Marc Bonnant

Infinivertie, elle détranquillise

18 mars 2008. Par Marc Bonnant

Henri Michaux« J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. »

Henri Michaux fut toute sa vie un découvreur de mondes. À soixante-dix ans, il se fait dispenser des leçons de planeur ; à quatre-vingts, il arpente les volcans d’Auvergne. Et quelques heures avant de s’éteindre, ne réclame-t-il pas un livre de sciences naturelles ? La carte des territoires qu’il a conquis supplante les géographies traditionnelles. Dans cette topologie pour partie imaginaire, où extérieur et intérieur s’entremêlent, le pays des paradis artificiels est une découverte tardive. Pourtant, l’entreprise d’exploration est appréhendée avec le plus grand sérieux, et peut-être aussi avec outrecuidance. Michaux travaille à Connaissance par les gouffres lorsqu’il écrit à Jean Paulhan : « Tu ne regretteras pas ta patience. C’est toute la psychiatrie redigérée que tu recevras. »

C’est complaisamment que Michaux côtoie monstres et anomalies. Sa « petite tératologie portative », pour emprunter les termes de Gilbert Lascault, n’abrite pas seulement les bestiaires fabuleux d’une zoologie réinventée : elle s’est construite au gré des errances, dans tous les lieux où le voyageur a promené son regard curieux et s’est attiré celui des autres. À la fin de 1954, le pèlerin fatigué a cinquante-cinq ans ; son avidité l’a repu des paysages les plus improbables, de l’Amazonie en Malaisie, de sa Poddema à sa Grande Garabagne. S’il pose son bagage, c’est pour mieux reprendre son élan. La trêve ne durera que le temps d’organiser sa prochaine traversée. Cette fois, Michaux s’est choisi un territoire dont il connaît déjà les méandres ombreux : l’espace du dedans. Ce qui l’intéresse à l’abord, c’est l’observation de soi dans l’altération, le soi poussé dans les derniers retranchements de la conscience – là où « la nuit remue ».

L'Infini turbulentL’aventure mescalinienne durera près de dix ans. Quatre ouvrages en retracent le parcours : Misérable miracle (1956), L’Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961) et Les grandes épreuves de l’esprit (1966). Cioran, l’ami expert en abîmes, voyait en Michaux « un ermite qui connaît l’heure des trains », raillant sa manie de la préparation, sa prudente méticulosité. En effet, avant de s’aventurer en mescaline, Michaux a dévoré une abondante documentation scientifique (Lewin, Rouhier, Lumolz), ainsi qu’une littérature connexe et désormais classique (Confessions d’un mangeur d’opium de De Quincey, Les Portes de la perception d’Huxley, Le Voyage au pays des Tarahumaras d’Artaud). L’auteur s’est fixé un double objectif : susciter du texte, bien sûr, mais aussi offrir une observation scientifique pertinente. Doit-on y voir le déni d’une poésie incurieuse, celle qui récuse toute démarche heuristique ? Pour Michaux, dont chaque livre va de l’expérimentation à l’exorcisme, il va de soi que l’écriture ne vaut d’exister que si elle consent à prendre certains risques.

Quatre proches vont encadrer la première expérience. L’essai est décevant, mais d’autres rendez-vous attendent déjà. Lors d’une méprise, Michaux absorbe six fois la dose convenue : il traverse alors une phase de « folie expérimentale » et rencontre la peur. Dans les turbulences mescaliniennes, à l’acmê du voyage, la prise de notes est laborieuse : « phrases interrompues, aux syllabes volantes, effilochées. » Le trait des dessins qui accompagnent le texte reproduit l’onde de la vibration, à la fois infime et infinie. Le corpus définitif est rédigé a posteriori pour convenir à la lecture, mais les soubresauts de la pensée y demeurent intacts, parsemés en commentaires marginaux. L’écriture se fait alors volition. Michaux n’est pas seulement un priseur passif, attendant avec docilité que l’emprise toxique de la drogue le submerge et l’entrave : il se regarde prenant la mescaline, s’espionne s’empoisonnant, passant de la conscience à l’inconscience, du rêve à l’éveil, et inversement, lors d’un va-et-vient perpétuel où l’univers tout entier est saillant et agité, « envahi de superlatifs. » Le travail du poète, qui s’exécute dans l’urgence de saisir les mouvements du vivant, accouche d’un récit à la précision d’orfèvre, au style ingénieux, convulsif, riche en révolutions.

La mescaline suractive l’inconscient collectif, tel qu’il affleure d’ordinaire dans les rêves ou dans la folie. Les sens eux-mêmes sont saturés. Michaux évoque la vitesse : le temps, en se parcellisant au rythme de milliers d’instants à la minute, acquiert une vastitude inouïe. Mais l’observateur conscient est aposté, à l’affût, et le temps mescalinien se mélange au temps commun. Sporadiquement, les réalités se chevauchent ; la fragmentation temporelle accélère la succession des flashs. Nous découvrons le « génie visuel » de la mescaline, fait de foisonnement, d’ornement, d’itération perpétuelle. Et soudain survient la disjonction sémiotique. Cette surabondance d’images condamne les signifiants à la dislocation ; c’est ce que Michaux nomme le « sujet traversé ». Le langage de la drogue, départi de code et d’énonciateur, prive le signe de son intégrité sémantique. Une fois le signifié oblitéré, les signifiants se répondent entre eux par analogies morphologiques. Rien ne convoque plus le sujet. L’exemple est donné dans le récit par ces mots en anglais que Michaux comprend à peine en les lisant, mais dont la sonorité intérieure se fait blessante, synthétisée en un « aïe » qui, s’insinuant, finit par générer de la douleur. Dès l’instant qui suit, le bruit de la page tournée soulève le grondement qu’eût fait un paquebot en manœuvre. Captif de son hôte nocive, Michaux voit le monde se brésiller en synesthésies furtives dans un orage sensoriel.

L’arbitraire n’est pas toujours déterminant en hégémonie mescalinienne. Souvent, la « disposition émotionnelle » aiguille l’expérience, elle l’oriente. En l’occurrence, l’inquiétude fera naître les monstres, tandis que l’apaisement donnera lieu à des épisodes d’euphorie. Quant à l’impatience, elle n’est jamais récompensée que par d’ineffables « passages de riens », aires de latence. La représentation du divin y est extatique mais duelle, prétexte à la contiguïté de l’ange et du démon : « Des milliers de saints se sont accusés d’être les plus indignes, les plus mauvais, les plus hypocrites des hommes. […] Ils savaient de quoi il est question. » L’avant-dernière expérience de l’Infini turbulent est dominée par l’imminence du danger : « La folie est un département de la foi. » Tel est le constat du buveur d’eau, inapte à toute dépendance : l’abandon dans la foi annonce la déraison, à égalité avec ces indices qu’une « phénoménologie de la folie » désignerait sous les termes de paranoïa, désordre intérieur, lubies délirantes, invasion des voix, etc.

