois ! » Grâce au fantastique, Maupassant poursuit un objectif en apparence contradictoire : élever la peur au rang de vertu, mais une vertu à la portée de chacun. Il sait néanmoins que le genre réclame une participation subjective de son lecteur. Pas de fantastique sans lecture active !

Les différentes versions des contes montrent de nombreuses disparités entre elles. Peu enclin à la relecture des épreuves, leur auteur lui-même a sans doute voulu que son texte demeurât fluctuant. Il n’avait pas, au contraire du maître Flaubert, l’obsession du style, de la finitude, ce qui explique aussi les maladresses successives des éditeurs qui ont cru reconnaître dans telle ou telle variante un signe d’une importance cardinale. C’est ici que l’argument clinique, au demeurant spécieux, tend à se fonder : le terrain prépsychotique révélé par l’hérédité de Maupassant constitue une piste de choix pour qui se hâterait de corréler l’aspect labile du corpus à l’origine pathologique des thèmes qui s’y confrontent. En vérité, si le texte s’amende ou se déforme au fil du temps, c’est tout simplement parce qu’il est trop souvent reproduit, eu égard au succès que lui vaut sa séduisante modernité. Alberto Savinio aime à comparer la lecture de ces contes à un voyage en train durant lequel le lecteur, retenu contre son gré, suffoque dans l’attente du terminus – jusqu’à la libération finale du dénouement. (11) Littérature ferroviaire, fragmentaire, fermée, fatale. Le « soleil noir de la mélancolie » entrevu par Nerval darde ses rais funestes sur l’œuvre tardive de Maupassant, cette œuvre instable qui aurait pu se perdre en glossolalies et en galimatias pour mimer les convulsions d’un esprit candidat à la démence, et qui, à l’inverse, ne déroge jamais au modèle réaliste dont elle revendique la filiation.


(1) G. de Maupassant, Lui ?, in Apparition et autres contes d’angoisse, éd. GF Flammarion, n° 417, Paris, 1984.
(2) P.-G. Castex, Le conte fantastique de Nodier à Maupassant, éd. Corti, Paris, 1951. Cf. Chap. VIII, « Maupassant et son mal. »
(3) Cf. J. Rigoli, Lire le délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle, éd. Fayard, Paris, 2001. Voir aussi la recension afférente de Nicole Edelman.
(4) in Suicides.
(5) Idée reprise par Huysmans dans À Vau-l’eau : « La vie de l’homme oscille comme un pendule entre douleur et ennui… Il n’y a qu’à croiser les bras et à tâcher de dormir. » L’habitude, dont Sully Prudhomme dira aussi : « Et tous ceux que sa force obscure | A touchés insensiblement | Sont des hommes par la figure | Des choses par le mouvement. » (in Stances et Poèmes, 1865)
(6) L’aliéniste Émile Blanche, dont la clinique de Passy avait accueilli Nerval et, près de quarante ans plus tard, Maupassant lui-même, encourageait ses patients à tenir un journal. Aurélia (1853), notamment, avait résulté de cette initiative thérapeutique. Voir aussi l’étude du docteur Lagriffe (1913).
(7) La peur (lien vers l’œuvre lue).
(8) in Étude sur les contes fantastiques d’Hoffmann, éd. Charpentier, Paris, 1874.
(9) L’Invisible est l’objet d’une étude remarquable de Laurent Dubreuil intitulée Maupassant et la vision fantastique.
(10) E.T.A. Hoffmann : « J’imagine mon moi comme dans un prisme ; tous les personnages qui tournent autour de moi sont des moi qui m’agacent par leurs agissements. »
(11) A. Savinio, Maupassant et l’Autre, éd. Gallimard, Paris, 1977.

• Pour aller plus loin : visitez Maupassantinia, l’excellent site de Noëlle Benhamou consacré à Maupassant et à son œuvre.

 
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Vienne la nuit, sonne l'heure...

Il existe une parole du soir à laquelle ces chroniques rendent hommage. Une parole de murmures et de chuchotements où les mots vont libres, entre chien et loup.