Michaux qui, par son approche des intérieurs, affirme sa parenté avec le dernier Rilke, le Rilke français, pourrait imposer à la psychiatrie le primat de ses situations-gouffres, plus édifiantes, plus illustrées que toutes les nosologies et toutes les étiologies formelles. Depuis ses Thébaïdes, le poète-anachorète nous enseigne que c’est la solitude qui engendre les monstres. L’aliéné, dans la dépossession de son propre étant, incarne l’absoluité de la relégation : « Solitude sans jouir d’être seul. Isolement sans abri. » Imparfait, le solipsisme permet encore à la conscience de dialoguer avec elle-même ; la folie en revanche, que Michaux entrevoit accidentellement grâce à la mescaline, ne permet aucune communication. Elle est étanche, hors d’atteinte, définitive. Le plus secret de nos esthètes francophones fut aussi l’un des plus lucides, mais remarquablement seul dans sa singularité. C’est donc à juste titre qu’Antoine Berman écrira : « Œuvre d’un solitaire, [l’écriture de M.] est elle-même solitaire, sans filiation, sans origines décelables. »


Henri Michaux, L’Infini turbulent, Mercure de France, Paris, 1964.
(235p., ISBN: 2-7152-1622-X)

Note : l’article ci-dessus doit beaucoup, en substance, à un texte de François Emmanuel intitulé Henri Michaux et les gouffres.

« La Bêtise s’améliore » de Belinda Cannone

2 mars 2008. Par Marc Bonnant

En 2005 paraissait Le Sentiment d’imposture, et déjà, Belinda Cannone rompait avec l’austérité impersonnelle de l’essai en tutoyant son lecteur afin de mieux l’impliquer – ou de mieux le confondre. Cette fois encore, en adoptant une manière démarquée, en l’occurrence celle du dialogue philosophique (proche, dans sa forme « socratique », du Neveu de Rameau), l’auteure de La Bêtise s’améliore briguera-t-elle une nouvelle distinction ? (1) C’est à souhaiter. Il est certain que l’aspect délié de ce livre répond moins à la convenance éditoriale qu’au bonheur d’écrire sans contraintes, et autant l’avouer : ceux qui, à mon instar, ont l’heur de connaître Belinda Cannone n’en seront guère surpris. Voici offerte l’occasion d’une rencontre avec un esprit mutin et sagace, libéré des humeurs capricieuses de l’opinion et concentré sur son meilleur art pour nous entretenir gaiement d’un sujet dont la gravité eût réclamé, sous la plume du dépit ou du dédain, une fastidieuse solennité. Cette seule gageure valait qu’on se penchât sur l’ouvrage, si le sujet lui-même n’avait pas déjà piqué notre intérêt en suscitant la crainte de nous savoir, une fois de plus, concernés.

Sortons-nous plus intelligents de la lecture de La Bêtise s’améliore, ou alors plus accablés devant nos faiblesses révélées ? Les deux, bien sûr : étonnamment, nous voilà plus forts de pouvoir, enfin, identifier nos méprises, à défaut de nous en absoudre tout à fait. Ce livre aurait pu, de façon abrupte et présomptueuse, faire le procès de la sottise en générale, ce qui ne nous aurait guère privés d’un rendez-vous tonifiant avec le cynisme, mais Belinda Cannone laisse cela à d’autres, préférant l’alacrité d’une conversation entre amis à l’indignation d’une solitude consternée. Le véritable objet de ce dialogue est une certaine forme de bêtise, la plus sournoise qui soit : celle des gens intelligents. Autrement dit, la bêtise de ceux qui n’ont aucune excuse, une bêtise à ce point dangereuse qu’elle passe inaperçue tout en s’offrant les moyens de se réinventer, continûment, à mesure que la réflexion avance et que les concepts naissent : « Il n’est pas une seule pensée importante dont la bêtise ne sache aussitôt faire usage. » (2)

Au fil de leurs échanges, le narrateur et son ami Gulliver (égaré, le temps d’un livre, entre Lilliput et Lagado) étrillent les vices de l’intelligence en s’évertuant à identifier et à classer le plus grand nombre de mécanismes connus, notamment les conformismes qui conduisent à la « pétrification de la pensée », à la réduction des idées, à la régurgitation systématique, au corrélat incongru, à la déduction hâtive, à l’amalgame. Chaque chapitre rend compte d’une nouvelle faille, souvent déduite de la précédente, et les protagonistes ne craignent pas de mimer certaines d’entre elles pour mieux les circonscrire. De la définition des réflexes, comme le théorisme (qui ramène le particulier au cas général) ou l’actualisme (qui sanctuarise le présent), à la description des profils, tels que le réactionnaire (héritier contemporain du poujadisme) ou le mouton de Panurge (grégaire et dépourvu d’opinion propre), tous les procédés d’identification sont mis en œuvre pour cerner le mal et en comprendre les symptômes.

Si la démonstration peut parfois s’avérer savante, le piège de la préciosité y est toujours contourné. Il eût été dommage qu’un ouvrage sur la bêtise péchât par excès d’intelligence ! Quand Belinda Cannone recourt à l’intertexte, ses références sont toutes suffisamment étayées pour les rendre accessibles à chacun. Ainsi voyons-nous apparaître le Marcello de Moravia ou le Zelig de Woody Allen, « nec plus ultra du conformisme », les indispensables Bouvard et Pécuchet, ou encore le petit homme de Reich, allégorie de la vilenie. À travers le skateboarder du palais de Séoul, les outrances de MacCarty ou la Cloaca de Delvoye, la dénonciation des dérives de l’art contemporain nous autorise à mesurer l’influence de Domecq. Quant à l’allusion à Terestchenko, légataire spirituel d’Arendt, elle fait écho à une recension récente, témoignage d’admiration. (3) Quels que soient les exemples cités, ils servent à défendre l’idée qu’on peut, indistinctement, être armé de culture (réf. au portait caustique des bobos) ou animé de bons sentiments (Cf. le « militantisme compassionnel » de Muray) et faire preuve de bêtise, à chaque fois que culture ou compassion précède le raisonnement. « Une des façons d’avoir tort consiste à avoir raison trop tôt. » Lorsque le conformisme triomphe dans la démission de l’esprit, dans la « pensée par omission », la bêtise nous rend malheureux parce qu’elle nous renvoie brutalement à l’étendue insoupçonnée de nos défaillances.

Barthes situait-il le fascisme dans la langue, cédant malgré lui à une facilité syllogistique ? La commodité des raccourcis prouve qu’une part du problème réside dans le langage. Un exemple édifiant nous est donné avec la notion galvaudée de « politiquement correct », servie à toutes les sauces ; employer une expression à la mode, c’est « faire l’économie d’une pensée ». Première suggestion : prendre le temps de douter. La recherche éperdue de la vérité (une « armée mobile de métaphores » selon Nietzsche) est inutile, voire pernicieuse, comme est pernicieux le systémisme forcené des sciences, lequel conduit au verbiage et à l’amour immodéré du jargon (« Apprends notre novlangue et viens jouer avec nous »). Seconde suggestion : écarter la pensée-mode, dût-elle recouvrir une idée noble. Le cas de « l’égalitarisme dévoyé » offre l’illustration d’un concept louable mal exploité : la course à l’égalité ne suscite-t-elle pas l’émergence de la victimisation ? Troisième suggestion : retrouver le goût de l’étonnement, cette « vertu cardinale », antidote à la pensée molle. En bref, réenchanter la pensée.

Pas d’envolées déclamatoires dans cet ouvrage élégant, pas de théories superflues – mais pas non plus de certitudes. Grâce à un tour onctueusement dialectique, Belinda Cannone nous enseigne que la nécessité du recul (exprimée par les « exercices de constante vigilance » de Clara, la fiancée du narrateur) est la condition sine qua non du discernement. Et elle nous rassure : si cette posture nous rend parfois aporétiques, c’est uniquement dans le but d’offrir de la rotondité à nos convictions, de les rendre ductiles et opposables. Sachons vivre avec nos imperfections, mais conscients d’être perfectibles. Après nous avoir convaincus d’imposture, nous qui nous pensions intègres, nous voici reconnus bêtes, alors qu’on se croyait intelligents. En moraliste éclairée, Belinda Cannone ne ménage pas son lecteur en lui dessillant les yeux sur le gouffre de stupidité au fond duquel l’homme s’agite, mais c’est pour son bien. Qui bene amat…


(1) Rappelons que Le Désir d’écriture (Calmann-Lévy, 2000) a été couronné du Prix de l’Essai de l’Académie française, et Le Sentiment d’imposture (Calmann-Lévy, 2005) du Grand Prix de l’Essai de la Société des Gens de Lettres.
(2) in Robert Musil, De la Bêtise (1937), Éd. Allia, 2004.
(3) Lecture de « Un si fragile vernis d’humanité » (M. Terestchenko) par B. Cannone (Revue du MAUSS)

Belinda Cannone, La Bêtise s’améliore, collect. L’autre Pensée, Éd. Stock, Paris, 2007. (208p., ISBN: 978-2-234-05947-4)

Liens connexes
« Réenchanter la pensée », article de B. Cannone
Lecture de « La Bêtise s’améliore », sur le weblog « Lignes de fuite »
« Petit parcours de l’œuvre de Belinda Cannone », par Ronald Klapka
Extrait de l’émission « Bateau livre » sur France5 (8 novembre 2007), avec B. Cannone et B.-H. Lévy

Lettre à un ami lointain

25 février 2008. Par Marc Bonnant

Pour Cioran, la liberté commence par un renoncement aux origines. La volonté de penser et d’écrire dans une langue étrangère constitue le premier mouvement d’un exil désiré, quitte à se dépendre de toutes les servitudes du cœur. S’acclimater au néant, se découvrir des affinités avec le chaos, devient un principe de survie : « Tout est superflu. Le vide aurait suffi. » Cioran vivra cet abandon dans le remords.

Dans sa Lettre à un ami lointain, il s’exprime sur la liberté en ces termes : « Pour vous qui ne l’avez plus, elle est tout ; pour nous qui la possédons, elle n’est qu’illusion, parce que nous la perdrons, et que, de toute manière, elle est faite pour être perdue. » Oracle crépusculaire d’un heimatlos qui récuse jusqu’à sa propre vie, présente ou passée.

Le passage du roumain au français date de 1947. L’écriture du Précis de décomposition est un chemin de croix. Simone Boué se souvient : un jour, au Collège de France, elle audite avec Cioran un professeur de mathématiques. Celui-ci est tchèque, il ne parle pas le français et se contente de produire ses formules au tableau. « Il vaudrait mieux écrire des opérettes que d’écrire dans une langue que personne ne connaît. » Ainsi le choix du français s’imposait-il moins par élection affective que par stratégie de communication ? Peu probable : Cioran a toujours témoigné un amour oblatif, sacrificiel, pour son idiome d’adoption. Tel fut le prix de la rédemption pour l’exilé renégat.

Le génie incontesté du Valaque, c’est d’avoir épousé le français en virtuose, en joaillier, puisant dans la littérature de nos XVIIe et XVIIIe siècles la quintessence de son expression. Ce qui conduira Simone Boué à confesser : « Souvent, je pense que c’est Cioran qui m’a appris le français. »



Lecture de “Lettre à un ami lointain”, in Histoire et Utopie (Gallimard, 1960).
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Aqua in bocca

10 février 2008. Par Marc Bonnant

18 juin 2001. Je suis arrivé à mon bureau ce lundi-là avec l’esprit remué par quelque urgente affaire ; aussi, quand D. m’a joint depuis Corte pour m’annoncer le meurtre de Nicolas Giudici, je n’ai pas pris spontanément la mesure de l’événement. Il fallut que la presse évoquât le lendemain ce petit sentier près de Pedigrisgiu, à l’ombre d’un boqueteau où j’aimais me perdre, pour qu’aussitôt ma mémoire refasse le contexte de cette année 1997 durant laquelle Le Crépuscule des Corses est paru en frappant la société insulaire d’une gifle tonique. Ce livre rigoureux et dense paraissait quelques mois seulement après le roboratif Pour en finir avec la Corse de Jean-Marc Fombonne-Bresson, refusé par nombre d’éditeurs français par crainte de représailles, et finalement publié aux éditions Favre (Lausanne). Une question demeure : qui avait intérêt à faire taire Giudici ? L’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’abord, il semblait si commode d’accabler les clandestins, à la lecture des pages vireuses que le polémiste avait distillées à leur charge. Lors d’un communiqué, un dignitaire du FLNC s’était empressé de démentir toute implication : « Giudici n’était pas un ennemi ». Certes, l’auteur du Crépuscule avait savamment distribué ses attaques, fustigeant les « caciques » dans leur ensemble, et non seulement les nationalistes. Son amour blessé pour la tarra materna n’en faisait pas un adversaire de la Corse, ni des Corses – bien au contraire. La vérité se trouverait-elle au fond d’un autre dossier, à l’égard duquel le journaliste eût fait preuve d’un peu trop de curiosité ? Je doute qu’on le sache un jour, mais apparemment, Nicolas Giudici a eu affaire à des nervis auxquels son bref séjour en Corse fournissait une belle occasion de brouiller les pistes.

Décembre 2007. Gomorra atteint le million d’exemplaires vendus dans la seule Péninsule ; l’inquiétude avait déjà gagné son auteur au cent millième. Il vit désormais à Rome, sous surveillance policière. Roberto Saviano le sait mieux que quiconque : si nul ne majuscule plus camorra à l’initiale, c’est parce que l’entité maffieuse est devenue trop familière à l’esprit des Campaniens pour qu’on la rehausse en nom propre. La camorra, précise-t-il, n’existe pas ; c’est « un mot de flics », une chimère de la conscience collective, une abstraction. Elle compte pourtant cinq fois plus de membres que la Cosa Nostra, dans un territoire deux fois moins vaste que la Sicile. Médiatiquement, les padroni de Casal di Principe ou du Secondigliano tolèrent les généralités, tant que les chroniqueurs confortent leur image d’intouchables ; un article sur un fait d’armes a toujours offert de la publicité à peu de frais. Gomorra, en revanche, foule aux pieds une règle d’or : l’omerta. Devenu l’homme à abattre, le Salman Rushdie italien ne doit sa survie qu’à la pusillanimité des parrains dont il a décati la réputation et diffusé les coordonnées. Son sursit dérisoire ne tient qu’à un fil : tout écart au code doit être puni, et l’exécution du châtiment reste le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir. Le pouvoir de sanctionner.

Écartons tout malentendu : ce n’est pas la prédiction macabre de l’élimination qui inspire un rapprochement entre Saviano et Giudici, c’est la connexion récurrente et documentée que Giudici établit méthodiquement entre la Corse et le Mezzogiorno. Mises en regard par leur structure, leur composition et leur fonctionnement, les vieilles sociétés du mare nostrum semblent indissociables d’un même système de cohérence. Prépondérance des liens de sang, légitimité de la prébende, éréthisme affectif, tout cela existe de part et d’autre de la Tyrrhénienne sous une forme commune, au sein d’une aire culturelle où la préservation obsessionnelle de l’identité (protectionnisme) s’oppose à la quête perpétuelle des alliances nouvelles (libéralisme). Érigé en unité de mesure sociale, le clan doit faire face à un double péril : l’affaiblissement s’il s’isole, la compromission s’il s’allie. Giudici et Saviano constatent pareillement, à l’aune de leurs visées respectives, que les grands conglomérats familiaux vivent dans l’autarcie et la paranoïa, comme des citadelles assiégées. La suprématie reviendra au clan qui saura mettre en œuvre la poliorcétique la plus astucieuse.

Sous l’angle politique, la réflexion de Giudici rejoint également celle de Saviano : comment impulser du mouvement dans une société où les forces d’inertie neutralisent toute volonté de progrès, où le clientélisme vaut loi, où l’élu, préférant la fidélité à la compétence, troque l’ingénieur, brillant mais insoumis, contre le caudataire, falot mais docile ? Bien sûr, on pourrait alléguer qu’il n’existe plus un gouvernement au monde où l’on n’agit pas de la sorte ; la pénurie de probité dans l’administration devient chose si banale qu’elle confine au truisme. Nonobstant l’évidence, Giudici et Saviano parviennent à la même conclusion : les maffias naissent là où l’État est rare. Ce n’est pas une gouvernance corrompue qui a enfanté de la camorra, de la Cosa Nostra, de la ‘ndrangheta calabraise ou de la « Brise de Mer » bastiaise ; c’est une gouvernance démissionnaire, bercée d’insouciance et de procrastination. En Corse comme dans le Mezzogiorno, la mise en rapport entre la pléthore de la fonction publique et la faillite de l’État de droit donne à penser que l’État n’est pas nécessairement plus présent, ni plus efficace, là où ses représentants sont plus nombreux.


• Nicolas Giudici, Le Crépuscule des Corses, Éditions Grasset, Paris, 1997. (376p., ISBN : 2-246-53861-0)
• Jean-Marc Fombonne-Bresson, Pour en finir avec la Corse, Enquête sur une dérive politique, économique et mafieuse, Éditions Favre, Lausanne, 1997. (184p., ISBN : 2-8289-0511-X)
• Roberto Saviano, Gomorra, Dans l’empire de la camorra, Éditions Gallimard, Paris, 2007. (357p., ISBN : 978-2-07-078289-5)

Cette vie dont nul ne voudrait plus

1 février 2008. Par Marc Bonnant

Je me suis fait offrir, tout récemment, un recueil d’anecdotes publié à compte d’auteur, réunissant dans un style à la fois ingénu et drôlet une collection de facéties agrestes, avec pour décor l’Alta Rocca pastoral de l’entre-deux-guerres. (1) Sa découverte a été d’autant plus agréable qu’il m’a bien semblé reconnaître, ici ou là, quelques figures pittoresques. Ce ravissement préludait à un autre : il y a deux jours, tandis que je fourrageais entre les rayonnages de mon libraire, je suis tombé sur le livre de Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, lequel était injustement dissimulé derrière un ouvrage de moindre importance, présenté de face pour lui assurer meilleure promotion et condamnant de fait les pauvres merveilles qu’il obombrait de toute son arrogante envergure.

J’aurais été malheureux de passer à côté d’une telle rencontre, mais il me faut expliquer les raisons de mon enthousiasme afin que celui-ci ne soit indûment confondu avec autre chose qu’un simple plaisir de lecture. Présentons l’objet : cent soixante-quatorze pages d’évocations fragmentaires qui, dans leur ensemble, font l’histoire d’une vie, celle d’un retraité à la mémoire alerte, décidé à nous tracer les lignes d’une existence dont nul ne voudrait plus. Il ne s’agit pas d’un réquisitoire brûlant, ni d’un bréviaire d’humilité. Juste une belle confidence servie en tranches fines, exempte de savantes péroraisons. Pour convenir à l’exercice de recension, j’ai noirci quelques feuillets de notes, cédant à l’impressionnisme du récit et à sa manie du détail ; j’ai consigné toutes les curiosités sociotechniques dont l’ethnologue se serait délecté, toutes les acceptions dialectales qui auraient réjoui le linguiste. Qu’ai-je commis sinon refaire le livre selon mon goût… Ma tentative de synthèse a échoué. À la seconde lecture, j’ai compris les raisons de ma faillite : il n’est rien, dans la narration de Giovannangeli, qu’on puisse soustraire à l’essentiel.

Inutile, donc, de chercher une trame dans cette étoffe rustique. Il nous faut l’imaginer, ce passementier à l’esprit incisif, ourlant les mots comme on rouit le chanvre : pressé de transmettre son trésor immatériel, il a convoqué autour de lui quelques légataires choisis et dévide son métier au fil du souvenir. Que leur dit-il ? Rien de plus que ce qu’il convient de savoir. Son testament recouvre-t-il pour autant une vocation didactique ? En aucun cas. Il est loisible à chacun d’en retenir ce qu’il souhaite. Même les inclinations politiques sont livrées avec équanimité : vaguement régionaliste avant la guerre, vaguement communiste à l’issue, Giovannangeli ne craint pas de laisser entendre que ses idéaux courent au-delà des partis et des mouvements. Le quotidien du muntagnolu, que le sort fait à la fois pastoureau et cultivateur, se décline au rythme des saisons, dans les champs ou sur les sentiers de la transhumance. Labours après vendanges, récoltes après fenaisons. Faute de moyens, les méthodes agricoles relèvent d’un autre âge : une simple bêche, miracle d’ingéniosité, devient un objet d’émerveillement ! La survie des uns est subordonnée à l’allégeance due aux autres. Les Sgiò, propriétaires opulents, accordent aux bergers l’amodiation et se réservent la meilleure part sur les produits de la terre. On dit que les Sgiò n’ouvraient à leurs métayers que s’ils frappaient à leur porte avec le pied, autrement dit les bras chargés de victuailles. Vassaux et suzerains en féodalité médiévale ? Non : c’était il y a cinquante ans, en République française.

Quand la confession se fait plus intime, la parole devient chuchotement et l’ancêtre épanche son cœur : l’enfance au « Château », les berceuses tristes et cruelles, le réveil au troisième chant du coq, le fidèle mulet réquisitionné à la mobilisation, le respect porté à la sagesse des anciens (« Pauvre est le logis où l’on ne trouve une barbe blanche »), l’inévitable cure d’huile de foie de morue, la casetta d’estive dont on épuçait les murs à l’eau bouillante… Les fêtes scandent les grands événements : on contracte le métayage à la Saint-Damien, on déguste le vin nouveau à la Saint-Martin, on prête serment d’amitié sur les feux de la Saint-Jean. Pour lever sa dîme lors du binidittu, le curé, notable parmi les notables, a la main lourde et se sert grassement ; sans doute n’aime-t-il guère les bergers, vecteurs certifiés du paganisme. Peu disert sur les circonstances de la mort de son frère, Giovannangeli désapprouve en revanche la tradition du deuil, faite d’outrances et de cris, de lamenti, de voceri, de « festins qui frisaient l’indécence. » L’émotion du témoignage, pour contrainte qu’elle paraisse, n’est réprimée qu’en cas de digression. La polémique n’est pas l’objet de ce livre, mais quand bien même l’auteur la refuse, il ne fait pas toujours économie d’allusions : les dents grincent lorsqu’il est question d’évoquer les deux guerres, la ténuité des pensions et l’usage qu’on en fait, le servage des indigents, les manquements de l’État, la misère incoercible, l’Algérie à l’aube du séparatisme, et enfin le retour au pays où les « Fils de la Toussaint », déjà, avaient fait des émules…

À sa manière, le fils de berger nous prouve qu’on peut être compendieux sans pécher par pingrerie. Il sait que la parole, si elle est rare et mesurée, peut aussi se charger du sens de ce que l’on croit juste de taire. Certains genres littéraires ne nécessitent pas le recours à une grande littérature ; ils souffriraient d’être astreints à une expression trop quintessenciée. Ce que d’autres cacheraient avec embarras, Jean-Dominique Giovannangeli l’énonce avec fierté, dans le style limpide qui est le sien, sans ostentation mais avide de vérité testimoniale. Mission accomplie : pour les natifs de l’Alta Rocca, la lecture sera le prétexte d’un rendez-vous avec les ancêtres ; pour les autres, la découverte se révélera surprenante, voire stupéfiante. Si une telle vie peut sembler inconcevable aux douillettes esquisses que nous sommes, reconnaissons que ce livre lumineux regorge d’une joie intacte, d’une nostalgie positive et enthousiaste, dût-il se clore sur un constat d’amertume : nul n’ignore qu’à toute fin de refaire la beauté des estives de jadis et l’abondance de leur population pastorale, il faudrait bien plus qu’une jeunesse volontaire, pour sensibilisée qu’elle soit à la question du repeuplement rural.


(1) Pauline Ettori, Anecdotes et Légendes, La Pensée universelle, Paris, 1972.

Lien connexe : http://etudesrurales.revues.org/document3017.html

Jean-Dominique Giovannangeli, Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca, Éditions Albiana, Ajaccio, 2003. (174p., ISBN: 2-84698-064-0)

L’évolution de la langue : dérive à vau-l’eau ?

20 janvier 2008. Par Marc Bonnant

La curiosité du linguiste est piquée dès le potron-minet, lorsque, d’un geste encore engourdi, il allume son poste de radio. Sur les ondes, un journaliste commente l’actualité dans le style que réclame la radiophonie, autrement dit celui que l’on prépare par écrit et dont on exige le meilleur de l’expression (l’elocutio). Sans attendre, les premières perles apparaissent, éclatantes, et notre spécialiste, passé de la somnolence à la prédation, n’a qu’à tendre son filet à papillons pour que les premières merveilles se prennent aussitôt dans les mailles. « La note qu’il a écrit », « après qu’il ait contacté », « ils élirent leur délégué », et ainsi de suite. Bientôt, la stupeur cède la place à l’indulgence : qui est plus exposé à la faute qu’un journaliste abreuvé à la source du langage populaire ? On lui pardonnera de poursuivre un objectif d’audience au prix de quelques infractions vénielles.

L’incursion en terre barbare se poursuit avec la découverte d’un spot publicitaire vantant les mérites d’un produit de bricolage ; n’y entend-on pas « tour de main » là où un « tournemain » eût mieux convenu ? Aucune erreur selon l’usage (Cf. Robert), quand toutefois la première acception évoque l’agilité et la seconde la promptitude. (1) Employer l’un pour l’autre permet-il de signifier les deux, soit la prestesse ? Extrapolons par l’absurde : si j’emplois l’anglicisme « réaliser » au lieu de « prendre conscience », ai-je à dessein de réifier ma pensée ? Ce paralogisme sans conséquence permet au moins d’entrevoir le lien équivoque qui unit les mots aux choses, et corrélativement de comprendre que les « hoquets » du langage correspondent souvent à une mésaise de dire (2) – encore nous faudrait-il démontrer lequel, du langage ou de la pensée, précède l’autre dans l’interprétation objective du monde. (3)

La journée du linguiste s’écoule gaiement. Son oreille attentive intercepte, au gré des rencontres, une nuée de pléonasmes volatiles (« au grand maximum », « le plus absolu », « un monopole exclusif »), un essaim de solécismes colorés (« loin s’en faut », « il s’en est suivi », « je témoigne de ma peine »), deux ou trois barbarismes follets (*infractus et autre *rénumérer), une paire d’impropriétés mutines (« conséquent » pour « important », « naguère » pour « autrefois »). Incidemment, il se remémore un slogan ou une maxime empruntant à la tautologie, et se récite un mot d’humour : « Ni pour, ni contre, bien au contraire… Quoique ! », saillie d’un célèbre enfoiré qui avait déjà ridiculisé, entre autres vices langagiers, le pendable « quelque part » francilien que l’on surprend aujourd’hui dans toutes les bouches, même les plus doctes…

Et ainsi évolue la langue : ce qui était proscrit hier est toléré aujourd’hui, non pas parce que l’Académie l’indique, mais parce que les usagers, dans leur majorité pléthorique, l’imposent par une diffusion massive, avec la complicité des médias. C’est la récurrence qui fait la norme, et non plus la grammaire. Un exemple d’emploi abusif : « malgré que » dans le sens de « bien que » reste critiqué dans l’édition 2007 du Robert, mais je fais volontiers le pari avec vous, aimables lecteurs, qu’il sera entériné dans une prochaine édition et que personne ne s’en émouvra. Idem pour le pléonastique « voire même », aussi disgracieux que répandu. Pourtant, s’il fallait croire les plus conciliants de nos littérateurs, la faute, en tant qu’écart à la norme, n’est pas le cancer de l’idiome, car elle participe de son évolution naturelle ; elle est la preuve, selon eux, d’une pratique abondante, ce qui est le propre de toute langue vivante. (4) L’ennemi juré de la langue, c’est la carence de parole, le défaut d’usage. La pénurie des mots préfigure le déclin de l’intelligence. Langage et luxe n’ont pas le même destin : le rare est cher, dit-on, mais un vocable rare n’en devient pas moins un vocable en déshérence.

Le dernier journal du soir est parsemé de friandises : un cinglant « basé sur », un pataquès chuintant sur une liaison imaginaire, et aussi une inoubliable relative impliquant « dont » dans le pire des solécismes. La moisson est inespérée. C’est à peine si notre linguiste parvient à se concentrer sur les nouvelles : le florilège de fautes l’obsède. Sitôt que l’une est prononcée, il pressent la suivante. Le sommeil l’emportera finalement, avec la certitude que cette journée n’aura été qu’un jour de plus dans le cours des choses. Un jour de trop dans l’acceptation d’un massacre collectif où l’oligophrénie des masses et la vésanie libertaire exultent de concert sur la carcasse agonisante de la grammaire normative.


(1) Un communiqué de presse de la marque utilise « tournemain » pour la même gamme de produits, ce qui me conduit à penser qu’on emploiera tel ou tel registre de langue selon le public auquel on s’adresse. En l’occurrence : registre familier pour le grand public et plus soutenu pour une audience professionnelle. Il y a bien, dans notre français, plusieurs langues en une seule, indépendamment du critère géographique.


(2) Dans son Tractatus, Wittgenstein constate l’inaptitude du langage à rendre compte de certains états de choses. En traçant de l’intérieur les limites du langage, il entend aussi définir celles de l’éthique. Le langage, dans sa forme logique, est le reflet de la structure du monde, mais ce que langage et monde partagent dans leur forme, le langage est incapable de le dire : il peut seulement le montrer. (Cf. Gorgias, sur la formulation de l’être)

(3) À rapprocher du concept « d’innéité syntaxique » défendu par Chomsky. En revanche, Sapir pense que c’est la pratique sociale du langage qui construit l’intelligence collective du réel. Si tel est le cas, chaque langue constitue une interprétation subjective d’une même réalité objective. Les difficultés rencontrées en traduction notamment confortent cette idée. (Cf. Hypothèse Sapir-Whorf)

(4) Selon Henri Frei (La Grammaire des Fautes, 1929), « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées. À la notion pénalisante de faute, il préférera « proposition individuelle ». Un pas vers la légitimité de l’idiolecte ?

Antonia Pozzi et la « fleur du renoncement »

5 janvier 2008. Par Marc Bonnant

« Parce que la poésie a cette tâche sublime de saisir toute la douleur qui écume et agite l’âme, et de l’apaiser, de la transfigurer dans la sérénité suprême de l’art, comme les fleuves se jettent dans l’immensité céleste de la mer. »

Un ange saturnien veille sur l’âme d’Antonia Pozzi. Derrière les paupières de la poétesse à jamais endormie, le voyage orphique s’accompagne d’une étrange clameur : « Parmi les lames d’eau sombre | Sans écho | Ton rire rouge | Ouvre les mystères | D’une humanité primitive. » (Periferie, 1936) Plus proche de nous, aux portes de la cité, un essaim de bêtes industrieuses se meut devant la ruche : « Bientôt | Hurlera la sirène de l’usine. | Des silhouettes courbes en mouvement | Ouvriront | Des portes lacérées dans le brouillard. » (ibid.) Telle est la réalité intérieure d’Antonia Pozzi : une démiurgie ombreuse et inquiète. Au cœur de son astre noir sévit la même attraction funeste qui emporta Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann ou Marina Cvetaeva. De cette jeune Milanaise cueillie par la mort dans sa vingt-sixième année, nous ne savons que ce qu’elle a bien voulu nous confier. À toutes fins de la connaître mieux, il nous reste une œuvre poétique et un Journal, publiés à titre posthume sous la vigilance de son père. Née à Milan en 1912, elle est la fille d’un avocat en renom, Roberto Pozzi, et de la comtesse Lina Cavagna Sangiuliani, la nièce du poète Tommaso Grossi. Elle grandit dans la belle société de Milan, au sein d’une famille rigoriste où l’instruction religieuse est un principe d’airain. Au lycée Manzoni, elle s’éprend de son professeur de lettres classiques, Antonio Maria Cervi, de dix-huit ans son aîné, lequel demeurera l’amour de sa vie. L’avocat fait obstacle à cette relation indue en humiliant le modeste enseignant. Les élégies douloureuses de La Vita sognata pleurent la perte de l’amant et l’impossible communauté de destin. Déjà, la « disperazione mortale » prend corps, hégémonique, et le traumatisme de la rupture, à la veille de ses études universitaires, accule Antonia à une première tentative de suicide, dont elle sera sauvée de justesse.

En 1930, elle s’inscrit à l’Université de Milan, où elle étudie la philologie moderne. Son intérêt pour la philosophie et les Lettres la pousse irrésistiblement vers la création littéraire. Elle se lie d’amitié avec le philosophe Vittorio Sereni, une relation qui laissera un fécond échange épistolaire. Flaubert, sur l’œuvre duquel elle conduit sa thèse, lui ouvre la voie vers la reconstruction de soi. Le Tonio Kröger de Thomas Mann lui en montre le moyen : la poésie. « La douleur naît toujours d’une erreur. J’ai fauté. Je fais amende honorable. Je paie de ma personne. – Orgueil, aide-moi ! J’ai besoin de naître une seconde fois. » Aller au-delà de la nostalgie pour accéder à la plénitude : renaître en poésie. Antonia est une privilégiée et ne l’ignore pas. Elle fréquente les meilleures écoles, elle a pour amis les intellectuels les plus prometteurs de son époque, elle a déjà sillonné l’Europe – mais elle porte en elle un vide que toute sa culture raffinée ne parvient pas à combler. Plus que la quête d’amour, c’est le désir de maternité qui la maintient en vie. Insidieusement, le souvenir d’un ami suicidé fait le lit d’une profonde angoisse qui aboutira à l’acte fatal. « Ici, ou l’on meurt, ou l’on commence une vie merveilleuse » écrira-t-elle en feignant de se donner encore le choix. Lors d’un voyage à travers l’Europe en 1938, elle correspond avec sa grand-mère et lui communique son intention d’écrire un roman historique sur la Lombardie. Le 23 octobre de la même année, une lettre témoigne de son inquiétude : la loi raciale contre les Juifs a causé le départ de nombre de ses amis les plus chers. Le 1er décembre, elle décide de s’installer dans sa maison de Chiaravalle pour fuir l’avancée de la guerre ; elle y écrira sa dernière lettre, destinée à ses parents. On la retrouva inanimée, trois jours plus tard.

L’ombre oppressante du père plane sur l’œuvre d’Antonia, comme elle avait plané sur sa courte existence. On le soupçonnera d’avoir réécrit ou amendé selon son goût quelques pièces qu’il jugea « excessives », indignes de la fille modèle. Les dédicaces pour « AMC », notamment, disparaissent. Les anciens camarades, les rares à être encore de ce monde, évoquent une jeune fille au visage noble, mélancolique et solitaire. La philologue et critique littéraire Maria Corti, amie d’Antonia à la Faculté, se la remémorait en ces termes : « Son esprit faisait penser à ces plantes de montagne qui croissent au bord des crevasses et des gouffres. […] Elle fut la proie innocente d’une censure paternelle presque paranoïaque, attentant à sa vie comme à sa poésie. Sans doute était-elle en conflit avec le huis clos religieux imposé par sa famille. La terre lombarde adorée, la nature de fleurs et de rivières la consolaient certainement davantage que ses semblables. » En se donnant la mort, Antonia met un terme à une insupportable somme de regrets. Quels vers incarnent mieux la douleur de cette vie à peine esquissée : « Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents | où d’âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, | comme dans un linceul, des vies qui n’ont pas vécu. » (Rilke) La blessure de la femme non mère, « fleur du renoncement », est symbolisée par cet enfant non né, sacrifié à l’Art contre toute espérance de plénitude. À défaut de mère, Antonia fut poétesse, préposée à la délicate conciliation de l’Éthique et de l’Esthétique. « Je vis de poésie comme les veines vivent de sang. » Décelant toute la culpabilité de l’égérie meurtrie, Alessandra Cenni voit en Antonia Pozzi une icône tragique, « une Antigone moderne, avec l’ombre de l’inachevé, avec son rêve d’amour et d’enfant, avec la voix de ses fantômes, dans un monde de silence et d’abîmes, fait de brumes, de fosses et de croix. » L’obsession de la faute domine une écriture déjà assombrie par les affres de la dépression. Eugenio Borgna, penché sur les rouages de cette souffrance morbide qui magnifie l’Art au détriment de l’Être, confessera dans ses Intermittences du Cœur : « Le Journal d’Antonia Pozzi se lit au rythme des battements du cœur : il est traversé d’une cascade d’émotions et de réflexions percutantes, téméraires, ancrées aux thèmes existentiels d’hier et d’aujourd’hui. D’une telle lecture, nous sortons interdits, bouleversés. » Peut-être aussi plus humains – au sens où les poètes l’entendent.


Œuvres d’Antonia Pozzi :
Flaubert : la formazione letteraria (1830-1865), thèse, éd. Garzanti, 1940.
La vita sognata ed altre poesie inedite, éd. Scheiwiller, 1986.
Diari, préf. d’A. Cenni et O. Dino, éd. Scheiwiller, 1988.
L’età’ delle parole è finitaLettere (1925-1938), éd. Archinto, 1989.
Parole, préf. d’A. Cenni, éd. Garzanti, 1989.
Pozzi e Sereni. La giovinezza che non trova scampo, éd. Scheiwiller, 1988.

Les Présocratiques, inventeurs de la modernité

27 décembre 2007. Par Marc Bonnant

Approcher la pensée présocratique, c’est accepter de reconnaître une méprise. Les épistémologues, bien qu’ayant souligné l’avancée décisive des Présocratiques sur le chemin qui eut mené le génie antique du muthos au logos, n’ont pas toujours obvié à faire croire que ces obscurs barbons, inaptes à la Raison, devisaient du cosmos et d’autres choses de moindre conséquence, en attendant pieusement l’avènement du grand Socrate. Le lieu commun est contenu tout entier dans ce qualificatif étriqué qu’on leur prête à défaut de mieux, Présocratiques, lequel aura longtemps perpétué une double commodité : d’abord référentielle (en présumant un avant et un après, à l’instar de la datation christique), puis catégorielle (en subsumant au sein d’une même classe une large variété d’individualités). La première de ces commodités promeut Socrate au rang de dieu et Platon à celui de messie. La seconde aplanit les particularismes antésocratiques au bénéfice d’une lecture platonicienne de l’histoire de la philosophie. Quand la scolastique collationnera les textes antiques en jugeant de leur recevabilité religieuse, le platonisme, apologie de l’ascèse, sortira vainqueur de cet épurement, au détriment des courants antérieurs et de l’hédonisme. N’oublions pas que les théologiens chrétiens considéraient les philosophies présocratiques comme des hérésies.

Si nous parcourions l’Histoire à rebours, les Présocratiques nous apparaîtraient, singulièrement, comme les contempteurs de l’idéalisme de Platon. Cette opposition inepte conforte l’idée d’un schisme où Socrate, philosophe de la rupture, trône en prophète. Pour comprendre — et admettre — que Socrate fut un fils légitime des Présocratiques, il est indispensable de mesurer l’importance des filiations scolastiques. Combien dut être dissonante, plurielle, contradictoire, la pensée présocratique dans une Grèce polythéiste et syncrétique ! À l’aube du savoir, la physique milésienne poursuivait un but dont elle ne mesurait pas encore l’enjeu : confronter les causalités théologiques aux forces de la Raison. Sortir du Mythe, tel fut le défi de Xénophane, chassé d’Athènes pour avoir récusé les discours d’Homère et d’Hésiode sur les dieux. De Milet à Abdère, les sciences de la nature naissent à mi-chemin entre l’empyrée céleste et la terre des mortels, par la voix oraculaire des thaumaturges. Au sein de la secte pythagoricienne, où l’on célèbre le culte du Nombre, la connaissance se transmet au moyen d’une parlure cryptique dont le symbolisme est l’apanage des seuls initiés. Héraclite, dit l’Obscur, soutient que le langage doit être employé d’une manière contrainte, dénaturée, pour se rapprocher au plus près de la nature des choses. Bien sûr, cet hermétisme n’est pas sans rapport avec la tradition poétique d’Ionie, mais il permet surtout de comprendre que la concurrence entre les écoles astreint les disciples au secret : la parole du maître, escarboucle de sapience, est un bien précieux, convoité, dont le ressort, s’il était rendu public, souffrirait de modicité. Aristote, lui-même, laissa une « œuvre ésotérique ». Probablement est-ce dans ce contexte de défiance que les arts du discours apparaissent. Si l’on adjuge à Zénon la paternité de la dialectique, on accorde à Empédocle celle de la rhétorique. Les deux hommes furent auditeurs de Parménide à la même époque. La nécessité de convaincre par le discours annonce déjà les Sophistes, au contact desquels la philosophie ne pourra plus se contenter de révéler : elle devra démontrer, emporter la conviction d’autrui par le recours à l’éloquence et à la pertinence. Peut-on convenablement avancer que la maïeutique soit née, spontanée et prodigieuse, dans la bouche d’un Socrate génial, s’il ne s’était pas abreuvé aux sources éléates de la discursive ?
 
Dans son portrait de Démocrite, Michel Onfray insiste sur le fait que tout ce qui s’écarte de la parole platonicienne est ridiculisé, voire ignoré, par les doxographes. L’exemple de Démocrite est intéressant sous l’angle épistémologique. On dit de lui qu’il fut présocratique, alors qu’on le sait contemporain de Platon : il aurait même approché Socrate à Athènes, en auditeur discret. Constituant à lui seul le cinquième du corpus antésocratique, il est considéré comme le promoteur de l’atomisme, mais c’est l’intuition de son maître Leucippe qui enfanta de la notion d’atome. Un siècle plus tôt, Parménide, chef de file des Éléates, est le premier à défendre la théorie d’une terre sphérique. Toutefois, en prônant l’unicité invariante de l’Être, il refuse le néant [vide]. Anaxagore, quant à lui, désigne sous le nom d’homéoméries les particules uniformes de la matière, substance de toutes choses. Leucippe, contemporain d’Anaxagore et élève de Parménide, imagine l’Univers constitué de vide et d’une infinité de petits mondes parménidiens, insécables et inaltérables. En considérant que le vide, condition première du mouvement, permet la formation des corps par l’attraction des atomes entre eux, il réconcilie tout à la fois Anaxagore [particules], Héraclite [mouvement perpétuel] et Empédocle [attraction] ! Nous devinons l’avancée spectaculaire qu’eût accompli la science post-antique si son argument avait été dûment validé.

En épigraphe de son célèbre ouvrage, Jacques Monod attribuait à Démocrite la citation suivante : « Toutes choses dans la Nature sont le fruit du hasard et de la nécessité. » L’emprunt est assurément inexact, car le hasard n’est pas une notion grecque. Or, il apparaît chez Leucippe un apophtegme approchant : « Aucune chose ne devient sans cause, mais tout est l’objet d’une loi, et sous la contrainte de la nécessité. » Ceci sous-entend : le mouvement des atomes est nécessaire, et nécessairement éternel. La notion de « hasard nécessaire », volontiers citée par les commentateurs du matérialisme, eût été saugrenue chez les atomistes ; les potentialités, obsessions aristotéliciennes, n’ont pas encore de réalité au temps de Démocrite. Seule la nécessité des rencontres d’atomes est fondamentale, et non leur comportement stochastique, d’où la méprise des doxographes et le contresens de la citation apocryphe empruntée par Monod. À l’exception des Milésiens, tous les Présocratiques s’accordent à croire en l’existence d’une loi permanente régissant l’ordonnancement du monde. Que voir dans ce monisme sinon les prémisses du monothéisme, et peut-être de l’athéisme, dans l’histoire duquel Démocrite aura son rôle ? Décimant les dieux homériques et écartant le Noûs d’Anaxagore, le matérialisme atomiste installe la Nécessité en principe global.

Les grandes filiations de l’ère antésocratique, faites d’appropriations ou de réfutations, marquent la continuité infrangible du savoir et l’évolution naturelle de la connaissance. La société des savants hellènes n’a jamais été aussi exaltée, aussi féconde en concepts — oserais-je dire : aussi libre — que durant ces siècles où, nerveuse, elle semble déjà pressentir l’éternité d’obscurantisme qui succédera au monde antique.
 

Suggestions de lecture :
• M. Onfray, Génie de l’hédonisme I - L’archipel pré-chrétien, cours à l’Université populaire de Caen (2002/2003).
Philosophie présocratique : une vision des origines des concepts de la biologie, article d’Antoine Danchin, Professeur et directeur de recherche au CNRS.
• Y. & O. Battistini, Les Présocratiques, Éditions Nathan, Paris, 1990.
• F. Nietzsche, La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, collection Folio-Essais, Éditions Gallimard, Paris, 1975.

Kur-Sig : la fiction identitaire

23 décembre 2007. Par Marc Bonnant

On songe à Borges, à la minutie malicieuse qu’il mettait à l’élaboration de ses apocryphes. On pense, notamment, au Quichotte de Ménard ou à l’édition princeps de The Approach to Al-Mu’tasim. Pour l’un comme pour l’autre de ces ouvrages imaginaires, nous savons qu’il faudrait, à toute fin de croire, nous convaincre non seulement de la parole de l’écrivain, ingénieur de l’histoire, mais aussi de celle du narrateur, personnage dans le récit. Chez le mage argentin, auteur et narrateur cohabitent dans l’illusion, telles les mains du dessin d’Escher, indissociables protagonistes d’une même scène. Et parce que les univers de Borges finissent toujours par nous posséder, nous nous ébahissons d’admiration, pris pour dupes, captifs d’une démonstration trop savante, trop documentée, pour être sujette à caution.

Face à « Kur-Sig, l’Éden retrouvé », devons-nous accepter la supercherie comme nous l’avions fait avec d’autres ? Peut-être, ainsi faisant, préservons-nous la meilleure part du texte. Évidemment, il est commode de voir dans cet essai touffu, au pire une apologétique de l’identité insulaire, au mieux une honorable tentative de consensus, mais la protohistoire de la Corse avait-elle vraiment besoin qu’on l’enjolivât de si coruscante manière ? Ce que d’aucuns déploreront avant tout dans « Kur-Sig », c’est l’insuffisance de rigueur scientifique. Les sophismes de José Stromboni prêtent à son exposé un accent péremptoire dont le dessein est suspect : sous le couvert d’une hypothèse, nous voici convoqués autour de trouvailles épatantes, de corrélations prodigieuses – en fait, un salmigondis de conjectures élevées au rang de postulats, confondant érudition et divination, au profit d’une théorie selon laquelle le peuple corse serait d’origine mésopotamienne et la Corse, probable Dilmun, le berceau de l’écriture ! Assurément, la TIA n’est pas loin, dans l’ombre des idéologies de triste mémoire qui, depuis la mésinterprétation de Darwin et la récupération de la linguistique, parsèment l’Histoire de douloureux précédents.

Cet ouvrage singulier a été diversement reçu. Il doit bien exister une vérité entre le dithyrambe de Vincent Stagnara (1) et la catilinaire de Marc Decursay (2), une opinion plus nuancée, à la fois insouciante des visées spéculatives de l’auteur et respectueuse de son vaste travail d’investigation. Cédant au génie, le Bahadur de Borges sombrait dans l’allégorie en précipitant son Almotasim en Dieu, ce qui le perdait. Si Stromboni avait départi son livre de toute portée allégorique, il aurait enfanté d’un récit au charme sibyllin, un joli conte patiné de cette poésie gracieuse dont l’Épopée de Gilgamesh avait liseré nos rêves d’un Orient pré-antique. Las ! Stromboni n’est pas Borges, et son « Kur-Sig » s’égare à la croisée de plusieurs genres. Qu’il l’eût étayé d’éléments irréfutables, on aurait salué l’homme de science et la pertinence de son étude. Qu’il l’eût doté d’une dimension littéraire, et « Kur-Sig » aurait fait un roman savoureux, dépourvu de toute intention sinon celle de nous émerveiller.

(1) http://www.uribombu.com/kur_sig_281208.htm
(2) http://www.lesplumesdupaon.fr/nouveau/antiquite/index_antiquite.html

Lien connexe : http://www.arte.tv/fr/search__results/1097316.html 

José Stromboni, Kur-Sig, l’Éden retrouvé, Éditions Dumane, Biguglia, 2006.
(247p., ISBN: 2-915943-02-8)

Le milieu du monde

28 octobre 2007. Par Marc Bonnant

Au cours de l’hiver soixante-quatorze, Sonja Heiligenkraut, enseignante à Sarreguemines, découvrit au hasard de ses recherches un parchemin coincé entre deux feuillets d’un Précis d’arithmétique modulaire de Hravodni. Ce document, un acte notarié datant de 1787, faisait mention d’une ferme située dans une châtellenie du Bourbonnais. Piquée par la curiosité, la jeune femme sollicita un congé et s’envola pour la Bourgogne toute affaire cessante, hâtée de savoir à quoi ressemblait cette « maison près le grand cimetière ». Ce qu’elle vit ne manqua pas de l’interroger. Sur le site présumé de l’ancienne ferme béait, large d’une perche, la gueule sombre d’une bétoire dans laquelle une couple de ruisseaux s’abîmait. Seul le fragment d’un mur venait rappeler qu’une maison avait existé au-dessus de ce gouffre, avant que celui-ci, en s’ouvrant, ne l’avalât. Un paysan dont Sonja recueillit le témoignage aux abords de la ruine lui confia que cette demeure était le milieu du monde. Ne craignant pas de le contredire, elle l’informa qu’une bourgade du pays de Vaud revendiquait déjà pareille appellation, mais l’homme soutenait que seul son hameau valait d’être ainsi nommé. Elle l’entendit asserter : « Un puits qui est en même temps la source d’un ruisseau et l’aven où il vient se perdre ne peut être que le nombril de la Création. » Aussitôt, elle s’approcha de la fosse et constata avec effarement que le paysan disait vrai. L’un des ruisseaux ne se déversait pas dans le gouffre : il en sourdait. La vouivre d’eau sortait hors de terre, à dextre, s’insinuant entre houlques et fétuques, pour tracer un grand cercle autour du cimetière et revenir mourir à senestre, près du point où elle avait pris naissance. Quand Sonja Heiligenkraut comprit qu’elle se trouvait en présence d’un ruban de Möbius à l’échelle de plusieurs arpents, et que celui-ci n’était pas sans rapport avec les travaux conduits par Hravodni sur les attracteurs étranges, elle décida de s’installer en Auxois, dans une masure avoisinant ce lieu cardinal, et elle passa céans, loin des siens, près de vingt années à étudier des paradoxes et des apories – jusqu’à ce que la démence l’emportât.

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